‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 22 sur 153 · CHAPITRE IV. — DÉCOUVERTE DE L'HOMME, ETC · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — DÉCOUVERTE DE L'HOMME, ETC

sière en lui opposant Margutte, ce monstre absurde et néanmoins remarquable au suprême degré. Mais Pulci n'attache aucune importance particulière à ces deux caractères qu'il dessine d'une main rude et vigoureuse, et il poursuit son étrange histoire même lorsqu'ils ont depuis longtemps disparu de la scène. Bojardo,lui aussi, domine ses figures; entre ses mains elles deviennent sérieuses ou comiques, selon les caprices de son imagination ; il s'égaye même aux dépens des êtres surnaturels, et quelquefois il leur prête à dessein une sottise insigne K Mais il y a un côté artistique qu'il prend au sérieux aussi bien que Pulci : c'est la description vivante, et l'on serait tenté de dire exacte au point de vue technique, de tous les faits qu'il raconte. — Dès qu'il avait terminé un chant de son poëme, Pulci le récitait devant la société de Laurent le Magnifique; de même Bojardo débitait ses strophes devant la cour d'Hercule de Ferrare; dès lors, il est facile de deviner ce qu'on appréciait le plus dans ces œuvres; il est clair qu'à soigner la peinture des caractères le poëte aurait perdu son temps. Naturellement dans de parelles conditions les poëmes eux-mêmes ne forment pas un tout régulier; ils pourraient avoir la moitié ou le double de leur longueur effective ; ils sont composés non pas comme un grand tableau d'histoire, mais comme une frise ou comme un magnifique cordon de grappes de fruits, autour duquel voltigent et se jouent les figures les pius capricieuses. On ne demande et l'on ne tolère dans les figures et dans les rinceaux d'une frise ni formes individuelles, ni perspectives profondes, ni plans multiples ; pourquoi s'attendrait-on à les trouver dans ces poëmes?

1 l'Orlando inamorato, imprimé pour la première fois en 1496.

L'infinie variété des fictions par lesquelles Bojardo, plus que tout autre, nous jette constamment dans de nouvelles surprises, est un démenti perpétuel donné aux définitions classiques de l'essence de la poésie épique, telles que nous les avons adoptées. A cel te époque, c'était la plus agréable diversion à l'étude de l'antiquité; c'était en même temps la seule voie possible pour revenir à une poésie narrative indépendante. Car, en poétisant l'histoire de l'antiquité, on en venait à se perdre dans ces sentiers trompeurs où s'était égaré Pétrarque avec son Afrique en hexamètres latins, et, cent cinquante ans après lui, le Trissin avec son Italie délivrée des Goths en versi sciolti, vaste poëme dont la langue et la versification sont irréprochables, mais dont on ne peut dire si c'est l'histoire ou la poésie qui a le plus souffert dans cette malheureuse union de toutes deux

Et dans quelles aberrations ne sont pas tombés ceux qui ont imité Dante? Les Triomphes visionnaires de Pétrarque sont la dernière œuvre d'imitation qui ne pèche pas contre le bon goût; la « Vision amoureuse» de Boccace n'est déjà plus qu'une énumération de personnages historiques et fabuleux, rangés en catégories allégoriques 2. D'autres débutent par une imitation baroque du premier chant de Dante, et se pourvoient d'un guide allégorique qui prend la place de Virgile; Uberti a choisi Solinus pour sou poëme géographique (Diltamondo), Giovanni Sanli a pris Plutarque pour son poëme à la louange de Frédéric d'Urbin 3. Cette fausse

1 L'Italia liberata da Goli, Rom., 1547.

* Comp. plus haut, p. 48; Landau, Boccace, p. 64-69. Pourtant il faut considérer que l'ouvrage de Bocc. dont il s'agit a été écrit avant 1344, tandis que l'ouvrage de Pétrarque a été composé après la mort de Laure, par conséquent après 1348.

3 Vasari, VIII, 71, dans le Commentaire sur la Vitadi Rafaellt,

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