facilement et plus sûrement les mystères des
€ saintes Écritures. Or, comme il y a dans les livres
« sacrés, des figures, des tropes et d'autres orne-
€ ments semblables, il n'est douteux pour personne
« que chacun, en les lisant, ne saisisse d'autant
€ plus vite le sens spirituel, qu'il s'y trouve mieux
< préparé par l'enseignement des lettres. II faut € choisir pour ce ministère des hommes qui aient € la volonté, le pouvoir d'apprendre, et le désir € d'instruire les autres : et que cela soit fait seu- 4c lement dans Tintention pieuse qui inspire nos « ordres. Car nous désirons que vous soyez, comme € il convient à des soldats de l'Église, pieux au
< dedans, doctes au dehors* réunissant la chas- « teté d une sainte vie et la science d'un bon lan- « gage, afin que tout homme qui vous visitera € pour l'amour de Dieu et pour voir de près la « sainteté de vos mœurs, en même temps qu'il
< sera édifié de votre esprit, s'éclaire de votre
< sagesse, la reconnaisse soit à vos leçons, soit 4c à vos chants sacrés, et revienne joyeux, rendant 4C grâce au Seigneur tout puissant. Ne négligez
< point d'envoyer des copies de cette lettre à tous
< les évoques vos suffragants, et dans tous les mo-
< nastères, si vous voulez jouir de nos bonnes grâ-
< ces. Au lecteur salut \ »
Cette autorité des livres saints invoquée pour animer le prêtre à Tétude^ ces considérations théologiques tirées de si loin, n^ont rien qui nous surprenne. Nous retrouvons la tradition familière des écoles ecclésiastiques, la pensée commune de Gassiodore, de Bède, d'Alcuin : le seul motif asseîs fort pour sauver les lettres pendant trois cents ans, est encore le seul qui puisse les restaurer. Un capitulaire de Tan 789 ordonne au clergé « de former des écoles d'enfants, et d'y appeler '« non seulement les fils des serfs, mais ceux des € hommes libres. Chaque monastère, chaque
< évêché, aura des psautiers, des livres de chant, € de comput,-de grammaire, et des exemplaires € corrects de TEcriture sainte; car souvent les € hommes voulant bien prier Dieu le prient mal,
1. Encyclica de litleris colendis^ apud Sirmond, Concilia Gal^ lix, t. II, p. 124. Pertz, t. I Legum, p 52, traduite pour la première fois par M. Ampère, Hist. littéraire^ t. III, p. 25. Le texte latin n'est pas .élégant, mais il est correct. L'exemplaire qui nous a été conservé s'adressait à Baugulf, abbé de Fulde : « Karolus^ gratia Dei, rex Francorum et Loogobardorum^ ac patricius Romanorum, Brugulfo abbati et omni congregationi, tibi etiam commis^ sis fidelibus oratoribus nostris, m omnipott;ntis Dei nomine^ amsibilem direximus salutem. »
16 4 GHAPITKE IX.
€ à cause des livres incorrects qu'ils oat daaa les € mains. Et ne laissez point vos enfants altérer € les textes, soit en lisant, soit en écrivant. Mais € s'il est nécessaire de faire écrire un psautier ou € un missel, qu'où y emploie des hommes faits, € et qu'ils y mettent toute leur application. » L'Église de France se rend enfin à des sollicitations si justes ; et le concile de Ghàlons en 813, rappellaut les ordres du seigneur empereur, décrète que les évoques établiront des écoles, où l'enseignement des lettres sera donné en même temps que l'interprétation de l'Écriture sainte. Ces règlements souvent désobéis, toujours rappelés, restaurèrent les écoles déchues, en suscitèrent de nouvelles, et en formèrent comme un réseau lumineux qui, avant la fin du neuvième siècle, couvrait la France, la Lombardie, la Germanie, jusqu'au bord du Weser. Pendant que les chaires des monastères et des églises épiscopales réunissaient la jeunesse lettrée, et l'initiaient aux sept arts, les canons avaient fondé l'enseignement primaire; ils l'avaient fondé universel et gratuit, en exigeant que le prêtre de chaque paroisse apprit à lire aux petits enfants sans distinction de i^^issance, et sans autre rétribution que cette promesse des livres saints : € Ceux qui auront instruit leurs frères brilleront € comme des étoiles (}ans ^éternité^
l.Pertz, p. 65 : « Et non solum servilis conditionis infantes, sed etiam ingenuorum filios adgregent, sibique socient; et ut scholse legentium pueroruni fiant... » etc. Concilium Cabilonense^ ann. 818 : « Episcopi scbolas constituant, in quibiis et litterariaï solertia disciplinse, et sacrae Scripturse documenta discantur. »
Ainsi la volonté de Ghariemagne forçait toutes les résistances : Tignorance et le dérèglement ne pouvaient rien contre Topiniâtreté d'un dessein poursuivi pendant quarante ans de règne par un homme qui, après avoir vaincu la barbarie sur les champs de bataille, n'était pas d'humeur à la laisser maîtresse des cloîtres. Avec Tordre il donnait l'exemple, et commençait dans le palais cette réforme de l'école, qu'il voulait pousser jusqu'aux dernières frontières de l'empire.
L'école du palais, oubliée sous les Mérovingiens, devait occuper les historiens de Ghariemagne : plusieurs y reconnaissaient le commencement d'un enseignement public d'où sortira toute l'Université; les autres n'y aperçoivent qu'une réunion fortuite et mobile d'hommes lettrés, et beaucoup moins une école qu'une académie. Gependant les témoignages qui prouvent la perpétuité de l'école palatine d'un bout à Tautre de la
Cf. Concilium Parisiense, VI, ann. 829; Concilium Aquiagranense, ann. 816; Meldense^ 815; Saponariense, 859 : « Gonstituaniur undique scholsB publicse, scilicet ut utriusque eruditionis, et diviose scilicet et humanse, in Ecclesia Dei fruclus valent accrescere. » Theodulfi Aureliaaensis CapituL 20 (ante ann. 800) : « Presbyteri per villas et vicos scholas habeant; et si quilibet fidelium suos parvulos ad discendas litteras eis commendare vult, eos suscipere ac docere non renuant. Atteudente, illud quod scriplum est : « Qui ad justitiam enidiunt multos, fulgebunt quasi stells in » perpétuas aeternitates. » Gum ergo eos doceat, nihll ab eis pretii pro bac re exigant. » Launoy {de Scholis) établit, dès le neuvième siècle, l'existence des écoles de Paris, Orléans, Pontenelle, Auxerre, Lyon, Reims, Mayence, Liège, Hirschan, la Nouvelle- Copbie. L'édit de Lothaire, en date de 833, institue neuf écoles pour l'Italie : Pavie, Ivrie, Turin, Crémone, Florence, Vérone, Permo, Viceoce, Gividal-del-Friuli.
At. obrm. n. 82
166 CHANTRE tX.
première race, qui la montrent florissante sous Pépin le Bref, ne la laissent pas périr sous ses successeurs. Ansegise, abbé de Fontenelle, est recommandé dès Tenfance au glorieux Charles, conduit à la cour, « et instruit de toute la science divine comme de toute la philosophie humaine ». Aldric, évoque de Sens, avait étudié les arts libéraux et la doctrine sainte avec tant de succès, qu'ayant un jour défendu la foi chrétienne contre quelques incrédules en présence de Louis le Débonnaire, son éloquence ravit Tempereur, qui rétablit précepteur du palais. Mais pourquoi relever un à un ces indices qui prouvent sans éclairer, quand nous avons l'image toute vivante et l'âme même de ] 'école dans les récits du moine de Saint- Gall, et dans la correspondance d'Alcuin'?
On a trop dédaigné le moine de Saint-Gall. Il écrit à la fin du neuvième siècle, au moment où la puissante abbaye, bien loin d'être plongée dans ces ténèbres où les traditions historiques ne pénètrent que sous la forme de fables populaires, brille au
1. Duboulay voit dans l'école du palais le commencement de ^Université. Cette opinion, combattue par les auteurs de VHistoire littéraire^ ne pouvait se soutenir. Mais les auteurs de VHistoire littéraire (t. IV, p. 10] reconnaissent l'existence de Técole palatine, et les textes suivants la prouvent déjà.
Vita S. Ansegisi Fontanellensis^ MabilloU) A. SS. 0, S. B., sec. IV, p. 631 : « Non multo post ad palatium eum perducens, ia manus gloriosissimi regris Garoli commendare studuit. » Il y acquit une grande instruction : « Omni scientia divinaB scilicet atque humanae phUosophiœ sufficienter Instructus ».
Vita S. Aldrici Senonensis, ibid., p. 568 : « A parentibus traditus in liberalibus studiis erudiendus, mirabilitercœpitproOcere... imperator Augustus eum prœceptorem palatinum instituit* »
contraire de tout Téclat des études renaissantes. Assurément quand le chroniqueur, du fond de ses montagnes et de ses neiges, raconte les conquêtes de Charlemagne sur la foi des vieux guerriers qui le suivirent, on peut croire que l'imagination prête bien des traits au tableau, et que la poésie fait irruption dans l'histoire . Mais, lorsqu'il suit le grand empereur dans la chapelle, et qu'il rapporte ses entretiens familiers avec les clercs, le chroniqueur est pour ainsi dire sur son terrain : il reproduit les récits qui ont fait le tour des monastères, et qui, exagérés sans doute, mais toujours reconnaissables, sont arrivés à Saint-Gall avec les pèlerins, avec les moines voyageurs, avec les laïques dégoûtés de la cour. S'il représente le docte Charles au milieu des chantres, marquant la mesure avec son bâton, gourmandant les uns, louant les autres, on reconnaît la passion favorite des rois francs pour le chant ecclésiastique, et cet ordre de la chapelle, qui tient de si près à l'enseignement de l'école. Aussi le moine n'a-t-il garde d'oublier comment, au retour de ses guerres, Charles faisait appeler les enfants qui étudiaient au palais, et corrigeait lui-même leurs compositions en prose et en vers. € Or il arriva qu'un jour les enfants des moindres familles lui présentèrent des écrits où le savoir passait toute espérance, tandis que les nobles n'offrirent que de misérables essais, tout pénétrés de fatuité. Alors le très sage Charles, imitant la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, en les encoura-
gcant, et leur promettant, s'ils persévéraient, de les honorer, de leur réserver les évêchés et les riches abbayes. Puis, se retournant vers les autres qu'il avait à sa gauche, avec un regard foudroyant et une voix de tonnerre : « Par le Dieu du ciel, « s'écria-t-il, je fais peu de cas de votre noblesse € et de votre beauté, quoique d'autres vous admi- € rent. Et tenez pour certain que si, par une appli- € cation vigilante vous ne réparez promptement « votre négligence première, vous n'obtiendrez € rien de moi !» On a refusé toute créance à ces récits, qui font de Charlemagne un pédagogue et un chantre au lutrin. On ne s'est pas souvenu que rien n'est petit dans les grands hommes ; le génie ne fait jamais mieux paraître sa force qu'en em brassant jusqu'au dernier de ces détails, méprisés des esprits médiocres. Et quand il s'agissait du salut des lettres, il n'y avait pas moins de mérite à s'assurer par soi-même de la justesse d'une note et de la correction d'un vers, que, la veille d'une bataille, à visiter les selles des chevaux, et à goûter la soupe des soldats*..
Mais les derniers doutes se dissipent si Ton parcourt la correspondance d'Alcuin : c'est là qu'il faut se donner le spectacle du palais de Charlemagne, avec ses trois lumières qui l'éclairent : l'académie, ou plutôt la réunion d'hommes lettrés que le prince appelle à discuter des questions de tout
1. Monachus Sang^allensls, de Cura ecclesiasUca Caroli Magnt. Le moine de Saint-Qall est contemporain de Tlrlanclais Moengall et de ses plus illustres élèves, Notker, Hartmann et Totilo.
genre; la bibliothèque, richement pourvue de livres sacrés et profanes ; enfin l'école, où les jeunes gens sont instruits. C'est là que Pierre de Pise enseigne, et qu'après lui s'introduisent ces Irlandais qu'on insulte du nom d'Egyptiens ; c'est là qu'espérant tout du grand roi qu'il sert, Alcuin rêve une nouvelle Athènes. Un ouvrage si beau veut le concours d'une main toute-puissante. Il faut que Charles veille à l'éducation de la jeunesse du palais, exhortant les disciples au culte de la science, qui fera la fortune de leur âge mûr et Thonneur de leurs cheveux blancs. Ces intelligences grossières et encore rouillées ont besoin d'être polies; c'est ce que le prince obtiendra, s'il exige qu'on reproduise avec élégance les pensées éloquentes qu'il aura dictées. Ces textes ne souffrent pas d'équivoque : on y. voit tout ce qui forme une école, des maîtres, des élèves, un enseignement soutenu. Mais la scène achève de s'animer, et toui l'intérieur de cette cour savante se découvre dans une épître en vers où l'on se perdrait aisément, si Ton ne savait d'avance que sous les noms de David, de Flaccus, d'Homère, et tant d'autres tirés de l'Ecriture ou de l'antiquité, on retrouve Charlemagne, Alcuin lui-même, Angilbert, et tous ceux qui faisaient l'ornement du palais ^ -
1. Alchuini Epistol.^ edit. Ducbesnc; epist, 25, ad Homerum suum : « Miror cur PlaccinsB pigritiae socordiam sepliplicis sapieDlise decus, meus dulcissimus David interrogare voh^sset de quaBstionibus palatiais... dum ssBcularis liltcraturae libri ol ecclesiasticsE) solWitatis sapientia, sicut juslum est, apiid vos invcnhmlur... »
570 GHAPITRB IX.
Le poète n'écrit d'abord que pour accuser réception d'une lettre. Mais, au souvenir du prince dont elle lui portait les amicales paroles, son cœur s'émeut ci son style s' élève : « Vous êtes la gloire € et Tespérance de vos peuples ; vous êtes la joie € d'un grand empire ; vous êtes l'honneur de « l'Église, vous en avez la garde, vous en avez € l'amour. Vous avez rempli de dignes ministres « tous les rangs de la hiérarchie qui peuple la cha- € pelle. Un prêtre saint, le cœur inspiré, marche € devant les prêtres, qu'il gouverne de la voix et € de l'exemple. L'ordre des diacres vous a pour € guide, ô Jessé! Votre parole retentit, semblable < au mugissement du taureau, ainsi qu'il con- « vient au ministre qui, du haut de l'Ambon, lit au € peuple la parole sainte. Ensuite Sulpicius con- € duit la blanche troupe des lecteurs : c'est son
EpisL 10 ad Carolum : « Idem Petrus.fuit qui in palatio vestro grammaticam doceas, claruit. »
Epist, 9 : « NoBolens œgyptiacam scholam in palatio Davidicœ versari gloriae. »
Episi. 1 : « Ad sapientiam omni studio discendam et quotidiano excercitio possidendam exhortare, domine rex, juvenes quoscumque in palatio excellent] se vestrae quatenus in ea proficiant œtate florida, ut ad honorem canitiem suam perducere digni habeantur. »
Epist. 106 : « Et juvenum mentes quadam inertise rubigine obductas, ad acumen ingenii pei* vestram sanctissîmam solertiam elimandas. »
Epist, 15 : « Vestra ergo auctoritas palatinos erudiat pueros, ut elegantissime proférant quidquid vestri sensus lucidissima dictaverit eloquentia. »
J'écarte tous les textes dont le sens pourrait être équivoque, et où le mot schola peut être pris dans le sens de corporation, de règle, de discipline, comme dans la lettre des évoques à Louis le Germanique : « Domus régis schola dicitur, id est disciplina. »
€ devoir de les guider, et de leur apprendre à ne € point déplacer les accents. Idithun forme les € enfants aux chants sacrés ; et, pour que leur voix « harmonieuse fasse entendre de doux accords, ils « apprennent comment la musique repose sur la « combinaison des pieds, des nombres et des me- « sures. Bientôt les médecins se pressent dans Tate- « lier d'flippocrate : Tun fait couler le sang, l'autre 4c remue les simples dans la chaudière; un troi- € siènie présente le breuvage bienfaisant. Ettoute- « fois, ô médecins ! donnez gratuitement, pour 4c que la bénédiction du Christ accompagne vos € mains ! Cet empressement me plaît, et cet ordre € est louable. Mais quel crime a commis l'harmo- € nieux Virgile? Ce père des poètes n^ était-il pas € digne de trouver un maître qui fît admirer sa € muse charmante aux enfants du palais? Que « fait Beseleel* (Éginhard) , savant dans l'art des <c vers? Pourquoi n*a-t-ilpas pris le gouvernement € de Técole sous les auspices du vieux Drancès, 4c tout chargé, tout blanchi d'années? ZaVîhée le « petit se hausse de son mieux pour considérer la € troupe des scribes. Chaque maître est à sa place. € Que ma noble fille (Gisla) contemple les étoiles « du ciel dans le silence des nuits, et qu'elle « apprenne à louer sans cesse le Dieu puissant qui « orna le firmament de constellations, la terre € de verdure! Les pipeaux de Flaccus (Alcuin) « auront un chant pour vous, Homère (Angilbert), € quand vous serez revenu au sacré palais. Puisse sent vivre heureux Tyrsis et Ménalcas ! Que Mé-
« nalcas continue de châtier les cuisiniers, pour « que le poète voie fumer devant lui les plats € chauds; que Téchanson Néhémie lui verse de € larges coupes de vin grec, puisqu'il a coutume € de ne point marcher sans une tonne à sa suite. € Salut aux fils et aux filles de la royale lignée ! « Que le Christ leur donne de vivre heureux dfe € longues années, et leur accorde les joies du € royaume éternel! 0 Christ! salut du monde, € notre gloire, notre vie et notre rédempteur, en € tout temps, en tout année, à toute heure, con- € servez notre bien-aimé David (Charlemagne) ; € donnez-lui la joie d^une heureuse vie et d'un € règne béni ; et qu'à cette prière le peuple entier, « d'une seule voix, réponde : Amen *. »
Cette épître a bien l'accent d'admiration passionnée, de respect et aussi d'aimable enjouement qui convenait aux entretiens familiers d'un homme excellent comme Alcuin, avec un grand homme comme Charlemagne. Toute la cour y parait : le