CHAPITRE IL — LA RELIGION DANS LA VIE JOURNALIÈRE
et surtout chez les femmes, a trouvé sans cloute à se satisfaire ainsi, et c'est ce qui peut expliquer en partie la déchéance des reliques. Rappelons encore les railleries dirigées par les nouvellistes contre les fausses reliques, railleries qui ont certainement fait du tort aux autres1.
Chez les esprits éclairés le culte de Marie est plus franc et plus positif que le culte des reliques. Tout d'abord on est frappé de voir que, dans la littérature, Dante, avec son Paradis \ est à proprement parler le dernier grand poëte qui ait chanté Marie, tandis que le peuple n'a pas cessé jusqu'à nos jours de produire des chants en l'honneur de la Madone. On serait peut-être tenté de citer Sannazar, Sabellico3, et d'autres poètes latins; mais leur exemple manquerait d'autorité, attendu qu'ils sont avant tout des littérateurs purs. Les poëmes italiens du quinzième siècle4 et du commencement du seizième qui contiennent l'expression directe du sentiment religieux, pourraient la plupart avoir été écrits par des protestants : tels sont les hymnes, etc., de Laurent le Magnifique, les sonnets de Vittoria Colonna, de Michel-Ange, de Gaspara Stampa, etc. Abstraction faite
1 C'est ainsi que Battista Mantovano (De saerh diebut, 1. V) se plaint de certains Xebulonet, qui ne voulaient pas croire à l'authenticité du sang du Christ qu'on voyait à Mantoue. La critique qui s'attaquait à la donation de Constantin était certainement aussi défavorable aux reliques, bien qu elle fût muette à cet égard.
8 Surtout la célèbre prière de saint Bernard (Paradiso, xxxm, 1) : Vergine madré, figlia del tuo figlio.
* Peut-être aussi Pie II, dont l'élégie sur la Sainte Vierge se trouve dans les Opéra, p. 964, et qui dès sa jeunesse se croyait sous la protection particulière de Marie. Jac. Card. Papiens., De morte Pu. Opéra, p. 656.
* Par conséquent des écrivains de l'époque où Sixte IV préconisait l'Immaculée Conception. Extravag. commun., I III, tit. XII. Il créa aussi la fête de la Présentation de Marie au temple, celle de sainte Anne et de saint Joseph. Comp. Trituem. Ann. Hirsaug., il. p. 518.
de l'expression lyrique du déisme, ce qu'on trouve surtout dans ces œuvres, c'est le sentiment du péché, la conscience de la rédemption par la mort du Christ, le désir d'un monde meilleur; l'intercession de la Vierge n'y figure 1 qu'à titre tout à fait exceptionnel. C'est le même phénomène qui se reproduit à l'époque de la culture classique des Français, dans la littérature du siècle de Louis XIV. Ce n'est que la contre-réforme qui fait rentrer le culte de Marie dans le domaine de la poésie italienne. Sans doute dans l'intervalle les arts plastiques avaient créé des merveilles pour la glorification de la Madone. Enfin chez les esprits cultivés le culte des saints prenait fréquemment (t. I, p. 73, 331 ss.) une couleur essentiellement païenne.
Nous pourrions examiner ainsi différents autres côtés du catholicisme italien de cette époque et retrouver jusqu'à un certain point le sentiment religieux tel qu'il existait chez les gens éclairés, sans toutefois arriver à un résultat définitif et concluant. Il y a des contrastes difficiles à expliquer. Pendant qu'on bâtit, qu'on sculpte et qu'on peint sans relâche pour élever ou pour décorer des églises, nous entendons retentir au commencement du seizième siècle les plaintes les plus amères sur le relâchement des fidèles et sur la désertion des églises :
Templa ruunt, passim sordent altaria, cultus Paulatim divinus abit *!...
Tout le monde sait combien Luther a été choqué de la
1 Les rares et froids sonnets de Vittoria en l'honneur de la Madone sont instructifs à cet égard. (Édition de P. Visconti, Rome, 1840, n. 85 et ss.)
* Bapt Mantcan., De sacris diebus, 1. V, et surtout le discours de Pic le jeune, qui devait éire prononcé au concile de Latran; coinp. plus haut, 1. 1, p. 163, note 4; voir dans Roscoe, Leone X, ed. Bossi, vol. VIII, p. 115.