‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 99 sur 153 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA MORALITÉ

liste pouvait exploiter l'histoire d'un amant menacé de la vengeance d'un mari jaloux avant que celle-ci eût éclaté. Le médecin (et joueur de luth) Antonio Bologna1 s'était marié secrètement avec la duchesse douairière de Malfi, de la maison d'Aragon; déjà les frères de la duchesse s'étaierjt emparés d'elle et de ses enfants, et les avaient assassinés dans un château. Antonio, qui ne connaissait pas encore l'événement, et que les meurtriers leurraient de vaines espérances, se trouvait à Milan, où le guettaient déjà des sicaires. Un jour, il chanta son aventure dans une société réunie chez Hippolyte Sforza. Un ami de la maison, Delio, « raconta à Scipione Atellano l'histoire telle qu'elle s'était passée jusque-là, en ajoutant qu'il la reproduirait dans une de ses nouvelles, et qu'il savait de source certaine qu'Antonio serait assassiné ». La manière dont le meurtre fut commis, presque sous les yeux de Delio et d'Atellano, a été décrite d'une manière saisissante par Bandello.

Mais, en attendant, les nouvellistes prennent toujours parti pour les finesses, les ruses et les tours plaisants auxquels l'adultère a recours : ils s'étendent avec complaisance sur ces scènes de cache-cache qui se jouent dans les maisons, sur les gestes convenus, sur les messages secrets, sur les coffres pourvus de coussins et de provisions de pâtisserie, dans lesquels l'amant peut être caché et emporté. Là, suivant les circonstances, le mari trompé est dépeint comme un personnage naturellement ridicule, ou bien comme un vengeur redoutable; il n'y a pas de troisième type de mari, à moins qu'on ne veuille représenter la femme comme étant méchante et cruelle, et le mari ou l'amant comme une victime innocente. On

1 Voir plus haut, p. 140, note 1.

remarquera que des récits de ce dernier genre ne sont pas des nouvelles proprement dites, mais seulement des exemples terribles pris dans la vie réelle

A mesure que l'influence espagnole se fit sentir davantage dans la vie italienne au seizième siècle, la jalousie augmenta peut-être encore de violence, ainsi que les moyens qu'elle employait; pourtant il faut la distinguer de la punition de l'infidélité telle qu'elle existait auparavant et qu'elle dérivait de l'esprit même de la Renaissance italienne. La jalousie, montée à son comble sous l'empire de la culture espagnole, décrut avec elle, et, à la fin du dix-septième siècle, elle fit place à cette indifférence qui considérait le sigisbée comme une figure indispensable dans la maison, et qui, de plus, acceptait encore un ou plusieurs soupirants (patitï).

Oui pourrait entreprendre de comparer la somme énorme d'immoralité que renferment les intrigues dont parlent les auteurs, avec ce qui se passait dans d'autres pays? Le mariage en France, par exemple, était-il réellement plus sacré au quinzième siècle que le mariage en Italie ? Les fabliaux et les farces font naître des doutes sérieux à cet égard, et l'on est fondé à croire que les infidélités étaient aussi fréquentes ; seulement elles avaient moins souvent une issue tragique, parce que l'individualisme était moins développé. On trouverait plutôt en faveur des peuples germaniques un témoignage décisif dans la liberté plus grande dont les femmes et les jeunes filles jouissaient dans leurs relations sociales, liberté que les Italiens furent si agréablement surpris de trouver en Angleterre et dans les Pays-Bas. (Voir p. 147, note 1.) Et pourtant il ne faudrait pas attacher une gran.de impor-

• On en trouve un exemple dans Bandello, parte I, nov. 4.

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