‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 103 sur 153 · CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ

« étranger » et « ennemi », hospes et hostis, pouvaient bien être synonymes. Ces gens-là n'étaient pas irréligieux; il arrivait qu'un pâtre se présentait tout contrit au confessionnal pour s'accuser d'avoir avalé quelques gouttes de lait pendant le carême, tandis qu'il faisait des fromages. Le confesseur, qui connaissait les mœurs de ses paroissiens, interrogeait le pénitent, et celui-ci lui avouait sans se faire prier que souvent, de concert avec ses compagnons, il avait détroussé et tué des voyageurs, mais qu'il n'en avait pas de remords, attendu que c'était un usage du pays ». Nous avons déjà fait voir plus haut (p. 87, note 3) avec quelle facilité les paysans redevenaient barbares aux époques d'agitation politique.

Un autre signe des mœurs du temps, signe plus fâcheux que le brigandage, c'était la fréquence des crimes payés, commis par des tiers. On s'accorde à reconnaître que, sous ce rapport, Naples surpassait toutes les autres villes. « Ici rien ne coûte moins cher que la vie d'un homme » , dit Pontanus ». Mais il est d'autres contrées où les crimes de cette espèce se multiplient d'une manière épouvantable. Naturellement il est difficile de classer les actes en question d'après les motifs qui les inspirent, vu que les raisons politiques, les haines de parti, les inimitiés personnelles, la vengeance et la crainte arment tour à tour le bras de l'assassin. Ce qui fait le plus d'honneur

1 Poggio, Facetiœ, fol. 164. Celui qui connaît le Naples d'aujourdhui a peut-êlre entendu raconter une farce semblable, dont les personnages étaient d'une autre condition.

* Jovinn. Pontani Antomus. Nec est quod Neapoli quant hominis vita minoris vendatur. Sans doute il veut dire que les choses ne se passaient pas ainsi sous les princes d'Anjou : Sicam ab Us — des Aragonais — accepimm. benv. Cellini, I, 70, nous fait couuaitre la situation en 1534. — L'assassinat politique payé joue encore un rôle de nos jours, c'est ce qu'atteste le procès Sonzogno. Comp. Mon journal dans le procès Sonzogno, par W. WïL, Zurich, 1876.

aux Florentins, c'est que chez cette population, la plus éclairée de l'Italie, la proportion de ce genre de crimes est moindre qu'ailleurs'; cela tient peut-être à ce que Florence avait encore une justice qui faisait droit à des plaintes fondées, ou qu'une culture intellectuelle plus avancée lui faisait voir sous un autre jour ce prétendu droit de condamner et de frapper un ennemi. A Florence plus qu'ailleurs on savait calculer les suites l'un meurlre, et l'on reconnaissait combien peu l'insligaleur d un crime soi-disant utile est sûr d'obtenir un avantage réel et durable. Après la ruine de la liberté florentine, les assassinats, particulièrement les assassinats payés, se multiplièrent rapidement , jusqu'au moment où le gouvernement et la police a de Côrae I4r furent assez forts pour réprimer toutes les sortes de méfaits.

Dans le reste de l'Italie, les crimes payés ont dû être plus fréquents ou plus rares selon qu'il y avait beaucoup ou peu d'instigateurs riches et puissants. 11 ne saurait venir à l'idée de personne de faire cette statistique; mais si de toutes les morts qualifiées de violentes par l'opinion publique, quelques-unes seulement étaient le résultat d'un crime, cela suffirait pour faire un chiffre considérable. Les princes et les gouvernements étaient les premiers à donner l'exemple : ils ne se faisaient aucun scrupule de regarder le meurtre comme un moyen d'assurer leur toute-puissance. Il n'était pas besoin pour cela de s'appeler César Borgia ; même les Sforza, la

1 Personne ne pourra donner des preuves positives à cet égard; mais il est rarement question de meurtre, et l'imagination des écrivains florentins de la bonne époque n'est pas remplie de soupçons de ce genre.

2 voir là-dessus la relation de Fedeli dans Alberi, Relazioni, série H, vol. I, p. 353 ss.

maison d'Aragon, la république de Venise et plus tard les agents de Charles-Quint se permettaient tout ce qui paraissait utile à leurs desseins.

L'imagination des Italiens se familiarisa peu à peu avec les faits de ce genre, au point qu'on n'admettait plus guère qu'un personnage puissant pût mourir de sa belle mort ». Sans doute on se faisait parfois une idée exagérée de la puissance des poisons. Nous voulons bien croire que la terrible poudre blanche des Borgia (t I, p. 146) pouvait être administrée de manière à donuer la mort dans un délai fixé d'avance ; de même il est possible que le prince de Salerne se soit servi d'un venenum atterminalum contre le cardinal d'Aragon, lorsqu'il lui versa le breuvage mortel en lui disant ; « Tu mourras dans quelques jours, parce que ton père, le roi Ferrante, a voulu nous écraser tous». » Mais nous doutons fort que la lettre empoisonnée que Catherine Riario envoya au pape Alexandre II * eût coûté la vie à ce pontife, même s'il l'avait lue; cl lorsque Alphonse le Grand reçut de ses médecins le conseil de ne pas lire dans le Tite-Live que lui avait donné Corne de Médicis, il leur répondit certainement avec raison : Cessez de parler aussi sottement \ Enfin le poison dont le secrétaire de Piccinino voulai*

»M. Broscha tiré des archives vénitiennes (voir Bévue hisi., XXVII, p 295 ss.) des nouvelles où il est question de cinq propositions, approuvées par le Conseil, d'empoisonner le sultan (1471-1504), du projet d'assassiner Charles VIII (1495), et de la mission confiée au provéditeur de Faenza de faire tuer César Borgia (1504).

2 Infessura, dans Eccard, Scriplores, II, col. 1956.

* Chron. Venetum, dans Murât., XXIV, col. 131. — Dans le Nord on se faisait une idée encore plus extraordinaire de l'art d'empoisonner chez les Italiens; voir dans Juvénal des Ursins, ad a. 1382 (ed. Buchon, p. 336), la lancette de l'empoisonneur que le roi Charles de Duras prit à son service; il suffisait de la regarder fixement pour tomber foudroyé.

* Petr. CRINITUS, De honesta disciplina, 1. XVIII, cap. IX.

enduire la chaise à porteurs du pape Pic II, n'aurait pu agir que par sympathie '. On ne sait pas jusqu'où allait en général la connaissance des poisons minéraux et végétaux; le liquide au moyen duquel le peintre Rosso Florentine s'ôta la vie (1541), était évidemment un acide violent», qu'on n'aurait pu administrer à une autre personne sans qu'elle s'en doutât. Quant à l'emploi des armes, surtout du poignard, les grands de Milan, de Naples et des autres villes avaient malheureusement l'occasion d'y recourir sans cesse pour se débarrasser secrètement do leurs ennemis, attendu que parmi les troupes d'hommes armés dont ils avaient besoin pour leur défense personnelle, la soif du meurtre était bien souvent la conséquence naturelle et fatale de l'inaction et de l'oisiveté. Bien des forfails n'auraient pas été commis si le maître n'avait pas su qu'il lui suffisait d'un signe pour armer la main de l'un ou de l'autre des hommes de sa suite.

Parmi les moyens secrets de destruction, figure aussi — du moins comme acte intentionnel — la magie3; mais elle ne joue qu'un rôle très-secondaire. Quand les auteurs citent des maleficii, des motte, etc., il s'agit presque toujours de cas où l'on veut faire peur à un

' Pii 11 Comment., I. XI, p. 562. -Jo. Ant. Campanus, Vita PU II dans Murât., m, n, col. 988.

• Vasari, IX, 82, Vita di Hosso. On ne saurait dire si les marnées malheureux donnaient lieu plus souvent à des empoi- TZ?TuTétlS q^'à dCS CraiDtes d'empoisonnement, corap IZ ï f°n ' D0V- 5 Ct 5i' 0n trouve un fait fès-bizarre, I nov. 40. Deux empoisonneurs virent dans une ville de la LomI hardie occidentale qui n'est pas autrement désignée; un mari qui veut se convaincre de la sincérité du désespoir de sa femme lu. fait boire un prétendu breuvage empoisonné, qui n'est aTré chose que de l'eau colorée, et là-des.us les deux époux se réconcilient, nans la famille de Cardanus seul il y avait eu auMe empoisonnements. De propria vita, cap xxx £ 3 Voir à l'appendice n° 1, ' '

ennemi. Au quatorzième et au quinzième siècle, le charme funeste et mortel a une tout autre importance dans les cours de France et d'Angleterre que parmi les hautes classes italiennes.

Enfin ntalie, ce pays où l'individualisme arrive sous tous les rapports à son extrême limite, a produit quelques hommes d'une scélératesse absolue, qui commettent le crime pour le crime même, qui le regardent comme un moyen d'arriver, non plus à un but déterminé, mais à des fins qui échappent à toute règle psychologique.

A cette classe de monstres semblent appartenir d'abord quelques condottieri \ un Braccio de Mantoue, un Tiberto Branduhno, un Werner d'Urslingen, dont l'écusson d'argent portait cette inscription : « Ennemi de Dieu, de la pitié et de la charité. » 11 est certain que cette espèce d'hommes comprend, en somme, les criminels qui les premiers se sont complètement émancipés. Toutefois on sera plus circonspect dans son jugement si l'on songe que le plus grand crime qu'ils pussent commettre — d'après les chroniqueurs — consiste dans le mépris des foudres de l'Église, et que c'est là le secret de cette couleur sinistre sous laquelle ils nous apparaissent. Chez Braccio, la haine de tout ce qui tenait à la religion était poussée si loin qu'un jour, par exemple, il entra en fureur parce qu'il entendit des moines qui chantaient des psaumes, et qu'il les fit précipiter du haut d'une tour2; « d'autre part, ses soldats trouvaient

1 On pourrait nommer en tête Ezzelino da Romano, si celui-ci n'avait été dominé par l'ambition et n'avait eu une foi aveugle dans l'astrologie.

2 Giornali napoletani, dans MURATORI, XXI, col. 1092, ad. a. 1425. D'après le récit du chroniqueur, cet acte de violence semble avoir été commis pir pure cruauté. Sans doute Br. ne croyait ni à pieu ni aux saints, méprisait les prescriptions et les usages de l'Église, et n'assistait jamais à la messe.

en lui un chef loyal et un grand capitaine ». En général, les crimes des condottieri ont dû la plupart du temps être commis par intérêt, sous l'influence de leur situalion, qui était démoralisante au plus haut point; même les cruautés qu'ils semblaient quelquefois commettre de gaieté de cœur oat dû être le plus souvent calculées, n'eussent-ils eu d'autre but que d'intimider les gens. Les cruautés des princes de la maison d'Aragon avaient, ainsi que nous l'avons vu, leur principale source dans la vengeance et la peur. La soif du sang instinctive, la rage diabolique de détruire et de tuer se trouveront surlout chez l'Espagnol César Borgia, dont les crimes dépassent considérablement le but qu'il veut atteindre ou qu'on lui suppose (t. I, p. 140 ss.). On reconnaît l'amour inné du mal chez Sigismond Malatesta, le tyran de Rimini (t. I, p. 41 et 282 ss.); ce n'est pas seulement la curie romaine1, mais c'est aussi la voix de l'histoire qui l'accuse de meurtre, de viol, d'adullère, d'inceste, de sacrilège, de parjure et de trahison; mais son crime le plus horrible, la tentative de viol qu'il fit sur son propre fils Robert, et que ce jeune homme repoussa en menaçant son père du poignard », pourrait bien être moins le résultat de sa dépravation que l'effet d'une superstition astrologique ou magique. C'est ainsi qu'on a essayé d'expliquer la violence faite à l'évêque de Fano 3 par Pierluigi Farnèse de Parme, fils de Paul 111.

Si l'on nous permet de résumer les principaux traits du caractère italien tel que la vie des classes élevées

1 Pu II Comment., 1. VII, p. 338.

2 Jovian. Po.NTAN., De immanitate, cap. xvil, Opp. , II, 968, OÙ il est

question aussi de Sigismond rendant mère sa propre fille, et d'autres monstruosités semblables.

3 Varchi, Storie florentine, à la fin. (Si l'ouvrage est entier, comme, p. ex., dans l'édition de Milan.)

nous le fait connaître, nous arrivons au résultat suivant. Le défaut capital de ce caractère est eu même temps ce qui en fait la grandeur : nous voulons parler du développement de l'individualisme. L'individu commence par se détacher moralement de l'État, qui la plupart du temps est tyrannique et illégitime -, dès lors tout ce qu'il veut et fait lui est imputé, à tort ou à raison, comme trahison. A la vue de l'égoisme triomphant, il entreprend lui-même de défendre son droit ; il se venge et devient la proie des plus funestes passions, tandis qu'il croit rendre la paix à son cœur. Son amour se tourne de préférence vers un autre individualisme également développé, c'est-à-dire vers la femme de son prochain. En face des pouvoirs et des lois qui tendent à l'arrêter, il a le sentiment de sa supériorité personnelle; il ne consulte que lui-même en toute circonstance et se décide à agir selon que l'honneur et l'intérêt, la prudence et la passion, la crainte et la vengeance se concilient dans son âme.

Or, si l'égoisme, dans le sens le plus large comme dans le sens le plus étroit du mot, était la racine de tout mal, l'Italien cultivé de la Renaissance aurait été par là même plus près du mal que d'autres peuples.

Mais chez lui ce développement individuel a été fatal et non volontaire ; c'est surtout grâce à la culture italienne qu'il s'est étendu aux autres peuples de l'Occident et qu'il estdevenu depuis le milieu supérieur dans lequel ils vivent. Il n'est ni bon ni mauvais par lui-même, mais il est nécessaire ; il est la condition du bien et du mal moderne, qui ont pour nous une tout autre valeur que pour le moyen âge.

C'est l'Italien qui a eu le premier à soutenir le choc puissant de cette révolution dans l'histoire du monde.

Avec ses qualités et ses passions, il est devenu le représentant le plus remarquable des grandeurs et des petitesses de cet âge nouveau : à côté d'une dépravation profonde se développent la plus noble harmonie des éléments personnels et un art sublime qui ennoblit la vie individuelle, comme l'antiquité ni le moyen âge n'avaient pu ou voulu le faire.

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