‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 100 sur 153 · CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ

tance à ce fait. L'infidélité était certainement aussi trèsfréquente dans ces pays, et l'homme dont l'individualité est plus développée s'y laisse souvent entraîner aux vengeances les plus tragiques. On n'a qu'à se rappeler comment à cette époque les princes du Nord traitaient parfois leurs femmes sur un simple soupçon.

Chez les Italiens de la Renaissance l'amour coupable ne comprenait pas seulement la sensualité banale, l'aveugle désir de l'homme vulgaire; il s'élevait parfois à la passion la plus noble et la plus élevée, non parce que les jeunes filles non mariées étaient placées en dehors de la société, mais parce que l'homme accompli était plus fortement attiré par la femme développée par le mariage que par toute autre. Ce sont ces hommes qui ont fait entendre les plus sublimes accents de la poésie lyrique et qui, dans des traités et des dialogues, ont essayé de tracer le tableau idéal de la passion qui les consumait, de leur amor divino. Quand ils se plaignent de la cruauté du petit dieu ailé, ils ne songent pas seulement à la dureté de celle qu'ils aiment ou à sa réserve, ils sont aussi tourmentés par la conscience de l'illégitimité de la passion qu'ils éprouvent. Ils cherchent à oublier leur malheur au moyen de cette spiritualisation de l'amour qui se rattache à la doctrine platonique et qui a trouvé dans Bembo son apôtre le plus célèbre. On l'apprend direclement parle troisième livre de ses Asolani et indirectement par l'ouvrage de Castiglionc, qui lui met dans la bouche le magnifique discours qui termine le quatrième livre du CortUjiano. Ces deux auteurs n'étaient nullement des stoïciens dans la vie ordinaire, mais de leur temps c'était déjà quelque chose que d'être à la fois un homme célèbre et un homme respectable, et l'on ne saurait leur refuser ces deux épithètes. Leurs

contemporains regardaient leurs paroles comme l'expression fidèle de leurs sentiments; il ne nous est donc pas non plus permis de les traiter de pures déclamations. Celui qui voudra prendre la peine de lire daus le Coriigiano le discours dont nous avons parlé, reconnaîtra combien il serait difficile d'en donner une idée par un extrait. En ce temps-là vivaient en Italie quelques femmes distinguées qui ont dû leur célébrité surtout à des relations de ce genre, telles que Julie de Gonzague, Véronique de Coreggio et, par-dessus toutes, Vittoria Colonna. Le pays des libertins les plus effrénés et des plus grands moqueurs respectait cette espèce d'amour et cette sorte de femmes : c'est ce qu'on peut dire de plus fort en leur faveur. Y avait-il un grain de vanité chez Vittoria? aimait-elle à entendre les hommes les plus illustres de l'Italie lui répéter l'expression raffinée d'un amour sans espoir? Qui pourrait le dire? Si parfois cela devint une mode, c'est du moins un fait considérable que Vittoria resta toujours la beauté à la mode, et que même à la fin de sa carrière elle inspirait encore les plus fortes passions II fallut bien du temps avant que d'autres pays pussent produire des phénomènes de ce genre

L'imagination, qui gouverne ce peuple plus que tout autre, est généralement cause que toute passion devient violente et, suivant les circonstances, criminelle dans les moyens qu'elle emploie. On connaît une certaine violence de la faiblesse qui ne sait pas se dominer; ici, au contraire, il s'agit d'une dégénérescence de la force. Parfois s'y rattache un développement qui atteint des proportions colossales; le crime prend une consistance particulière, personnelle.

Il ne reste plus que peu de freins. Tout le monde, jusqu'aux gens du peuple, se sent, dans son for inlé-

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