CHAPITRE II. — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIERE
abstraction faite du sacerdoce et du monachisme, on la trouvera tantôt dérisoire, tantôt immense, selon qu'elle apparaîtra par un certain côté et sous un certain jour. Nous avons déjà parlé des sacrements et des bénédictions considérés comme n'étant pas indispensables (t. I«, p. 131; t. II, p. 234); jetons maintenant un coup d'œil sur l'état de la foi et du culte dans la vie journalière. Sur ce point la masse et ses habitudes, ainsi que le compte que les puissants tiennent de l'une et des autres, sont d'un poids décisif. L'esprit de pénitence et l'aspiration au salut éternel par les bonnes œuvres existaient chez les paysans et dans les classes inférieures dans la même proportion que chez les peuples du Nord, et se rencontraient même quelquefois chez des hommes cultivés. Les côtés par lesquels le catholicisme populaire se rattache à l'antiquité, au paganisme, les invocations, les présents, les expiations subsistent chez le peuple en dépit de tout. La huitième églogue de Batlista Mantovano, citée déjà dans une autre circonstance », contient entre autres la prière d'un paysan à la Madone; la Vierge y est invoquée comme protectrice spéciale de tous les intérêts de la vie champêtre. Quelles idées le peuple se faisait-il de la valeur de certaines madones dont on implorait le secours? que penser de la dévotion de cette Florentine * qui offrit à un saint un tonnelet de cire comme ex-voto, parce que son amant, un moine, avait pu vider un petit fût de vin sans que le mari absent s'en aperçût? De même certains saints étaient les patrons de corporations déterminées; c'est un fait qui subsiste encore aujourd'hui. On a souvent essayé de ramener à
1 Avec le titre : De rusticorum religione. Comp. plus haut, p. 97.
» Franco Sacchetti, nov. 109, où l'on trouve encore dautrel traits du même genre.
des cérémonies païennes une foule d'usages et de rites de l'Église catholique; d'autre part, un grand nombre d'usages locaux et populaires qui se sont rattachés à des fêtes religieuses, sont des restes inconscients du paganisme antique. Mais les campagnards italiens avaient conservé bien des pratiques qui accusent un reste de paganisme. Tels sont ces mets qu'on plaçait sur les tombeaux quatre jours avant la fête de Saint-Pierre ès Liens* par conséquent le jour des fêtes qu'on célébrait autrefois en l'honneur des mânes (18 février)1. Peutêtre d'autres traditions de ce genre s'étaient-elles conservées et n'ont-elles disparu que depuis la Renaissance. Peut-être n'est-ce qu'un paradoxe apparent que de dire qu'en Italie les croyances populaires étaient d'autant plus tenaces qu'elles se rattachaient de plus près au paganisme.
Il serait assez facile d'indiquer jusqu'à quel point ces sortes de croyances étaient répandues dans les classes élevées. Ainsi que nous en avons fait la remarque à propos de l'influence du clergé, elles avaient pour elles la
' Bapt. Mantuan., De sacrit diebut, s'écrie :
Ista superstitio, ducens a Manibus ortum Tarlareis, sancta de religione facessat Ghristigenûm! vivis epulas date, sacra sepultis.
Un siècle auparavant, lorsque l'armée de Jean XXII alla faire justice des Gibelins de la Marche, l'expédition eut pour motif l'accusation formelle d eretia et à'idolatria; Recanati, qui se soumit volontairement, n'en fut pas moins brûlé, sous prétexte • qu'on y avait adoré des idoles », mais en réalité pour venger la mort de nombreuses victimes frappées par les habitants de la ville. €iov. Villani, IX, 139, 141. — Sous Pie II paraît un adorateur obstiné du soleil, Urbinate de naissance. Svlvh jBn. Opéra, p. 289, Hist. rer. ubique gestar,, ch. XII. — Le fait le plus extraordinaire se passa sous Léon X, ou plutôt dans l'intervalle qui sépare le pontificat de Léon de celui d'Adrien, juin 1552 (Gregorovius, VIII, 388), en plein Forum, à Rome : à l'occasion d'une peste, on sacrifia solennellement un taureau à la manière des païens. Paul Jovius, Hist., XXI, 8.