Alchuini Versus , apud Froben, t. Q, p
Venerunt apices vestrse Pietatis ab aula, O dilecte Deo, David dulcissime Flacco... Tu dignos equidQm misisti sorte miuistros Ordinibus sacris jam per loca nota capellœ... Accurunt medici mox Hippocratica tecta. . . Quid Maro versificus solus peccavît in aula? Non fuit ille pater jam dignus babere magislrum Qui daret egpegias pueris per tcctacamœnas? Quid facifit Beleel lUacis (?) dodus in odis ? Gur, rogo, non tenuit scholam sub nomine patris?
Je me suis permis de rapprocher les vers qui traitent de la chapelle, et qui dans le texte forment deux fragments, ttéparés peut'ètre par une erreur de copistes*
clergé de la chapelle et les enfants qu'on exerce au chant ecclésiastique, le collège des médecins, les scribes de la bibliothèque, Técole enfin; et autour du prince tout un cortège d'illustres personnes, vouées au culte des lettres. Le poète n'oublie ni les absents, ni les officiers de bouche dont il ne dédaigne pas les services, ni surtout les nobles princesses qu'il a droit de nommer ses filles depuis qu'elles ont sollicité ses leçons, lui rappelant que Jérôme, ce grand docteur de l'Église, ne dédaigna pas d'adresser à des femmes ses interprétations des livres saints. Sans doute le pédantisme mêle ses travers au premier enthousiasme des plaisirs d'esprit. Ces Germains, fouillant toute l'antiquité classique et toute la Bible pour y dérober des noms moins rudes que ceux de leurs pères ; les évoques et les guerriers se faisant appeler comme les pasteurs des églogues ; l'opiniâtreté des discussions grammaticales ; le goût des énigmes, où le grand roi lui-même se pique d'exceller; tous ces traits rappellent le faux Virgile et la tradition des rhéteurs aquitains. Longtemps encore, elle se défendra contre les progrès de la raison publique. Au dixième siècle, Atton de Verceil écrira la satire de son temps dans une langue où l'on retrouvera toutes les ténèbres des douze latinités ; et le géographe anonyme de Ravenne rivalisera de hardiesse avec l'école de Toulouse, quand il s'agira de citer des philosophes égyptiens, go ths, africains, que lui seul a connus. Les poètes continueront de semer dans leurs vers les acrostiches, les héllénismes ; et
Ton composera en Thonneur de Charles le Chauve ce fameux poème dont chaque mot commence par un C. Enfin, les lettrés s'obstineront à demander aux Romains et aux Grecs un baptême qui efface leur origine ; à entendre nommer les docteurs de la réforme Mélanchton, Osiandre, Œcolampade, on croirait avoir affaire à des gens fraîchement débarqués d'Athènes, si bientôt ils ne se trahissaient par la violence de leurs invectives ; et les académies italiennes emprunteront aux bergers d'Arcadie leur houlette avec leurs noms *.
i. Alculn moti>re à sa manière l'usage des noms d'emprunt. Epist. 183 : « SsBpe familiaritas nominis immutationem solet facere, sicut ipse Dominus Simonem mutavlt in Petrum, et iilios Zebedei nominavit Tonitrui, quod etiam antlquis vel his novellis diebus probare poteris. »
Attonis Polylicum, apud Mai, Scriptor. Vatican., t. VI. Atton a laissé deux rédactions de cette pièce : Tune en langue énigmatique, l'autre plus intelligible, et qui donne la clef de la première. L'obscurité résulte de l'emploi des mots barbares, des mots tirés du grec, comme exhippilare pascemata^ logo cyriou ; enfin, des transpositions qui bouleversent la construction de la phrase. Exemple : « Hanc unde congruit Augusti caveat qui potiri censuram ut nomine parât. » Lisez : « Unde congruit ut qui parât potiri nomine Augusti caveat hanc censuram. »
En ce qui touche le géographe de Ravenne, voyez Tiraboschi, t. VI, et les belles recherches de M. Letronne sur DichuilL Le géographe anonyme cite Marpesius, le roi Ptolémée, Lollianus, Castorius et Arbition, philosophes romains; Âitanarid, Eldebald, Marcomir, philosophes des Goths; Cmcris et Blantasis, Egyptiens; et les Africains Geon et Hisis.
Lebœuf, Dissert. ^ t. IL Etat des sciences depuis Charlemagne jusqu'au roi Robert. Abbon de Saint- Germain, dans son poème du siège de Paris, pratique la Scinder atio phonorum :
. . . Burgun — adiere — diones.
U aime les mots grecs : basileos, cosmos ^polis^ archon. Tout son troisième livre est dans le même style. Voyez aussi les vers de Valafrid Strabo, les lettres d'Hincmar (epist. 8), les écrits de Pas-
LES ÉGOLBS. 5 7S
Mais renseignement des écoles de la décadence avait achevé sa tâche, en communiquant la science aux barbares sous des formes capables de les attacher. Maintenant la barbarie fuyait : de ces mystères à l'ombre desquels les lettres s'étaient réfugiées, il ne restait plus qu'un appareil inutile, des souvenirs confus, et le goût du faux savoir et des faux brillants, qui durera autant que Tesprit humain. Une école nouvelle s'élevait où le bon sens devenait maître, où la doctrine des anciens se dégageait de toute corruption, où la raison moderne grandissait dans de meilleurs exercices. Ne nous scandalisons pas de trouver qu'un temps fut où Ton n'expliquait pas Virgile aux élèves du palais : Alcuin réclama pour le poète, et tout donne lieu de croire qu'on lui rendit justice. Virgile eut le privilège de diviser les hommes de ce temps, de faire la passion des uiis, le scandale des autres, l'occupation de tous. Rigbod, évêque de Trêves, savait mieux les douze livres de l'Enéide que les quatre Evangiles. Alcuin, dans son enfance, avait préféré les larmes de Didon aux hymnes de David. Il est vrai que plus tard il se reproche amèrement ce péché, et que, devenu vieux, il ne veut plus faire admirer à ses écoliers de Tours les dangereuses beautés du poète païen. Mais son disciple Sigulfe leur lira Virgile en cachette : peu à peu le doux chantre des Géorgiques se fera ouvrir les portes les plus sévères,
case Ratbert et d'Héric d'Auxerre. fin peut suivre longtemps en* core la trace de ce style au moyen âge, et, par exemple, dans les églogues latines de Dante et de Giovanni del Virgilio.
on le trouve dans les catalogues de toutes les bibliothèques ecclésiastiques du neuvième et du dixième siècle, à Saint-Gall, à Fulde, à Metz, à Reims^ ordinairement en compagnie d'Horace et de Térence. On le donnera même en spectacle au peuple dans les drames religieux : Virgile aura la parole après David et Isaïe dans le mystère des Vierges sages et des Vierges folles, et on le mettra parmi les prophètes, plutôt que de le laisser avec les réprouvés *. On n'a plus d'inquiétude pour les anciens, quand l'éducation de Charles le Chauve est confiée à Loup de Ferrières, le plus fervent disciple de Cicéron et de Quintilien. Un peu plus tard, Scot Erigène introduit la philosophie au palais. Dernier héritier des spéculationsd'Alexandrie, il les lègue à l'ardente curiosité du moyen âge. De ces hardiesses qui le conduiront jusqu'aux limites du panthéisme, il restera deux choses : il nous laissera toutes les sources du mysticisme dans sa traduction de Denys TAréopagite où iront s'inspirer Hugues, Richard de saint Victor, saint Bonaventure ; et tout le germe de la scolastique dans sa méthode, qui est déjà l'effort de la foi pour se justifier par la raison, c'est-à-dire la pensée même de saint Anselme et de saint Thomas. Cet Irlandais, ce disputeur téméraire est venu jeter à Paris un brandon qui n'en sortira plus, qu'Abélard relèvera, et qui deviendra un flambeau.
Nous commençons à prévoir que la réforme littéraire de Charlemague ne périra pas plus après lui
1. Alchuini VUa, ap. Froben. Lebœuf, Dissertations, t. Il, p. 17.
que ses desseins politiques et religieux, eX nous comprenons pourquoi la tradition, qui n'a jamais complètement tort, a fait de Charlemagne le f ondateurdeTUniversité. Non, Charlemagne ne fonda point rUniversité, c'est-à-dire cette libre association de professeurs, consacrée au treizième siècle par les privilèges des papes et par le patronage des rois. Mais on peut dire que Charlemagne avait donné d'avance un esprit à ce corps, qu'il avait commencé la popularité, l'universalité de l'enseignement, quand il appela au rendez-vous de l'étude les hommes savants des quatre coins de la chrétienté. On peut dire qu'en convoquant autour de lui tant d'Italiens, d'Irlandais, d'Anglo-Saxons, il accoutumait tout ce qu'il y avait de docte chez les peuples voisins à prendre le chemin de la France ; qu'elle lui dut de voir tous les grands théologiens du treizième siècle venir d'Italie et d'Allemagne briguer ses chaires, et le bruit de ses disputes retourner aux extrémités de l'Europe avec les quarante mille étudiants qui en étaient venus. On peut dire enfin que Paris reçut de lui ce pouvoir de la parole publique, dont nos pères comprenaient déjà toute la grandeur, lorsque, cherchant à se rendre compte des fonctions que la Providence partageait aux peuples chrétiens, ils voulaient qu'elle eût donné « le sacerdoce aux Romains, comme aux € aînés ; Tempire aux Germains, comme aux plus € jeunes; et l'école aux Français comme aux plus 4c intelligents» *.
1. Jordaul Chronicon a creatione mundi ad Henricum VII. £t. oerm. u. 33
s 78 CHAPITRE IX.
Nous nous arrêtons au moment où les destinées de Tesprit humai» sont assurées. Des travaux moins ignorés que les nôtres ont fait voir que rimpulsion donnée par Gharlemagne se prolongea sans interruption jusqu'à ces beaux siècles du moyen âge, dont on ne conteste plus ni le savoir ni le génie*. Ce qui restait à prouver, c'était la perpétuité des traditions littéraires aux temps barbares» de Clovis à Gharlemagne. Cette étude nous a jetés dans des recherches périlleuses, sur des chemins arides, à travers des obscurités que nous n'avons pas toujours éclairées. Cependant nous ne regretterions pas nos efforts, s'ils avaient réussi à rétablir, sur le seul point où elle paraissait suspendue, cette loi divine du travail, qui est celle de la nature comme de l'humanité ; qui après avoir poussé nos pères à toutes les études, nous pousse nous-mêmes à les recommencer avec eux, et, quand la vie est si courte, le présent si orageux, nous fait consacrer les jours et les nuits à rechercher ce qu'apprirent, ce que pensèrent, ce que voulurent des hommes morts depuis douze cents ans.
Lorsqu'on s'enfonce dans les vallées des Vosges et du Jura, au cœur des âpres contrées où les vieilles mœurs germaniques se défendirent si longtemps, on est d'abord frappé d^ la sauvage majesté de ces lieux. Mais, en y regardant de plus près, on trouve qu'une puissance plus grande que la nature,
1. Ampère, Histoire littéraire ^ t. III. Baehr, Geschischte der Hômischen literaiur in Karolingischen zeitalter.
je veux dire le travail, la poursuit jusque dans ce sanctuaire, la subjugue et la met à son service, sans rien épargner de ce qui semblait créé pour la liberté et pour le repos. Quoi de plus calme que ces grands arbres qu'on croirait nés pour ne rien faire, comme les fils des anciens rois? Il faudra pourtant qu'ils descendent de leurs rochers, pour aller servir le paysan qui leur fera porter le toit de sa maison, ou le navigateur qui en formera les flancs de ses vaisseaux. Quoi de plus libre que le torrent? Et cependant on est venu le chercher dans son lit; on l'emprisonne, on l'attache comme un esclave à la meule. Ne dites pas que ces usines déshonorent la sauvage beauté du désert : le bruit des marteaux et la fumée des forges vous apprennent que la création obéit à l'homme, et l'homme à Dieu.
L'histoire nous a donné un spectacle semblable. Nous avons vu la barbarie dans toute la grandeur que lui prêtent les récits de Tacite et les chants de l'Edda. Nous connaissons ces Germains créés pour la ruine de l'empire et pour la conquête de l'Occident, capables de tout, hormis d'obéir et de travailler. Après la guerre et la chasse, ils passent de longues journées d'hiver dans l'inaction, dans le sommeil de la pensée. Le Christianisme vient; et s'il craignait, comme on l'assure, le réveil de la raison humaine, il n'aurait qu'à laisser dormir ces peuples. Il trouve en eux des hommes qui ne lisent point, n'écrivent point, qui l'aideront, s'il le veut, à brûler ce qui reste de lantiquité païenne.
Mais il en use bien autrement : avec l'Evangile, il leur donne des lois; au lieu de planter une croix dans la solitude, et d'être satisfait si les tribus converties sont venues prier autour, il leur fait bâtir des villes, il entasse dans les murailles, dans la gêne d'une vie commune, ces barbares qui ne souffraient point de voisins. Il les pousse enfin dans des écoles, pour les faire pâlir pendant sept ans sur les neuf livres de Martianus Capella et sur les dix catégories d'Aristote. Sans doute on peut demander si le christianisme employait bien le temps de ses disciples. On lui a reproché d'avoir flétri ces générations neuves^ en les mettant au régime d'une civilisation vieillie; on a regretté pour les Germains la liberté de leurs forêts, où les chênes auraient fini par rendre des oracles, comme à Dodone, et où les muses seraient descendues comme sur les montagnes de la Grèce, si elles n'avaient eu peur des moines et des pédagogues. Nous estimons au contraire que le travail, loin de gâter les peuples modernes, leur donna ce tempérament robuste qui a résisté à tant de révolutions. Nous ne nous repentons point de cette laborieuse éducation de nos aïeux, ni des siècles qu'ils passèrent à lire en latin, à versifier en latin, à parler latin. L'empreinte latine était encore le sceau de l'empire du monde; et les nations qui en furent marquées plus fortement, la France, l'Angleterre et l'Espagne, étaient seules destinées à voir leur épée, leur politique et leurs langues sortir de l'Europe, et remuer toute la terre.
Le travail n'étouffe donc pas l'inspiration, il la féconde; et nous pouvons dire maintenant qu*il n'y a point de siècles laborieux sans un souffle inspiré qui les soutienne. S'il nous était donné de revenir un jour sur les temps obscurs où nous n'avons cherché que la trace de l'étude, nous y suivrions sans peine le sillon lumineux de la poésie et de Téloquence. Sans doute nous ne trouverions pas la poésie dans les vers de Fortunat et d'Alcuin ; mais elle est déjà tout entière dans cet effort des âmes pour atteindre un idéal meilleur que les tristes réalités de la vie. D'un côté, c'est ridée de l'empire, d'une monarchie qui échappe aux étroites limites des royautés barbares, qui se rattache à tous les grands souvenirs de l'antiquité : voilà le rêve de la société laïque, et en même temps la première pensée de l'épopée guerrière, de ces poèmes d'Alexandre, de César, de Charlemagne, éternel passe-temps du moyen âge. D'un autre côté, c'est l'idée de Dieu qui conduit les anachorètes au désert, les missionnaires au milieu des hasards de l'apostolat, les pèlerins auX saints lieux de Rome et de Jérusalem. Mais ni le désert, ni les saints lieux, ni les forêts païennes évangélisées, ni aucune des scènes de la terre, ne suffit à ce besoin de l'infini, qui fait le charme et le désespoir de l'imagination humaine. Lasse des beautés qui se voient, elle veut qu'on l'entretienne de l'invisible; et, pour la satisfaire, il faudra que saint Fursy visite le ciel et l'enfer sous la conduite des anges, que saint Patrice descende au purgatoire
Ces visions rempliront les légendes des saints, elles agrandiront le cycle mobile de l'épopée religieuse, jusqu'au moment où elle se fixera sous les traits immortels de la Divine Comédie.
Les temps que nous avons traversés ne nous rendraient pas les merveilles de l'éloquence classique; nous ne retrouverions nulle part les tribunes d'Athènes et de Rome, ni même la parole dorée de saint Jean Chrysostome, ni les cris pathétiques de saint Augustin. Cependant saint Jean Chrysostome et saint Augustin, avec toute la beauté de leur génie, ne réussirent qu'à consoler les derniers moments de leurs peuples d'Antioche et d'Hippone; ils aidèrent la société ancienne à bien mourir, ils honorèrent ses funérailles. Les prédicateurs des temps barbares firent plus : ils créèrent des peuples nouveaux. Les discours de saint Ëloi, de saint Gall, de saint Boniface, commencèrent la tradition de cette éloquence simple, populaire, moins curieuse de plaire à l'oreille que de convaincre la raison, et dont il faudra bien avouer la puissance quand elle éclatera sur les lèvres de saint Bernard, et qu'elle fera les croisades. Mais saint Bernard prêche en langue vulgaire : à cette voix qui lève des armées, je reconnais la parole de la France, mise au service de la civilisation chrétienne; et j'ai confiance qu'elle y restera.