CHAPITRE II. — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIÈRE
ment et l'imagination créent une situation qui tend à faire de Florence un royaume de Dieu sur la terre.
Les prédictions, dont la réalisation partielle faisait apparaître Savonarole comme un être surhumain, surexcitèrent l'ardente imagination italienne et eurent raison des esprits les^plus rebelles. Au début, les Franciscains de l'Observance, fiers de la gloire que leur avait léguée saint Bernardin de Sienne, se figurèrent qu'ils pourraient venir à bout de l'illustre Dominicain en lui faisant concurrence. Us procurèrent à l'un des leurs l'accès de la chaire de la cathédrale, et celui-ci renchérit encore sur les sinistres prédictions de Savonarole, jusqu'au moment où Pierre de Médicis, qui à cette époque régnait encore sur Florence, imposa silence à tous deux jusqu'à nouvel ordre. Bientôt après, lorsque Charles VIII vint en Italie et que les Médicis furent chassés, ainsi que Savonarole l'avait nettement annoncé, on n'eut plus foi qu'en lui. Il faut bien avouer ici qu'il est très-indulgent pour ses pressentiments et ses visions à lui, et qu'il est passablement sévère pour ceux des autres. Dans l'oraison funèbre de Pic de la Mirandole, il traite son ami défunt avec une certaine dureté. Voyant, dit-il, que Pic ne voulait pas entrer dans l'Ordre des Dominicains malgré une voix intérieure qui venait du ciel, il a prié lui-même Dieu de le châtier; mais il n'a pas souhaité sa mort; maintenant, à force d'aumônes et de prières, il a obtenu que son âme se trouve provisoirement dans le purgatoire. Relativement à une vision consolante que Pic avait eue sur son lit de douleur (la Madone lui était apparue et lui avait promis qu'il ne mourrait pas), Savonarole avoue qu'il l'a prise longtemps pour une illusion du démon, jusqu'à ce qu'il lui eût été révélé que la Madone avait entendu parler de la seconde mort, c'est-
à-dire de la mort éternelle ». — Si ces faits et d'autres semblables avaient pour cause première l'orgueil de Savonarole, il a du moins expié ces erreurs aussi cruellement qu'il pouvait le faire; dans ses derniers jours l'illusire réformateur semble avoir reconnu le néant de ses visions et de ses prédictions, et pourtant il lui resta a^sez de calme pour marcher au supplice avec la résignation d un martyr. Pendant une trentaine d'années, ses partisans restèrent fidèles à sa doctrine et confiants dans ses prédictions.
11 ne s'était posé en réorganisateur de l'État que parce qu'à défaut de lui-même des esprits hostiles à ses idées se seraient emparés de cette tâche. On serait injuste en le jugeant d'après la constitution semi-démocratique (t. 1, p. 106 et note 1, même page) du commencement de l'année 1495. Elle ne vaut ni plus ni moins que d'autres constitutions florentines •.
Au fond, personne n'était moins fait que lui pour une mission pareille. Son véritable idéal, c'est une théocratie où tout le monde se courbe devant le Dieu invisible et où tous les conflits des passions sont supprimés d'emblée. Toute sa théorie est renfermée dans cette inscription du palais des seigneurs dont il avait fait sa devise dès la fin de l'année 1495 8, et qui fut reprise en 1527 par ses sectateurs : a Jésus Chrislus Rex populi FlorenUniS. P. Q. decreto creatus. » Pour ce qui concernait la vie maté-
1 Sermons sur Haggai, fin du sixième sermon; Villari (traduct. allera.), 1, 180.
* Savonarole avait peut-être été le seul qui eût pu rendre la liberté aux villes et aux sujets tout en maintenant la cohésion de l'État toscan. Mais il n'en eut pas l'idée. Quant à Pise, il la haïssait comme un Florentin.
3 Contraste frappant avec les Siennois, qui, en 1483, avaient solennellement voué à la Madone leur ville agitée par les dissensions. Allegretto, ap. MURAT., XXIII, col. 815 ^S.