Epiphan., Haeres
s 4 CHAPITRE II.
par les ariens, touché de la douceur de leurs paroles et de la richesse de leurs présents, se laissa persuader que. la querelle, indifférente au dogme, n'intéressait que Torgueil des Latins et des Grecs. Ce grand homme fléchit ; et les Goths, qui tenaient sa parole pour la loi de Dieu, passèrent à rhérésie \
Ainsi les Visigoths devinrent ariens par la défection de leur maître dans la foi. Pendant quarante ans de dévastations, les soldats d'Alaric et d'Astaulfe traînèrent Terreur avec eux, et rétablirent enfin dans le royaume qu'ils fondèrent au pied des Pyrénées. En même temps ils la communiquaient aux Ostrogoths, demeurés en arrière, et réservés pour d'autres conquêtes. Ceux-ci la portèrent en Italie, et jusqu'au cœur même de la chrétienté, quand ils y pénétrèrent à la suite de Théodoric. Jamais à la cour de Byzance l'arianisme n'avait paru plus puissant que sous le patronage de ce grand prince, en qui Rome saluait le réparateur du vieil empire, et les barbares le fondateur d'un empire nouveau. En même temps qu'il rendait au sénat ses prérogatives, aux magistratures leurs pouvoirs, aux écoles leurs dotations, on le vit donner des lois à ses barbares, faire entror dans son alliance et sous sa luLelle les rois des s isigoths,
1. Thodoret, IV, 37 : ToOtov xa\ X6yoiç xataxtj^aaç EùSo^oç xa\ xpr){j.a(Ti 6sXeà(Tac itôïo-ai Trapsffxeuaers toÙ; papêapou; tt^v ^a- <TiXéa>c xoiva>vtav àairào-ao-Ôat... xa\ yàp OùXçtXaç Eu6o|éo> xaV OûàXevTi xoiva>v7)<Tai ^etOcov] a-JTOÙc> oùx eivai SoYli-aTwv eçï) Siaçopav, àXXà (laraïav, ^piv èpydto'affôài ttjv Siaorao'iv. Cf. Sozomène, VF, 37.
des Thuringiens, des Burgondes; et, devançant de trois cents ans Tœuvre de Gharlemagne^ réunir les nations germaniques en une seule famille, pour les faire entrer dans rhéritage de la civilisation romaine. Lessoins du gouvernement n'étouffaient point en lui le zèle de la secte. A côté de son palais de Ravenne, il avait élevé à son culte la basilique de Saint-Apollinaire le Neuf et le baptistère de Sainte-Marie in Cosmedin, enrichi de mosaïques dont le temps n'a pas effacé Téclat. La tolérance qu'il avait montrée d'abord à toutes les communions fit place à un prosélytisme persécuteur, aussitôt qu'il eut donné à l'arien Eutharic la main de sa fille et le premier rang dans ses conseils. Ce fut le signal d'une persécution qui se déclara en interdisant aux Romains de porter les armes, en renversant à Vérone l'oratoire de Saint- Étienne, et plus tard en ordonnant le supplice de Boëce et de Symmaque. Le jour était déjà fixé où les églises des orthodoxes devaient être livrées aux sectaires ; et il parut un moment que les invasions s'étaient faites pour remettre à Tarianisme les destinées du genre humain ^ .
1. Parmi les admirables églises de HaveoDe, il y en a trois qu'on croit bâties par les ariens : Saint-Apollinaire le Neuf, Sûnt-Esprit et le baptistère de Sainte-Marie in Cosmedin, dont on attribue les mosaïques à Tarehevêque saint Agnellus, après qu'il eut rendu cet édifice au culte catholique. Mais les catholiques avaient déjà un baptistère, le même qu'on admire aujourd'hui auprès de la cathédrale ; et la discipline de ce temps ne permettait pas de baptiser en deux endroits. Les mosaïques de Sainte-Marie in Cosmedin se rapportant toutes à ridée du baptême, il faut donc les reconnaître pourTœuvre des ariens, qui seuls y ontadminls-
3 6 CHAPITRE It.
L'avenir n'en décida pas ainsi. La foi seule, fausse ou vraie, fait les sociétés durables. Les peuples ne restent pas longtemps au service des systèmes oii ils ne voient que l'autorité des hommes. Or Tarianisme était une doctrine déiste, qui n'avait pas le courage de s'enfoncer dans les obscurités fécondes du dogme; c'était une transaction misérable de la théologie avec la philosophie païenne : la Trinité d'Arius renouvelait celle de PI ' "" niant la divinité du Christ, il ôtait le my .e, il diminuait la foi. Du même coup, il détruisait toute la grandeur du sacrifice de la Rédemption, et, en ne mettant plus qu'un homme sur j. croix, il diminuait l'amour. C'était pourtant de la foi et de l'amour, c'était de ce dogme de l'Homme-Dieu que devaient sortir la science sacrée, la société catholique et tout ce qu'elle fit de grand. Les nations naissantes avaient besoin d'une éducation qui les rendît fortes, d'une tutelle qui les protégeât contre leurs princes. Mais le clergé arien, nourri dans les palais, dans la faveur des eunuques et des impératrices, n'était pas en mesure de former les hommes. On trouve des évèques à la suite des )*ois, jamais en lulte avec eux. Au milieu des grands événements dont ils
tré le sacrement. Au sommet de la voûte on a représenté le baptême du Sauveur dans le Jourdain. Le fleuve y est figuré à la manière des anciens, par un vieillard versant une urne. Au-dessous, les douze apôtres, séparés par des palmiers, et tenant des couronnes, à l'exception de saint Pierre et de saint Paul, dont le premier porte des clefs, et le second des livres. Entre ces deux apôtres, la croix est placée sur un trôie couvert de tapis précieux.
sont témoins, ils n'entrent que trois fois en scène dans les conférences de Vienne, de Garthage, de Tolède, contre les catholiques; ils y donnent toujours le spectacle de leur impuissance. Il fallait d'autres mains pour conduire les siècles violents du moyen âge. Enfin, les doctrines se perdent aussi par leurs fautes. Celle-ci, dont on a vanté la douceur, mit en feu tout TOccident. Il ne faut pas, comme on a coutume de le faire, justifier la persécution de Théodoric comme un^r» ^"^^ iHje de l'édit de l'empereur Justin contre Tariaiiit j, ^ ; elle le précéda, et rien n'absoudra jamais le supplice de Boëce \ Les Ostrogolhs d'Italie avaient l'exemple des Visigoths, leurs aînés dans iv*;{'flinisme, dont les violences désolèrent la Gaule ^et TEspagne. Sidoine Apollinaire décrit les emportements du roi Euric à Toulouse, les édits de proscription, les évoques chassés, et l'herbe croissant dans les églises désertes. La fille de Glovis, devenue l'épouse d'Amalaric, envoie à ses frères ses vêtements trempés du sang que les mauvais traitements de son époux lui ont fait verser. Léovi-
1. En ce qui toucbe les véritables causes de la persécution de Théodoric, il faut consulter l'Anonyme de Valois : « Qui Eutharicus nimis asper fuit, et contra fidem catholicam'lnimicus... Ex eo enim invenit diabolus locum, quemadmodum hominem, boDe rempublicam sine querela gubernantem, subreperet. Nam mox jussit ad fonticulos in proastio civitatis Veronensis oratorium S. Stephani, idem situm altarium subverti. Item ut nuUus Romanus arma usque ad cultellum uteretur vetuit. »
« Symmachus, scholasticus JudaBus, jubeate non rege sed tyranno, dicta vit prscepta die ivo feria sept, kalend. Septembr. Indict. IV. ut die dominica adveniente, ariani basilicas catholicas iDvaderent. »
gild n'épargne pas Herménégild son fils, et le fait décapiter pour avoir refusé la communion des ariens. Cette succeésion de crimes est le signe des puissances qui finissent ; et Tempire des Goths périt pour avoir refusé de la société romaine ce qui en faisait la force morale, je veux dire l'orthodoxie.
En même temps que le christianisme entrait en Germanie par Torient avec les premiers apôtres des Goths, il s'y introduisait au midi par les riches provinces de la Rhétie et du Norique, qui s'étendaient du pied des Alpes au Danube, et qui formaient comme le boulevard de Tltalfe. La vallée de l'Inn s^ouvrait au milieu, et deux routes militaires, celle de Vérone et celle d'Aquilée, conduisaient aux portes de Rome. C'était le chemin le plus court des invasions : ce fut celui de Radagaise et d^Attila. Après eux, une partie des peuples qui les suivaient s'établit dans ce beau pays. Nulle part la conquête du sol ne fut plus complète ; les bandes germaniques y effacèrent jusqu'au souvenir des populations primitives si difficilement soumises par les Romains, et en firent deux provinces allemandes, l'Autriche et la Bavière. Nulle part la conquête des âmes ne fut plus laborieuse, ni la lutte plus soutenue entre l'orthodoxie, maîtresse des villes romaines, et les croyances des barbares attachés au paganisme de leurs pères, ou gagnés par l'arianisme de leurs voisins. Un seul document contemporain éclaire rhistoire de la Germanie méridionale à une époque si décisive : c'est la vie de saint Severin par
LE CHRISTIANISME Dt^VÀNT LË8 INVASIONS. 3 0
son disciple Eugippius, à laquelle il faut s'arrêter, à cause du jour inattendu qu'elle jette sur les peuples et les chefs barbares 'qui précipitèrent la chute du dernier empereur d'Occident *.
La mort d'Attila avait laissé le désordre parmi les nations qu'entraînait sa fortune. Des restes de cette formidable armée, trois corps principaux occupaient le Norique : les Bugiens sur le Danube, entre Lauriacum (Lorch) et Faviana, qui fut Vienne; les Âlemans au confluent du fleuve avec rinn, où un ancien camp (Batava Castra) marquait la place de Passau; les Hérules à Juvava, aujourd'hui Salzbourg, sur la route de l'Italie, ouverte à leurs armes. Les habitants des villes, décimés par la guerre et la famine, suivaient du haut de leurs murailles les rapides chevauchées de ces barbares qu'ils voyaient enlevant les moissons, et chassant devant eux des troupeaux de captifs. Les garnisons délaissées, sans solde et souvent sans armes, finissaient par abandonner leurs postes. Le clergé même n'était plus maître des esprits effrayés; et beaucoup de chrétiens, ne sachant plus de quels dieux conjurer la colère, allaient prier & l'église et ensuite sacrifier aux idoles '.
1. Bûlland., A^lu SS., 8 Januar. Pez, Scrit, rer, Auatr,, I, p. 91. Hansitz. Oenn. sacr., I, 69. Aucun doute na peut s'élever sur raothenticilé de cette Vie, dont Tauteur est connu et cité par Isidore de Se ville, c{e Ftr. t/Zz/^/r., c. ziii. Honor. Ausrustodun., deLuminar, eccles.fiS, L'un des traits les plus frappants de la vie de saint Severin, son entrevue avec Odoacre, se trouve aussi dans TÂnonyine de Valois. Cf. Rettberg, Kirchengeschichte^ I, 227. Mucbar, NoHcum, II.
2. Vita ap. Bolland.. cap. t : « Tempore quo Attila, rez Hun-
C'est au milieu de Tépouvante universelle que parut un anachorète nommé Severin, dont personne ne connut jamais ni la naissance ni la première vie. Son langage était celui d'un latin; mais ses habitudes et ses discours trahissaient un long séjour en Orient, où il avait cherché la perfection chrétienne chez les saints des déserts. Du monastère qu'il s'était bâti aux portes de Vienne, le bruit de ses vertus n'avait pas tardé à se répandre dans tout le Norique; et les villes les plus menacées l'appelaient dans leurs murs. A la vue de cet homme sans patrie, supérieur aux faiblesses de la terre, qui venait pieds nus par des chemins glacés, jeûnant jusqu'au coucher du soleil, et dormant sur un cilice, les peuples commençaient à se croire visités de Dieu. Pour lui, il leur prêchait la pénitence, ordonnait des prières et des aumônes, raffermissait les liens relâchés de la foi et de la discipline, et s'attachait à vaincre d'abord le désordre des consciences, premier péril d'une société qui se dissout. Mais sous le zèle du moine éclatait rhabileté de l'homme public : les dîmes levées par ses soins pourvoyaient au rachat des captifs, à l'entretien des pauvres, à l'insuffisance du commerce qui enrichissait autrefois les deux rives du Danube, et dont les rares transports ne
norum, defunctus est^utraque Pannonia et cetera Danubii confinia rébus turbabantur ambiguis. » Cf. cap. ii,yi, vu. — Les Rugiens étaient inquiétés par les incursions des Thuringiens et par les Gotbs, qui leur fermaient l'entrée de Tltalie : cap. ii et ti. Sur l'abandon des garnisons,cap.n et vu. Sur l'opiniâtreté des pratiques païennes, cap* xv«
se faisaient plus maintenant qu'avec le sauf-conduit des barbares. Il s'occupait enfin de la défense militaire avec le calme d'un vieux capitaine, organisant Tattaque et la retraite, recueillant d'abord les populations des campagnes dans les villes avec leurs troupeaux et leurs récoltes, abandonnant ensuite les villes mal fermées, pour réunir ses forces derrière des remparts plus sûrs. Les soldats sans ordres reprenaient les armes sur sa parole, et les cités sans magistrats obéissaient avec joie à ce prophète, dont les avertissements ne les avaient jamais trompées. Les habitants de Salzbonrget de Passau, qu'il pressait inutilement de quitter leurs demeures^ étaient tombés au pouvoir des ennemis. Le reste des Romains, rassemblé par ses soins dans Lauriacum, fit une longue résistance. Severin lui-même les exhortait à veiller, à entretenir les feux sur les tours, juqu'à ce qu'enfin le roi des Rugiens s'étant approché avec une armée nombreuse, toute défense parut inutile, et les assiégés n'eurent plus à choisir qu'entre la mort et l'esclavage . Alors le serviteur de Dieu se rendit au camp, et, au nom du Christ son maître, il stipula que le roi retirerait ses troupes; que les Romainsréfugiés dans Lauriacum en sortiraient libre s, respectés désormais dans leurs personnes et dans leurs biens. Et sur sa foi les réfugiés sortirent; ils commencèrent à repeupler les campagnes, à rebâtir les cités, et à vivre en paix avec les conquérants. C'est par là que les mœurs, les institutions, les souvenirs d'ime société policée se conservé-
rent dans les provinces du Danube. Passau, Salzbourg, Vienne, sortirent de leurs ruines : ces villes restèrent comme autant de forteresses du christianisme au milieu des peuples barbares qui se succédèrent pendant deux cents ans au tour d'elles, qui les soumirent à leurs lois, mais qu'elles soumirent à leurs lumières \
C- est ce que Severin avait prévu ; et cet homme si occupé de sauver les villes romaines ne Tétait pas moins de gagner les âmes des Germains. Les plus farouches, les plus gâtés par Tarianisme ou par Tidolâtrie, né pouvaient s'empêcher d'honorer un vieillard pauvre comme eux, exempt des délicatesses et des vices qui leur rendaient la civilisation méprisable. Comment eussent-ils considéré comme un ennemi celui qui bénissait leurs enfants, guérissait leurs malades, se faisait livrer ceux d'entre eux qu'on amenait prisonniers, leur servait à manger et à boire, et les renvoyait libres? Eux aussi recherchaient ses entretiens comme ceux d'un prophète et visitaient sa solitude comme un lieu de pèlerinage. Une troupe dé ceux qu'on recrutait pour la garde des empereurs se pressait un jour à sa porte; et parmi eux un jeune homme d'une haute stature baissait la tête pour entrer : € Va, lui dit Severin, tu n'es vêtu que de miséra-
1. Sur la naissance et la patrie de saint Severin, voyez les doutes de son disciple Eugippius,dans Tépître dédicatoire qui précède la Vie. Sa prédication, ses austérités, ses miracles, cap. i, ii, iv, VII, viii, X. — Levée des dîmes, organisation des secours publics, cap. VI et viii. — Actions militaires, cap. ii, viii, ix. — Traité avec le roi des Ruçiens, cap. i3ç.
< bles peaux ; mais le temps vient où tu feras de
< grandes largesses. » Ce jeune homme fut Odoacre ; devenu maître de l'Italie, il se souvint du présage de Tanachorète, et lui accorda la grâce d'un condamné. Une autre fois, comme les Aiemans ravageaient le territoire de Passau, où il se trouvait alors, Gibold, leur roi, souhaita de le voir. L'homme de Dieu alla donc trouver le roi, et lui tint un langiage si ferme, que le barbare, troublé, promit de rendre ses captifs et d'épargner le pays: on Tentendit ensuite déclarer à ses compagnons que jamais, en aucun péril de guerre, il n'avait tremblé si fort. Mais c'est surtout du fond de son monastère de Vienne qu'on voit Severin exercer son apostolat parmi les Rugiens, attirer leurs chefs dans sa cellule, s'appliquant à les détacher de l'hérésie, s'occupant aussi de leurs intérêts et de leurs dangers, leur conseillant d'aimer la paix et de ménager les faibles. Rien n'est plus beau que le récit de ses derniers moments, quand, averti de sa fin prochaine, il mande auprès de lui le roi Fléthée et la reine Gisa, fougueuse arienne dont il avait plus d'une fois combattu les violences. Après avoir exhorté le roi à se souvenir de Dieu et à traiter doucement ses sujets, il mit la main sur le cœur du barbare, et se tournant vers la reine : < Gisa, lui dit-il, aimes-tu cette âme plus que l'or « et l'argent? > Et comme Gisa protestait qu'elle préférait son époux à tous les trésors : « Eh bien « donc, reprit-il, cesse d'opprimer les justes, de « peur que leur oppression ne soit votre ruine.
« Je VOUS supplie tous deux, en ce moment où je € retourne à mon maître, de vous abstenir du mal, « et d'honorer votre vie par des actions bienfai- « santés. » L'histoire des invasions a bien des scènes pathétiques. Je n'en connais pas de plus instructive que Tagonie de ce vieux Romain expirant entre deux barbares, et moins touché de la ruine de l'empire que du péril de leurs âmes *.
L'anachorète qui défendit le Norique veillait en même temps dans l'intérêt de toute la chrétienté. Si le débordement des invasions se fût précipité d'un seul coup, il aurait submergé la civilisation. L'empire était ouvert, mais les peuples n'y devaient entrer qu'un à un ; et le sacerdoce chrétien se mit sur la brèche, afin de les retenir jusqu'au moment marqué, et, pour ainsi dire, jusqu'à l'appel de leur nom. Attila trouva saint Léon au passage du Mincio, comme saint Aignan sur les murs d'Orléans, et saint Loup aux portes de Troyes. Saint Germain d'Auxerre arrêta Eocharich, roi des Alemans, au cœur de la Gaule, comme saint Severin avait contenu leurs bandes sur les chemins de l'Italie. La postérité ne sait pas assez ce qu'elle doit à ces grands serviteurs de la Providence, qui eurent la gloire peu commune, non de presser leur siècle, mais de le retarder. En des temps si désastreux, dix ans de délai pouvaient être le salut du monde. Peut-être si Odoacre, maître de Rome, usa de clé-
1. Sur les rapports de saint Severin avec les barbares, cap. n, et passim. Odoacre, cap. ii, ix, Gibold, cap. yi. FlétUée et Gisa, cap. ni, XI.
mence, s'il épargna les monuments, les lois, les écoles, et ne détruisit que le vain nom de Tempire, c'est qu'il se souvint, comme on Ta vu, du moine romain qui avait prédit sa victoire et béni sa jeunesse.
Cependant ces grands effets de Tapostolat de Sererin ne parurent pas d'abord. Six ans après sa mort, en 488, ses disciples persécutés chargèrent son corps sur leurs épaules, et allèrent chercher la paix au delà des Alpes. Les Hérules et les Rugiens demeurèrent hérétiques, et les Alemans païens. Quatre-vingts ans plus tard, quand les Lombards traversèrent ces contrées pour se jeter sur l'Italie, tel était leur attachement au paganisme, qu'ils se vantaient encore de vaincre par la protection de Freia et de Woden. Les premiers pas de leur conquête furent marqués par le pillage des églises, le massacre des prôtres, et le martyre d'un grand nombre de chrétiens qui refusèrent d'adorer une tête de chèvre ou de manger des viandes Immolées. A la fin du septième siècle, les Lombards de Bénévent honoraient encore un dragon doré ; et, plus tard, le clergé de Milan ne put corriger le peuple du culte de la vipère, qu'en transportant l'image dans l'église, oii elle représenta le 'serpent d'airain des Hébreux. Cependant les rois faisaient profession d'arîanisme ; les lois d'Autharis défendaient de donner aux Lombards le baptême des catholiques ; les évoques de l'hérésie envahissaient à main armée les basiliques des orthodoxes ; et si le zèle de saint Grégoire, la piété de Théodelinde et la
sagesse du roi Arîpert achevèrent la conversion des Lombards, cette nation ne se défit jamaisd'un vieux levain de barbarie. Elle continua de trahir le vice de son origine par sa haine des Francs et sa haine des papes : c'est ainsi qu'elle devait arriver à cette inévitable ruine réservée aux peuples qui furent les obstacles de la civilisation, au lieu d'en être les instruments *.
La prédication chrétienne n'avait plus qu'à tenter un dernier effort du côté de l'Occident : c'était parla, par ces Eglises du Rhin, si inférieures à celles de Grèce et d'Italie en lumières, en richesse, en puissance, [que la foi devait pousser ses entreprises les plus hardies, pénétrer au delà des fl(5uves qui avaient arrêté les Romains, cerner la Germanie, et n'y plus laisser une forêt où le paganisme pût cacher ses mystères.
Là aussi, l'apostolat n'avait pas attendu la victoire des barbares [pour aller au-devant d'eux. Dès l'an 396, Victricius^ évoque de Rouen, prêchait sur les bords de l'Escaut, dans le voisinage de ces farouches tribus des Frisons qui, trois siècles plus tard, devaient faire encore des martyrs. Saint Paulip de Noie écrit à Yictricius ; il le félicite d'avoir ouvert au Christ la terre (Jes Morini, reléguée au^ dernières extrémités de l'uniyers, battue des flots d'un océan barbare. Au lieu des bandes ennemip§
1. Le Norique après la mort de siUnt Severin, translatloD de SC3 reliques, Vit. ap. Bolland.; cap. xn. — Les Lombards, Paul diacre, l. Saint Grégt ire, Dialog.^ III, 22, 27. Acta SS., Fcôr. 3. Vila S. Barbali.
LE CHRISTIANISME DEVANT LES INVASIONS. kl
qui infestaient les forêts et les plages désertes, maintenant des chœurs d'hommes angéliques peuplaient d'églises et de monastères les villes et les bourgades, et faisaient retentir de pieux concerts les îles et les profondeurs des bois. Vers le même temps, les Marcomans, ces vieux ennemis de Tempire, établis dans le pays qui fut la Souabe, embrassèrent le christianisme. Frigitil, leur reine, entendit raconter par un chrétien d'Italie les actions de saint Ambroise, et elle voulut connaître le Dieu qui avait de si grands serviteurs. Elle envoya donc au saint des messagers et des présents, afin qu'il lui fît savoir comment elle devait croire et prier .11 répondit par une lettre admirable, où il résumait tous les dogmes et toutes les preuves de la foi. La reine, reconnaissante, persuada son époux et son peuple ; et les Marcomans convertis ne troublèrent plus le repos du monde. Tel était le pouvoir d'un nom dans un siècle où tous les pouvoirs humains périssaient. Arbogaste, ce Franc mercenaire qui fit un empereur, mangeant un jour avec plusieurs chefs de sa nation, ils lui demandèrent s'il connaissait Ambroise; et comme il répondit qu'il en était aimé, et que souvent ils s'asseyaient tous deux à la même f^ble: < Nous ne nous étonnons plus, « s'écrièrent-ils, que tu battes tes ennemis, si tu es f: Yami d'uij homme qui dit au soleil : Arrête-toi! 4: et le soleil s'arrête. » La foi pure et forte de J']Eglise des (î^^l.es pénétrait peu à peu parmi ce grand nombre de barbares auxiliaires qui remplissaient les terres, les légions, les dignités de Tem-
pire. Il semble que le christianisme, en s'assurant ainsi des héritiers présomptifs de la puissance romaine, avait pris enfin des garanties suffisantes, et que l'avenir ne pouvait lui échapper. Mais Terreur devait encore le lui disputer longtemps*.
Quand Radagaise, en 406, se précipita sur Tltalie à la tête d'une multitude innombrable qui alla périr misérablement dans les montagnes de la Toscane, ce ne fut pas, comme on Ta cru, l'emportement furieux d'un barbare, ce fut la résolution concertée de plusieurs peuples : toute la Germanie était derrière lui, et pensait à ce coup en finir avec Rome. A la nouvelle du désastre de leur chef, les Suèves,lesAlains et les Vandales, qui les suivaient de loin, tournèrent vers le Rhin, forcèrent le passage et se répandirent sur la rive gauche, brûlant les villes, réduisant les citoyens en esclavage: au pillage des basiliques on reconnaît encore le plus grand nombre des conquérants pour des idolâtres. Une bande s'empara deMayence, surprit les chrétiens rassemblés dans l'église au nombre de plusieurs milliers, et les passa au fil de Tépée. Jamais peut-être le paganisme ne parut plus près de venger ses humiliations qu'au moment oîi les Huns vinrent s'abattre sur les villes chrétiennes de la
1. Baronius, ad. ann. 396, Saint Paulin, epist^S, ad Victrietum Rothomagensem, Vita S. Ambrosiiy auclore Paulino. Arbogastes... cum in convivio a regibus gentis susb înterrogaretur utrum sciret Ambrosium, et respondisset nosse se virum et diligi ab eo, atque fréquenter cum illo convivari solitum, audivit : « Inde hoc vincis omnes, quia ab illo viro diligeris qui dicit soli : Sta, et stat. »
Gaule. A Taspect de ces fils du désert conçus, disait-on, dans les embrassements des sorcières et des mauvais génies, à qui l'on ne connaissait pas d'autre dieu qu'une épée plantée en terre ni d'autre culte que Teffusion du sang, les cœurs les plus fermes purent regretter les temps de Dèce et de Dioclétien. Les églises disparaissaient, et les dernières traces de culture s'efiFaçaient comme Therbe sous les pieds des trois cent mille hommes qu'Attila traînait après lui. Besançon, Strasbourg, Worms, Mayence, Langres, Reims, Cambrai, Toul et Trêves, furent emportés: il ne resta de Metz qu'une chapelle dédiée à saint Etienne ; les prêtres périrent au pied des autels qu'ils paraient ce jourlà pour célébrer la fête de Pâques *. Les Huns succombèrent dans les plaines de Chàlons, mais cette lutte sanglante prolongea la terreur de leur passage. C'est au milieu de ces redoutables spectacles que la postérité encore émue plaça la belle légende de sainte Ursule. Ursule, fille d'un roi chrétien de la Grande-Bretagne, est demandée en mariage par un prince idolâtre ; elle donne son consentement afin de sauver son père, mais on lui accordera trois ans pour jouir de sa virginité, et, pour présent de fiançailles, dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux royaumes: chacune de ces dix sera, comme elle, suivie de mille compagnes. Alors
1. ^Konel, Histoire de la Gaule méridionale, hPdLul Orose, VII, 26. Cf. Prosper. Aquit. Chronic, Nicolai Serarii, Rerum Moguntin^ntium^ lib. V, Weraer, der Dom von Afainz.Gregop.Turonens., lib. II. 6.
elle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa jeune troupe à déployer les voiles, à soulever les rames. Les courses de la flotte virginale charment la multitude rassemblée sur le rivage : ce sont les derniers jeux de ces filles de navigateurs. Un soir le vent du nord s'élève ; les onze galères fuient sur TOcéan, arrivent aux bouches du Rhin et le remontent jusqu'à Bâle. Là, averties par un ange, les voyageuses prennent terre, et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et redescendaient le Rhin sur leurs navires ; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles aperçurent les tentes des Huns campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups, entre le déshonneur et la mort, elles moururent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds d'Attila, refusa de partager son trône ; et, percée d'un trait» la reine de cette blanche armée rejoignit ses compagnes dans le ciel. Voilà le poétique récit du moyen âge. Ces légions de vierges entourées par les païens, et tombant sous les flèches, n'étaient-elles pas l'image des jeunes chrétientés de Germanie étouffées dans leur fleur par Tinvasion *.
1. J'ai suivi Tune des plus ancienaes versions de la légende, celle de Sigebert de Gbmbloux (Chronic. ad ann. 453). On la trouvera plu» développé^ et sous losplus vives cpuljeurspqétiques dans le récit recueilli par Surius. La première trace de cette tradition, inconnue aux martyrologes d'Adon, de Rhabanus Maurus, Qt ^e Notker, se trouve dans celui de Wandelbprg au j^euvièfne siècle, àpud d'Acbery, ^icilegium^ ÎI, 54.
Tum numéros^ simul Rbenl ç.çr littori^ f^lp^pnt Cbristo virgineis erecta tropisà maniplls.
Le même flot de barbares qui ramenait le paganisme en Occident y portait aussi Thérésie. Ces fidèles Églises qui avaient persévéré dans la foi de Nicée, malgré les anathèmes des faux conciles et les édits des empereurs, virent reparaître Tarianisme plus menaçant que jamais, avec les bandes des Visigoths et des Vandales. Nous connaissons déjà les violences des Visigoths, et comment Ëuric leur roi poussa l'emportement jusqu'à ce point qu'il semblait, selon la parole de Sidoine, plutôt le chef d'une secte que celui d'un grand peuple. Mais aucune persécution n'égala celle des Vandales^ quand Genseric, maître de Carthage, commença à bannir les évoques; quand Huneric son fils fit enlever, en une seule fois, quatre mille neuf cents prêtres et laïques pour les jeter dans les déserts, et qu'enfin l'Eglise africaine compta quarante mille martyrs. Du reste, les Vandales comme les Goths et les Lombards éprouvèrent les effets de cette hérésie, fatale à la durée des nations.
Agrippinae urbi, quarum furor impius olim MlUia mactavît ductricibns inclyta sanctis.
Ce n'est pas ici le lieu de chercher le fondemeot historique de cette légende. Elle pourrait trouver son explication dans cette mention d'un ancien 'missel cité par Grandidier, Histoire de r$;glisedeSlrasbourg,l.p.i41:*i Ursuls et pndecimillap, et sociarum virgfinum et martyrum ». — Mais j'inclinerais plutôt à y reconnaître la fausse interprétation de ces initiales latines XI. H. Y. « Undpclm IV^artyres Virçine» ». Je trouve en effet dans un calendrier de l'Eglise de Cologne au neuvième siècle, publié par Binterlm (Colon., 1824), les noms d'Ursule et de dix compagnes, Ursula, Sancia, Gregoria, Pinosa, Martha, Saula,Britula, Santina, Rabacia, Saturia, Palladia. Cf. BoUand., Acta SS., Junii, t. VI, p. 22. Kœlniscfie Rheim Càronik^ V, 152 et suiv. Jlettberg, ^^tr* chèhgeachichte, t. t, p. iij. Binti^Up. Èrxdiqceêe Kœlnt |t'60.
Leur empire périt au bout de quatre-vingts ans, sans laisser d'autres vestiges que le désordre des croyances, le relâchement des liens politiques, la diminution du peuple, et tous les maux qui livrèrent l'Afrique sans défense à Tépée des Sarrasins *. Les premiers conquérants des Gaules n'avaient passé le Rhin que pour s'enfoncer vers le midi. Les Bourguignons s'établirent au bord du fleuve et dans le pays de Worms, où le poème national des Nibelungen place le séjour de leurs rois. Il semble que TEglise avait droit d'espérer mieux de ces vieux alliés de Tempire, qui se faisaient gloire de se dire issus du sang romain. Dès Tan 417, le gros de la nation avait reçu des prêtres catholiques ; et les Gaulois vantaient la douceur de ces nouveaux maîtres, qui vivaient avec eux comme des frères. Quelque temps après, une dernière bande, encore païenne, franchit la frontière à son tour, se présenta devant Tévêque de la cité la plus proche, et, après sept jours déjeune, reçut le baptême (430). Mais la joie de ces conversions fut courte : sous le règne de Gondebaud (490), les Bourguignons devinrent ariens. Tel fut durant longtemps le pouvoir de Terreur dans la Gaule orientale, qu'en 452, s'il en faut croire les plus anciennes traditions de Mayence, les hérétiques égorgèrent Aureus, évoque de cette ville, pendant qu'il célébrait les saints mystères, et qu'au sixième siècle, Catulinus d'Em-
1, Sidon. Apollinar., EpisL Victor Vitensis, Hist.persec. Vandal, Vita S. Fulgentii apud Biblioth. Pair. Max., t. IX.
'brun, chassé de son siège par les sectaires, se réfugiait à Vienne ^
Aumilieudu cinquième siècle, Salvien achevait d'écrire son livre : du Gouvernement de Dieu. Il regardait autour de lui, et, parmi tant de nations qui couvraient le territoire de Fempire, il n'apercevait que des païens et des hérétiques. Du côté de l'idolâtrie, il voyait les Saxons, les Francs, les Gépides, les Alains; le reste, Visigolhs, Ostrogoths, Hérules, Rugiens^Suèves et Vandales, appartenaient ou allaient appartenir à Tari anisme*. C'était donc vainement que TÉglise avait compté sur les Germains. Elle s'était beaucoup promis de la simplicitéde ces peuples, qui n'avaient encore abusé ni des lois, ni des arts, ni de la science, ni d'aucune des ressources de la nature humaine. Elle s'était efforcée de leur faire oublier par des bienfaits les exactions des proconsuls, les conquêtes meurtrières des empereurs et tout ce qui avait rendu haïssable le nom romain. Dans ses conciles, elle avait résolu d'avance les difficultés du dogme et réglé la discipline des mœurs, comme pour épargner à ces esprits inexpérimentés les dangers du doute. Elle avait pourvu à leur tutelle et à leur éducation, en
1. Gros., lib. Vil, c. xxxii. Socrat., Hist, codes,, VII, 30. Ammiau., XXVIII, 5 : * Jam inde temporibus priscis sobolem se esse Romanara Burgundii sciunt. » Aviti VicDnensis Ëpist, — Saint Aureus est mentionné au martyrologe de Rhabanus Maurus, ap. Canisii Lectiones antiq., II, 2 , p. 331. Cf. Serarius, Rerum ^oguntin., .II Werner,rfcr Dom von Mainz.
2. Salvien, de Gubematione Dei, lib. IV : « Duo enim gênera in omiii gente barbarorum sunt, id est aut h^reticorum aut paganorum, »
recueillant les traditions politiques et littéraires de Tantiquité. Enfin, le moment venu, elle les pressait par rOrient et l'Occident, elle les visitait par ses évoques, ses moines, ses vierges sacrées. Et cependant elle n'avait réussi qu'à sauver les misérables ruinesde l'antiquité. La civilisation lui restait; mais elle voyait échapper Tune après l'autre les races qu'elle y devait faire entrer : le christianisme se conservait encore, mais la chrétienté ne se constituait pas.
Tant d'impuissance après tant d'efforts accusait la politique de l'Église, et les païens lui reprochèrent d'avoir appelé les invasions. Les sages purent blâmer l'opiniâtreté de ce dogme qui ne savait pas céder aux exigences des temps : les Ariens se seraient chargés de sauver le monde. D'autres s'en prenaient à la Providence ; et, dans ce grand désordre oîi tombèrent les choses humaines, quand Rome eut cessé d'en être maîtresse, on put douter qu'une autre sagesse les gouvernât. Le christianisme ne douta point ; il ne désespéra pas des barbares, il ne se repentit point d'avoir pris leur parti dès le commencement, lorsqu'ils ne servaient encore qu'à pourvoir les marchés d'esclaves et les tueries de gladiateurs. Saint Paul les avait déclarés égaux aux Grecs; Salvien les mit au-dessus des Romains de son temps: « Vous pensez être meilleurs que les € barbares; ils sont hérétiques, dites-vous, et vous * êtes orthodoxes... Je réponds que par la foi nous « sommes mei]leurs;maisparnotre vie^ jedis avec f larmes que nous sommes pires. Vous connaissez
< la loi, et vous la violez; ils sont hérétiques, et « ne le savent pas. Les Goths sont perfides mais « pudiques ; les Alains, voluptueux, mais fidèles ; « les Francs, menteurs, mais hospitaliers ; la « cruauté des Saxons fait horreur, mais on loue € leur chasteté... Et nous nous étonnons que Dieu « ait livré nos provinces aux barbares, quand leur « pudeur purifie la terre encore toute souillée « des débauches romaines M » En même temps Paul Orose, disciple de saint Augustin, tout pénétré des rassurantes doctrines de la Cité de Dieu, écrivait ces paroles prophétiques: « Si les con- « quêtes d'Alexandre vous semblent glorieuses à « cause de cet héroïsme qui lui soumit tant de con- « trées; si vous ne détestez point en lui le pertur- « bateur des nations, plusieurs loueront aussi le « temps présent, vanteront les vainqueurs, et tien- « dront nos malheurs pour des bienfaits. Mais on « dira: «Les barbares sont les ennemis de TEtat.» « Je répondrai que tout TOrient pensait de même « d'Alexandre ; et les Romains ne parurent pas
< meilleurs aux peuples ignorés dont ils allèrent « troubler le repos. « Mais, dites-vous, les Grecs « établissaient des empires; les Germains les ren- « versent. » Autres sont les ravages de la guerre, « autres les conseils qui suivent la victoire. LesMa- « cédoniens commencèrentpardompter les peuples
1. Salvien, de Gubematione Dei, lib. IV. » Gerte, inquit aliquis peccator et maligaissimus, meliores barbaris sumus ; et boo utiquemanifestum est quod non resplcit rea bumanas Deus... An meliores barbaris simus jam videbimus. » Ibid.f V, VU. Cf. saint Augustin, de Civiiate Dei, I^ 7 ; IV, 1^9,
« qu'ils policèrent ensuite. Les Germains boule- <( versent maintenant toute la terre ; mais si (ce « qu'à Dieu ne plaise!) ils finissaient par en de- « meurer maîtres et par la gouverner selon leurs « mœurs, peut-être un jour la postérité saluerait- « elle du titre de grands rois ceux en qui nous ne « savons encore voir que des ennemis ^ » Tout le génie chrétien est dans ce passage ; et la restriction même qu'on y surprend est admirable comme le dernier cri du patriotisme antique qui ne peut se contenir, mais qui ne se refuse pas aux nouveaux desseins de Dieu sur Tunivers .La lumière se fait, et, du milieu des invasions, on voit sortir un monde qui s'achèvera quand il aura trouvé ses maîtres. Mais il fallait les trouver.
Le jour de Noël 496, Tévêque Rémi attendait sur la porte de la cathédrale de Reims. Des voiles peints, suspendus aux maisons voisines, ombrageaient le parvis. Les portiques étaient tendus de blanches draperies. Les fonts étaient préparés et les baumes versés sur le marbre. Les cierges odorants étincelaient de toutes parts ; et tel fut le sentiment de piété qui se répandit dans le saint lieu, que les barbares se crurent au milieu des parfums du paradis. Le chef d'une tribu guerrière descendit dans le bassin baptismal : trois mille compagnons l'y suivirent. Et quand ils en sortirent chrétiens, on aurait pu voir en sortir avec eux quatorze siècles d'empire, toute la chevalerie, les croisades, la
i. Paul 0ro8e, lib. III. Gf, lib. VII,
LE CâRiSTlANISlIlis DEVANT LES INVASIONS. 5t
scolastique, c'est-à-dire tout rhéroïsme, laliberté, les lumières modernes. Une grande nation commençait dans le monde: c'étaient les Francs *.
UÉglise le comprit. Ces illustres évêques des Gaules, qui veillaient, depuis cent cinquante ans, pour .attendre Theure de Dieu, sentirent qu'elle était venue. Saint Rémi reconnut dans son néophyte un nouveau Constantin. Saint Âvitus de Vienne écrivit : < L'Occident a trouvé sa lumière.» Le pape Anastase, peu de jours après son élection, adressa une lettre à Glovis : « Nous nous félicitons, € 6 notre glorieux fils ! de votre avènement à la « foi chrétienne, qui s'est rencontré avec le nôtre € au souverain pontificat ; car le siège de Pierre, € en une si grande occasion, ne peut point ne pas € tressaillir de joie quand il voit la plénitude des « nations accourir à lui à pas pressés, et se rem- « plir, dans l'espace des temps, le filet mystérieux « que le pécheur dliommes a jeté en pleine eau, € sur la parole du Christ *. »
1. Gregor, Turon,, II. c ... Talemqne ibi erratiam astantibus Deus tribuit, ut sestioiarent se paradis! odoribus collocari. » Grégoire de Tours réduit le nombre des Francs baptisés à trois mille; Frédégaire les porte à six mille. Hincmar les concilie en comptant trois mille guerriers, leurs femmes et leurs enfants. . 2. Epist, 41 Aviti Vienuensis. « Vestra fides nostra Victoria est... Gaudeat quidem Graecia habere se principcm legis nostrœ... Siquidem et in Occidentis partibus in rege non novo novi jubaris lumen efTulgurat. » Greg, Tur,y II, 31. — Epist, Anastasii papxj apud d'Achery, SpiciL, III, 304.
5 8 CâAPtTtlE m.
Jugements des historiens sur la conversion des Francs. — Motifs de la conversion de Glovis. — Mission des Francs. — Lies Francs entrent au service du christianisme. — Les Francs succèdent aux Romains. — Les Francs arrêtent les invasions. —
— La civilisation chrétienne chez les Francs de Neustrie. — Le christianisme dans les lois. -« Espérances de TEglise. -> Décadence des Francs neustriens. — Paganisne et barbarie des Au strasiens. — L^épiscopat d'Austrasie. ^— Nicétius de Trêves. — Saint Eloi. — Saint Amand. — Insuffisance de Tépiscopat. — Le monachismc. — - Ses progrès dans les Gaules et ses services.
— Quelles résistances le monachisme rencontrera chez les Francs.
Nous nous sommes arrêtés à la conversion des Francs comme au terme où les invasions viennent aboutir, et laissent enfin apercevoir le dessein qu'elles accomplissent. Toutefois, les historiens ont diversement jugé ce grand événement. Les écrivains français ont souvent déploré Finefficacité du baptême de Clovis, la condescendance de l'Église pour ses farouches néophytes, et l'impatience du clergé gaulois, si pressé de secouer le joug des Bourguignons et des Visigoths en faveur de ces nouveaux venus, qui n'avaient du catholicisme que le nom. On n'aime pas à voir les saints, les évêques, les moines, hanter le palais de ces Méro-
LfiS FRANCS. 5 9
vingiens tout couverts de crimes, et Grégoire de Tours leur prodiguer les louanges que TÉcriture sainte réserve aux bons rois. Les Allemands vont plus loin : ils accusent le christianisme et la civilisation même d'avoir gâté ce noble peuple des Francs, le plus pur du sang germanique ; de Tavoir initié à toute la cruauté des mœurs romaines, à toutes les perfidies de la politique byzantine. Us oublient que Thistoire des fils de Mérovée n'a pas un trait odieux ou sanglant qui ne se retrouve plus barbare' encore dans les chants de l'Edda, dans les fables des dieux dont les rois se disaient issus. En effet, tous les Germains se montrent les mêmes par quelque porte de l'empire qu'ils entrent, Francs et Visigoths, Vandales et Lombards, ariens ou idolâtres. On ne voit pas que la famille de Clovis soit ensanglantée de plus de meurtres que celle du grand Théodoric, ni que les fureurs de Frédégonde dépassent en horreur Alboin forçant Rosemonde à boire dans la crâne de son père *.
Il faut bien reconnaître, en effet, que les Francs, au sortir de la basilique de Reims, ne se trouvèrent point magiquement transformés en d'autres hommes. Le doux Sicambre ne renonça ni au meurtre des chefs de sa famille, ni au pillage des
l.Kettberg, Kirchengeschichte, p. 284. Cet historien, qui cor* rige et tempère en plusieurs points le système des écrivains allemands, a cependant le tort de croire les Francs seuls atteints de ces vices qui firent la perte des Goths, des Vandales, et des Lombards. Voyez, dans TEdda, Gudruna faisant manger ses deux fils à Attila, qu'eUe égorge ensuite ; Wéland tuant les enfants de Ni dur, pOTir faire des coupes de leurs crânes ; et, dans les Nibelungen, les guerriers s'abreuvant du sang humain.
6 0 CHAPITRE lîl.
villes d'Aquitaine. Il laissa après lui deux cents ans de fratricides et de guerres impies. La Gaule vit avec effroi des princes qui égorgeaient les fils de leurs frères : les rois et les enfants des rois périssaient par le poignard d'une concubine couronnée ; des leudes ingrats attachaient leur vieille reine à la queue de leurs che^vaux. En même temps des bandes armées descendaient en Bourgogne et en Auvergne, brûlant et rasant les villes, les monuments^ les églises ; ne laissant que la terre qu'elles ne pouvaient emporter, et s'eut retournant avec de longues files de prisonniers enchaînés, pour être vendus sur les marchés du Nord \
Rien donc ne paraissait changé. Ces désordres continuaient ceux des siècles précédents: il n'y avait dans les Gaules que six mille chrétiens de plus . Mais les moments qui décident du sort des nations se ciachent dans le cours ordinaire du temps : le propre du génie est de les saisir, et ce fut le mérite du clergé gallo-romain. Il ne méconnut point les vices des Francs, il en fit la dure expérience ; mais il connut aussi leur mission. Il ne s'effraya pas de ce qu'il lui en coûterait de travaux et d'humiliations pour aider à ce grand ouvrage, et pour tirer d'un peuple si grossier toutvce que la Providence en voulait faire. Dès lors on voit commencer cette politique savante des évoques, qui éclaire les sanglantes ténèbres des temps mérovingiens. Elle paraît tout entière dans la pensée de saint Rémi, si