CHAPITRE II. — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIERE
rielle, il poussait l'indifférence et la rigueur envers luimême jusqu'à l'ascétisme. D'après lui, l'homme ne doit s'occuper que de ce qui intéresse directement le salut de l'âme.
Il le fait entendre nettement dans ses réflexions sur la littérature antique. « Le seul bien, dit-il dans un de ses sermons, que Platon et Aristote aient fait, c'est d'avoir produit beaucoup d'arguments dont on peut se servir contre les hérétiques. Eux et d'autres philosophes n'en sont pas moins en enfer. Une vieille femme en sait plus long que Platon en matière de foi. H serait bon pour la foi qu'on détruisit une foule de livres qui paraissent d'ailleurs utiles. Lorsqu'il n'y avait pas encore tant de livres, tant d'arguments (ragioni naturali) et tant de disputes, la foi grandissait plus vile qu'elle n'a grandi depuis. Il veut que dans les écoles on ne lise qu'Homère, Virgile et Cicéron, et que l'on complète ces lectures parcelle de saint Jérôme et de saint Augustin; par contre, non-seulement Catulle et Ovide, mais encore Tibulle et Térence doivent être bannis. Une pareille sévérité ne prouve chez Savonarole qu'un zèle exagéré pour la pureté des mœurs-, mais dans un écrit spécial il va jusqu'à dire que la science en général est chose funeste. 11 veut qu'un petit nombre de gens seulement la cultivent, afin que la tradition des connaissauces humaines ne périsse pas, afin qu'il y ait toujours quelques athlètes prêts à combattre les sophismes de l'hérésie; tous les autres doivent se borner à l'étude de la grammaire, de la morale, et à l'instruction religieuse (sacrœ litterœ). » Ainsi le privilège de la culture reviendrait aux moines seuls, et, comme le gouvernement des États appartient de droit aux « hommes les plus savants et les plus pieux », ce sont encore les moines qui doivent être
les souverains de la terre. La pensée de l'auteur allaitelle aussi loin? c'est une question que nous n'examinerons pas.
On ne saurait raisonner d'une manière plus eufantine. Le brave homme n'a pas môme l'idée de se dire que la résurrection de l'antiquité et l'extension colossale de l'horizon intellectuel pourraient, suivant les circonstances, tourner au triomphe de la religion. Il aimerait bien défendre ce qu'on ne peut plus supprimer. En général, il n'était rien moins que libéral ; aux astrologues impies, par exemple, il réserve le bûcher sur lequel il devait finir lui-même
Combien a dû être puissante l'âme qui habitait à côté de cet esprit étroit ! Quel feu ne fallait-il pas pour amener les Florentins, ce peuple si passionné pour la culture, à subir le joug de pareilles doctrines !
A sa voix, Florence était prête à sacrifier ses œuvres d'art et ses souvenirs mondains, témoin ces holocaustes célèbres à côté desquels tous les talami de Bernardin de Sienne et d'autres étaient chose insignifiante.
Sans doute Savonarole n'obtenait pas ces résultats sans recourir à des mesures tyranniques et vexatoires. En général, il a peu respecté la liberté de la vie privée, si chère aux Italiens; c'est ainsi qu'il voulait que les domestiques se fissent les espions de leurs maîtres, afin d'arriver par ce moyen à réformer les mœurs. Ce que plus tard le farouche Calvin ne put faire qu'à grand' peine à Genève, grâce à un état de siège permanent, devait fatalement échouer à Florence; le changement radical de la vie publique et privée y devait rester à l'état d'essai, et celte tentative devait irriter jusqu'à la fureur
1 II dit des impii astrologi : Non i da disputar (con loro) altrimenli cht toi fuoeo.