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CHAPITRE III

DÉCOUVERTE DE LA BEAUTÉ DE LA NATURE î

Non contents d'étudier et de connaître la nature, ï, les Italiens ont su l'admirer. Ils sont les premiers des modernes qui aient vu dans un paysage un objet plusis ou moins beau et qui aient trouvé du plaisir à regarder r un site pittoresque1.

Cette faculté est toujours le résultat d'une cultiture laborieuse et compliquée; il est difficile de remonnter jusqu'à son origine, vu qu'un sentiment de cette esppèce peut exister longtemps à l'état latent, avant qu'ilil se révèle dans la poésie et dans la peinture, et que par 1 là il arrive à avoir conscience de lui-même. Chez les ancieiens, par exemple, l'art et la poésie avaient épuisé tout ce : qui se rapporte à la vie de l'homme, avant d'aborder la ddescription de la nature; celle-ci ne forma jamais quu'un genre restreint, bien que depuis Homère on trouve i une foule de mots et de vers qui attestent la profonde impnrestion que la nature faisait sur les Grecs et les Romaiains. Les races germaniques, qui fondèrent leur domiaalitioi] sur le solde l'empire romain, étaient, par ce fait mèème. nées pour comprendre et pour aimer la nature; le chhrislianisme les força de renier pour un temps les fausisse*

1 II est à peine nécessaire de renvoyer au passage célèbre-e ofi Humboldt traite celte question. {Cosmos, t. II.)

divinités qu'elles avaient adorées dans les montagnes et les sources, les lacs et les forêts; mais cette période d'intermittence fut de courte durée. En plein moyen âge , vers 1200, l'amour naïf de la nature extérieure reparait ; on le reconnaît chez les chantres d'amour des différentes nations1. Ils s'intéressent on ne peut plus vivement aux choses les plus simples, telles que le printemps et ses fleurs, la verte bruyère et la forêt. Mais il n'y a chez eux qu'un premier plan; pas de lointain; même dans les ch.uits des croisés, on ne retrouve pas les voyageurs qui ont vu beaucoup de pays. La poésie épique, qui décrit si minutieusement des costumes et des armes, par exemple, se borne à des esquisses quand elle veut peindre un endroit, un paysage; le grand Wolfram d'Esrhenbach lui-même ne nous donne qu'une idée vague de la scène sur laquelle se meuvent ses personnages. A lire tous ces chants, on ne dirait pas que tous ces poètes-gentilshommes habitaient, visitaient ou connaissaient mille châteaux situés sur des hauteurs et dominant la campagne. Même les clercs errants ignorent dans leurs poésies latines les effets de lointain (voir t. î, p. 215 et p. 367); ils ne savent pas décrire un paysage proprement dit, mais parfois ils décrivent des objets rapprochés avec une richesse de couleurs qu'on ne rencontre peut-être chez aucun minnesioger de noble naissance. Où trouver une description du bois sacré de l'amour comparable à celleci, qui date du douzième siècle et qui est due Fans doute à un poêle italien? Pour des Italiens la nature est certainement purifiée depuis longtemps et délivrée de la funeste influence des démons. Saint François d'Assise, dam son hymne au soleil, bénit spontanément le Sei-

^ 1 Y; ii- dans Fîumî oïdt les emprunts qu'il a faits à Guillaume

gncur d'avoir créé les astres du ciel et les quatrce éléments :

Immortalis fieret Ibi manens homo ; Arbor ibi quaelibet Suo gaudet porno ; Vise myrrha, cinnamo Fragrant, et amoino; Conjectari poterat Dominus ex domo, etc. x.

C'est Dante qui donne les premières preuves séricieuses de l'impression profonde que peut faire naître la a vue d'un beau site, d'un paysage grandiose. Non-seuleiement il peint d'une manière vivante, en quelques traitits, le réveil de la nature au matin et la lumière tremblobtante qui se joue au loin sur la mer doucement agitérée, la tempête dans la forêt, etc., mais encore il gravirit de hautes montagnes dans l'unique but de jouir d'une 1 belle vue et d'embrasser un vaste horizon8; il est peut-(-étre, depuis l'antiquité, un des premiers qui aient fait t cela. ! Boccace laisse plutôt deviner, qu'il ne l'exprime, c com- ! bien il est sensible aux beautés de la nature; pounrlant 1 on ne méconnaîtra pas, dans ses romans pastoraux x3, le j

1 Carmina Burana, p. 162, De Phyllide et Flora, str. 66.

s0n devinerait difficilement quel autre moiif aurait p pu le |

pousser à gravir le sommet de la Bismantova, sur le territoire de 1

Reggio. Purgai., IV, 26. La précision au moyen de laquelle il cheherche 1

à donner de la réalité à ses descriptions de l'autre monde, pnrouve 1

à elle seule un sentiment très-vif de l'espace et de la for'orme. 1

Autrefois le sommet des montagnes attirait par l'appât de!e pré- I

tendus trésors et inspirait en même temps une terreur supeie^ii- j

tietise; on trouve à cet égard des détails frappants dans CChron. I

Novaliciense, II, 5 [Mon. Germ. S. S. VU et Monumenla htst. patatr. S. 1

S. II!). i

3 Outre la description de Baies dans la Fiammetta, du beftocage ]

dans l'Ameto. Il y a dans Genealogia Deor., XV, 11, un passage immpor- 1

tant, où il énumère un grand nombre de détails champêtresjs, des I

arbres, des prés, des ruisseaux, des troupeaux, des cabanes, t etc. ; !

il ajoute que ces choses animum mulcent, il dit qu'elles ont j pour 1 effet de menlem in se colligere.

charme des descriptions qu'il fait ou plutôt qu'il invente. Enfin Pétrarque, un des premiers hommes complètement modernes, atteste par son exemple combien était puissant l'attrait d'un beau paysage pour une âme sensible. L'esprit lumineux qui, le premier, a recherché dans toutes les littératures l'origine et les progrès de l'amour du beau dans la nature, et qui, en écrivant les Tableaux de la nature, a fait lui-même un chef-d'œuvre de description, Alexandre de Humboldl, n'a pas tout à fait rendu justice à Pétrarque; aussi trouvons-nous encore quelques épis à glaner après le grand moissonneur.

Pétrarque n'étairpas seulement un géographe et un cartographe distingué — on dit que c'est lui qui a fait la première carte d'Italie >; — il ne se contenta pas non plus de répéter ce qu'avaient dit les anciens 2; au contraire, il a vu la nature par lui-même. 11 aime à jouir du spectacle de la nature tout en se livrant à ses travaux intellectuels; c'est ce qui explique la vie d'anachorète et de savant qu'il a menée dans la Vaucluse et ailleurs, ainsi que ses exils et ses retraites volontaires3. Ce serait lui faire injure que de l'accuser d'insensibilité parce qu'il ne sait pas bien peindre la nature. Sa description du merveilleux

1 Flavio Biondo, llalia illustrata (ed. Basil.), p. 352 SS. Comp. aussi Epist. var., LXI, ed. Fracass. (lat.), III, p. 476. Sur le projet qu'avait Pétr. d'écrire un grand ouvrage géographique, voir les renseignements donnés par Attilio Hortis, Accenni aile scienze naturali nelle opère di G. Boccacci, Trieste, 1877, p. 45 SS.

2 Bien qu'il s'en rapporte volontiers à eux, p. ex. De vita solitaria, surtout {Opéra, ed. Basil., 1581) p. 241, où il cite la description d'un berceau de vigne tirée de S. Augustin.

3 Epist. famil., VII, 4, ed. FuacasSETTI, vol. I, p. 367. Interea utinam scire passes, quanta cum voluptate solivagus ac liber, inter montes et nemora, inter fontes et Jluminu, inter libros et maximorum hominum ingénia respiro, quamque me in ea, quie ante sunt, curn Apostolo extendens et pr attenta oblivisci nitor et prœsentia non videre. Comp. VI, III, 316 SS., Surt. 334. Comp. aussi le rapprochement fait par Geiger, Pétrarque, p. 75, note 5, 266.

goife de Spezzia et de Porte Venere, par exenmple, qu'il met à la fin du sixième chant de l'Afrique, pparcé qu'elle n'a encore été tentée ni par les anciens ni i par les modernes1, n'est sans doute qu'une simple énuumération; mais on trouve dans les lettres qu'il a adresssëcs à ses amis des descriptions de Home, de Naplcs et d'auutre-; villes italiennes où il aimait à séjourner, descriptions qui sont vivantes et dignes des objets qu'il retrace. UIl sait déjà apprécier de beaux rochers et sait, en général, , dis tinguer dans un paysage le côté pittoresque du côté utile*. Pendant son séjour dans les forêts de Ilegggio, la vue soudaine d'un paysage grandiose fait une telle impression sur lui qu'il se met à continuer un pooense longtemps interrompu*. Mais l'émotion la plus wra o et la plus profonde est celle qu'il éprouve en fraisant l'ascension du mont Ventoux, près d'Avignon *.*, Un vague besoin d'embrasser un vaste horizon l'agilité et grandit toujours jusqu'au moment où la lecture accidentelle de ce passage de Titc-Live où le roi Philiuppe, l'ennemi des Roma ns, fait l'ascension de l'Hémusis, ie décide à le satisfaire. Il se dit : Ce qu'on n'a pas bbiàmé chez un roi déjà vieux est bien excusable chez un jqcune homme appartenant à une condition privée. Fairee des ascensions sans but utile était quelque chose d'inouï < dans son entourage, et il n'y avait pas à songer à se flaire

1 Jacttit sine carminé sacro. — COtnp. hinerar. Stjriacum, Opp> pp. 553.

2 II distingue dans le Ii.iv.erar. Syr., p. 557, sur les bords i de la Biviera di Levante : Colles asperilate gratissima elmiraferlilttatcteco>spicuos. Sur la plage de Oaëte,COmp. De remediis utriusque fort., \ ï, ht.

* relire à la postérité (comp. plus haut, t. I, p. 180) : Subitdto loci tpecie percussus. Description de grands phénomènes de la naliture : d'une tempête à Naples, 1843 : Epp.fam. (ed. Fracass.), I, p. 2G;ti3ss. ; du tremblement de terre de Bâle, 1355. Epp. $eu., lib. x, 2, t et Va rem. utr. fort., II, 91.

♦ Episl.famil., IV, i, ed. FlUCASS., VOt. !, p. 193 If,

accompagner par des amis ou par des connaissances. Pétrarque n'emmena que son plus jeune frère et deux paysans pris dans le dernier endroit où il s'était reposé. Au pied de la montagne, un vieux berger les conjure (le retourner sur leurs pas, leur disant qu'il y a cinquante ans il a fait la même tentative, et qu'il n'en a rappor é que des regrets, des membres brisés et des habits en lambeaux; qu'avant cette époque et depuis, personne n'a plus osé affronter les dangers d'une telle entreprise. Mais ils avancent au prix de fatigues incroyables jusqu'à ce qu'ils voient les nuages flotter à leurs pieds, et al teignent le sommet. On s'attend, mais en vain, à une description détaillée du panorama qui se déroule sous les yeux des hardis voyageurs; on ne trouve qu'une nomenclature sommaire des principaux points qu'ils aperçoivent. Le poêle ne fait pas le tableau du paysage qu'il a vu, non qu'il soit insensible à la beauté de ce spectacle, mais parce que l'impression qu'il en a ressentie est par trop forte. Toute sa vie passée, avec toutes les folies qu'il a commises, se retrace à son imagination; il se rappelle qu'il y a dix ans, jour pour jour, il a quitté Cologne, et jette un regard plein de regret vers la lointaine Italie; il ouvre un petit livre qui, en ce temps-là, l'accompagnait partout, les Confessions de saint Augustin, et ses yeux tombent sur ce passage da dixième chapitre : « Et les hommes vont admirer les hautes montagnes, îcs flots de fa mer qui s'agitent au loin, les torrents qui roulent avec fracas, l'immense Océan et le cours des astres, et ils s'oublient eux-mêmes d:ms cette contemplation. » Sou frère, â qui il lit ces lignes, ne peut comprendre pourquoi il ferme ensuite le livre et garde le silence.

Un certain nombre d'années plu» tard, vers 1360,

Fazio degli Uberti décrit dans sa cosmographie rimnée 1 (t. I, p. 219) la vue grandiose qu'on découvre du mnont Alvernia ; il ne le fait, il est vrai, qu'avec l'intérêt t du géographe et de l'antiquaire, mais il parle du moins a avec la précision d'un témoin oculaire. Il faut cependant qqu'il ait gravi des sommets bien plus élevés, attendu qqu'il connaît des phénomènes qui ne se produisent qu'à \ plus de mille pieds d'altitude, tels que les bourdonneraaents d'oreilles, l'alourdissement des paupières et les batittementsde cœur, que son compagnon mythique, Sohuuus, arrête ou diminue au moyen d'une éponge imprégnée d'une essence. L'ascension du Parnasse et celle de i l'Olympe8, dont il parle, ont sans doute été de pures fictioons.

Au quinzième siècle, enfin, les grands maîtres de l'éc coie flamande, Hubert et Jean Van Eyck, trouvent tout dd'un coup le secret de la fidèle description de la nature. . Le paysage, tel qu'ils le comprennent, n'est pas simplemaent le résultat des efforts qu'ils font pour reproduire l'ima âge de la réalité; il a déjà une valeur poétique indépendannte, une âme, bien que dans un sens restreint. L'influence e de leur exemple sur l'art dans les pays de l'Occident i est incontestable, et c'est ainsi que la peinture de paysaiage en Italie n'y a pas échappé. Pourtant le goût éclairé ddes paysagistes italiens les préserve de l'imitation servile. .

De même que dans la description scientifique i du

1 // Dittamondo, III, cap. ix.

*Dittamondo, III, cap. xxi; IV, cap. iv. — Papencordt, Hitt. dtde la ville de Rome, p. 426, dit que l'empereur Charles IV avait beauco:oup dégoût pour les beaux paysages, et il cite à l'appui Pelzizel, Charles IV, p. 456. (Les deux autres passages qu'il cite ne font f pas mention de ce fait.) Il serait possible que l'Empereur ait pris s ce goût par suite de ses rapports arec les humanistes. Comp. p plus haut, t. I, p. 181, note 1. Relativement à l'intérêt que Chanrles prenait aux discussions portant sur les sciences naturelles, vevoir H. Fiuedjung, p. 224, note 1.

globe, de même en ce qui concerne le paysage, Sylvius jEnéas fait autorité. Comme homme, on pourrait refuser toute valeur à iEnéas ; mais il n'en faudrait pas moins reconnaître qu'il est peu d'individus qui aient reflété d'une manière aussi complète, aussi vivante, le temps et la culture intellectuelle d'alors-, il en est peu qui rappellent aussi bien que lui le type de l'homme de la Renaissance à son début. Du reste, même au point de vue moral» disons-le en passant, on ne l'appréciera pas à sa ju te valeur, si L'on ne prend pour point de départ que ies plaintes de l'Église allemande, privée de son concile grâce à sa versatilité1

Ici il nous intéresse comme le premier qui ait joui des splendeurs du paysage italien et qui les ait décrites avec enthousiasme jusque dans les moindres détails. Il connaissait surtout les États de l'Église et le sud de la Toscane (sa patrie) ; devenu pape, il profita de ses loisirs surtout pour faire, pendant la belle saison, des excursions et des séjours à la campagne. (Comp. plus haut t. I, p. 223 ss.) Maintenant du moins, cet homme, qui depuis longtemps souffre de la goutte, a le moyen de se faire transporter en chV.se à porteurs par monts et par vaux, et si l'on compare les plaisirs de ses successeurs aux siens, Pie, qui aime par-dessus toutes choses la nature, l'antiquité, les constructions élégantes, quoique simples, apparaît comme un demi-saint. Il célèbre naïvement son bonheur dans le beau latin de ses Commentaires*.

1 On pourrait aussi admettre le témoignage de Platina, Vitm Pontifiemn, p. 310 : Homo fuit (Pie II) verus, integer , apertus; ml habmt ficti, mlsimuUti, ennemi de l'hypocrisie et de la superstition, « ourageux, conséquent avec lui-même. Comp. Voigt, II, p. 261 ss., et III, 724; mais cet auteur ne fait pas, à proprement parler, le portrait de Pie II.

s Les passages les plus importants sont Pu II P. M. Commentant, 1. IV, p. 183; le Printemps dans la patrie, 1. V. p. 251; le Séjour à

2i LA DÉCOUVERTE DU MONDE ET DE frUOftlflE.

Son œil est aussi exercé que celui de n'importe e quel homme moderne. Il admire, il contemple avec mvfcs*ment le magnifique panorama que Ton découvrir du sommet du mont Albano, du Monte Cavo, dYoù il embrasse les côtes des États de l'Élise, depuis temracrne et le cap de Circé jusqu'au Monte Argentaro, et tooul h vaste paysage relevé par des ruines grandioses, bborné dans le lointain par les croupes des montagnes de ITitalie centrale, égayé par la ceinture de vertes forêts qui i couvrent la plaine et par les lacs de la montagne qui ? semblent tout proches. 11 sent la beauté de la situation de Todi, qui trône au-dessus de ses vignobles et defe ses oliviers étagés sur les pentes de la montagne, et d'où i l'œil s'égare au loin sur de riantes forêts et dans la vallée du Tibre, où des châteaux et des villes sans nombre s'élèevent sur les rives sinueuses du fleuve. Sienne avec sa clcharmante ceinture de collines, ses villas et ses couvents* qui couronnent les hauteurs, est le pays qu'il décrit £ avec un enthousiasme particulier, parce que c'est là qu'il t a vu le jour. Du reste, un simple motif pittoresque suffit ppour le charmer, témoin cette langue de terre qui s'avaanee dans le lac de Bolsena : « Des escaliers taillés dans le i roc, ombragés par des pampres, conduisent par uuepeeuté rapide sur les bords du lac, où s'élèvent des chênes t toujours verts, constamment égayés par le chant des grivecs. » Sur le chemin qui contourne le lac de Nemi, à l'omnbre des châtaigniers et d'autres arbres fruitiers, il sent c que

Tibur pendant l'été, l VI, p. 306; le Dîner au bord de la source de l Uicovaro 1. VIII, p. 378; la Envtrons de \ herbe, p. 387; le Couvent à de S JLnrnno sur la montagne p, 388; le Lac de Bohena, I. IX, p. 3%)C; la Magnifique Descnpiron de Monte Am,ata, 1. X, p. 483; la Situation de Monteohveto p. 497. la Vue de Todi, 1. XI, p, 554; Ostie et Porto, p i 502-

7o!T\ '""n Alhan°' 1 ^ ^ FRASCATI et GHOTTAF^KM.TA.'

— comp. aussi G. Voigt, III, p.5J .571.

C1IAF. Ht • DÉCOUVERTE DE LA BEAUTÉ DE LA NATURE. 25

si l'imagination d'un poëte doit s'enflammer quelque part, c'est iei, dans la « cachette de Diane ». Souvent il a tenu le consistoire et la segnatura ou donné audience à des ambassadeurs sous de gigantesques châtaigniers séculaires ou sous des oliviers, sur la verte prairie, à côté d'eaux jaillissantes. Il sent immédiatement tout ee qu'a de poétique un spectacle comme celui d'une gorge qui va se rétrécissant, avec un pont hardi jeté sur le précipice. Même un objet isolé, un détail perdu dans l'ensemble le charme parce qu'il y trouve la beauté, la perfection : tels sont ks champs de lin aux fleurs bleues agitées par la brise, le genêt doré qui tapisse les collines, même les broussailles, un arbre remarquable par sa beauté, une source limpide; ce sont des objets qui lui apparaissent comme des merveilles de la nature.

C'est pendant l'été de 1462, alors que la peste et une chaleur dévorante désolaient la plaine, qu'il se livra plus que jamais à sa passion pour la nature et les beaux paysages. 11 s'était retiré sur le Monte Amiata. Il s'établit avec la curie à mi-hauteur, dans l'ancien couvent lombard de San Salvatore; là, entre des châtaigniers qui s'élèvent sur la pente escarpée de la montagne, l'œil embrasse tout le sud de la Toscane et aperçoit au loin les tours de Sienne. U ne gravissait pas lui-même le sommet le plus élevé ; il laissait ce plaisir à ses compagnons, auxquels se joignait volontiers l'orateur vénitien; ils trouvaient tout en haut deux énormes blocs de rochers superposés, peut-être l'autel où sacrifiait quelque peuple primitif, et croyaient découvrir par delà la mer, tout au bout de l'horizon, la Corse et la Sardaigne ». Dans cette délicieuse fraîcheur, entre les chênes et les châtaigniers

1 II faut sans doute lire : la Sardaigne, au lieu de : la Sicile.

antiques, sur le frais gazon où pas une épine n'écorchait le pied, où l'on n'avait à craindre ni les insectes ni les serpents, le Pape se sentait complètement heureux; pour la segnatura, qui avait lieu à certains jours fixes, il recherchait toujours de nouvelles places bien ombragées ', novos in convallïbus fontes et novas inveniens ambras, quœ dubiam facerent electionem. Il arrivait parfois que les chiens faisaient lever dans le voisinage un cerf, que l'on voyait se défendre avec ses pieds et son bois, et gagner le haut de la montagne. Le soir, le Pape avait l'habitude de s'asseoir devant le couvent, à l'endroit d'où l'on domine la vallée de la Paglia, et de deviser gaiement avec les cardinaux. Des membres de la curie, qui s'aventuraient à chasser du côté de la plaine, trouvaient en bas une chaleur intolérable, une végétation brûlée, un véritable enfer, pendaut que le couvent, dans son cadre frais et riant, semblait un séjour des bienheureux.

Ce sont là des jouissances essentiellement modernes, et l'antiquité n'y est pour rien. 11 est certain que les anciens avaient le même sentiment de la nature ; mais il n'est pas moins positif que leur enthousiasme, exprimé d'une manière si sobre, n'aurait pas suffi à passionner ie pontife à ce point*.

La seconde floraison de la poésie latine, qui a lieu à

1 II s'appelle lui-même en faisant allusion à son nom : Silvutrum amator et varia videndi cupidus.

2 sur les sentiments qu'inspirait la nature à Léon-Bapttiste Alberti, comp. 1. 1, p. 175 ss. Alberti, contemporain d'iEnéas, imais plus jeune que lui (Trattato Ad gov. délia famiylia, p. 90; plus haut, 1. 1, p. 167, note 3), aime à trouver à la campagne <« les coteaux boisés, les plaines riantes et les ruisseaux murmuramts ». Rappelons aussi le petit écrit intitulé Y Etna de P. Bemlbus, publié pour la première fois à Venise en 1495, souvent réimpirimé dans la suite, qui, malgré de nombreuses et longues digressions de tout genre, renferme aussi des monographies et des descriptions géographiques remarquables.

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la fia du quinzième et au commencement du seizième siècle, ainsi que le développement de la poésie latine à la même époque, fournissent des preuves nombreuses de la forte impression que le spectacle de la nature faisait sur les poëtcs; il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur les poètes lyriques de celte époque. Cependant on ne trouve guère de descripîions proprement dites de grands paysages, parce que la poésie lyrique, l'épopée et la nouvelle ont autre chose à faire dans ce siècle d'action. Bojardo et l'Arioste font des tableaux de la nature qui brillent par la netteté, mais qui sont aussi élémentaires que possible; ils ne recherchent pas les effets de lointain, les grandes perspectives car ils veulent intéresser surtout par les personnages et par les faits. Des auteurs de dialogues ef des épistolographes habiles dans l'art des descriptions peuvent, mieux que des poètes, être une source pour le sentiment croissant de la nature. Bandello, par exemple, reste fidèle par conviction aux lois du genre littéraire qu'il cultive : dans les nouvelles mêmes il ne dit pas un mot de plus que le strict nécessaire, quand il veut indiquer le cadre de ses récits»; par contre, dans les dédicaces qui précèdent ses nouvelles, souvent il décrit avec complaisance le paysage comme fond des tableaux où il dépeint la vie sociale. Parmi les épistolographes il faut malheureusement nommer Arétin 8 comme étant celui qui, peut-être le premier, a peint avec une grande

1 Le tableau le plus complet de ce genre se trouve dans l'Arioste; son sixième chant se compose tout entier de premiers plans.

s II ne pense pas de même des ornements de l'architecture; il veut décrire un luxe déterminé, et sous ce rapport l'art de la décoration peut s'inspirer de ses leçons.

3 Letlere piltoriche, III, p. 36. Au Titien, mai 1544.

richesse de détails un magnifique effet du soleil couchant.

Pourtant on trouve aussi parfois chez les poètes des tableaux de genre, de charmantes descriptions champêtres qui viennent se mêler à l'expression de leurs sentiments habituels. Tito Strozza décrit dans une élégie latine 1 (vers 1480) le séjour de celle qu'il aime : c'est une vieille maisonnette tapissée de lierre, avec des fresques représentant des images de saints qui sont toutes dégradées par le temps; elle est cachée au milieu d'un bouquet d'arbres ; à côté s'élève une chapelle qui a souvent souffert des crues du Pô qui passe tout auprès ; clans le voisinage le chapelain laboure ses sept maigres arpents avec des bœufs qu'on lui a prêtés. Ce n'est pas une réminiscence des poêles élégiaques romains, eesont des impressions toutes modernes; à la fin de celte partie nous trouverons un pendant à cette description : c'est un tableau plein de vie et de naturel qui représente la vie champêtre.

On pourrait objecter que nos maîtres allemands du commencement du seizième siècle excellent parfois dans ces descriptions réalistes, comme Albert Durer, par exemple, dans sa gravure de l'Enfant prodigue*. Mais autre chose est un peintre élevé dans le réalisme, qui se laisse aller à faire des tableaux de ce genre, et un poëte habitué à idéaliser, à user de l'appareil mythologique, qui descend dans la réalité parce qu'un besoin intérieur l'y pousse. De plus, ici comme dans les descriptions de la vie champêtre, la priorité appartient aux poètes italiens.

1 Strozzu Poetœ, dans Erotica, 1. VI, fol. 183, dans le poërne : Hortalur se ipse, ut acl amicamproperet. 3 Corop. Thacsing, Durer, Leipzig-, 1876, p. f66.

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