CHAPITRE II. — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIÈRE
ignorance profonde, que les philosophes et les théologiens ne font que radoter sur ces questions, que toutes les religions ont leurs miracles, mais que ces miracles ne prouvent rien, et que, finalement, on peut les ramener à des phénomènes naturels qui nous sont encore inconnus. Quant à la foi qui transporte les montagnes, telle qu'elle se manifestait alors chez les successeurs de Savonarole, il la constate comme un phénomène curieux, toutefois sans faire aucune réflexion méchante.
En présence de cette disposition des esprits, le clergé et les moines avaient un grand avantage : c'est qu'on était habitué à eux, et que leur existence se mêlait à l'existence de tout le monde. C'est l'avantage que toutes les institutions anciennes et puissantes ont eu de tout temps ici-bas. Chacun avait quelque parent sous la soutane ou sous le froc ; chacun espérait plus ou moins trouver des protecteurs dans le clergé ou puiser un jour dans le trésor de l'Église; chacun voyait au centre de l'Italie la curie romaine, qui parfois enrichissait tout à coup ses afndés. Pourtant il faut faire ressortir ce fait que toutes ces considérations n'enchaînaient ni la langue ni la plume de personne. Les joyeux conteurs satiriques sont pour !a plupart des moines, des prébendiers, etc. : le Pogge, l'auteur des Facéties, était ecclésiastique ; Francesco Berni, le satirique, avait un canonicat; Teofilo Folengo, qui a écrit YOrlandino, était Bénédictin, quoique Bénédictin irrégulier; Matteo Bandello, qui, dans ses Nouvelles, ridiculise l'Ordre même auquel il appartient, était Dominicain, et, de plus, neveu d'un général de cet Ordre. Est-ce un excès de sécurité qui leur met la plume à la main? est-ce le besoin de se soustraire à la réprobation qui s'attache à leurs pareils? ou bien est-ce cet égoïsmc pessimiste qui prend pour devise : « Après
nous le déluge »? Peut-être y avait-il de tout cela. Cependant, chez Folengo, on reconnaît déjà l'influence du luthéranisme *.
La haute valeur qu'on attache aux bénédictions et aux sacrements, et dont il a été question (t. I, p. 131) à propos de la papauté, se comprend très-bien chez la partie croyante du peuple; chez ceux qui sont émancipés intellectuellement, elle atteste la force des impressions de la jeunesse et la puissance magique de symboles consacrés par le temps. Le désir qu'éprouve le mourant, quel qu'il soit, de recevoir l'absolution du prêtre, prouve un reste de crainte de l'enfer, même chez un homme comme Vitellozzo. On trouverait difficilement un exemple plus instructif que le sien. La théorie religieuse du character indelebilis du prêtre, à côté duquel sa personnalité devient indifférente, a si bien fructifié, qu'on peut détester réellement le prêtre et pourtant désirer ses secours spirituels. Sans doute, il y avait aussi de mauvaises têtes, comme le prince Galeotto de Mirandolc *, par exemple, qui mourut après être resté excommunié pendant seize ans (1499). Pendant tout ce temps, la ville entière avait été en interdit comme lui, de sorte que, pendant seize ans, on n'y célébra ni messe ni enterrement religieux.
Constatons enfin l'action des grands prédicateurs sur la nation. Tout le reste de l'Occident se laissait émouvoir de temps en temps par la parole d'un moine éloquent; mais qu'était-ce, à côté de ces commotions qui agitaient périodiquement les villes et les campagnes italiennes? Encore faut- il dire que le seul prédicateur qui, dans le cours du quinzième siècle, ait produit un effet
1 Comp. YOrlandino, cap. vi, Str. 40 SS.; cap- vu, str. 57; cap. VIII, str. 3 ss. , sur t. 75.
9 Diario Ferrarete, dans MuRAT., XXIV, col- 362.