CHAPITRE IV. — DÉCOUVERTE DË L'IIOfoME, ETC
voie ne fut abandonnée que grâce à l'exemple donné par Pulci et Bojardo. La curiosité et l'admiration qui accueillirent cette poésie épique d'un nouveau genre, et que l'épopée n'excitera peut-être plus jamais, prouvent d'une manière éclatante qu'elle répondait à un besoin réel. Il ne s'agit nullement de savoir si l'idéal épique qu'on s'est formé dans notre siècle d'après Homère ou les Niebelungen se trouve réalisé ou non dans ces créations; ce qui est certain, c'est que ces poètes ont réalisé un idéal de leur temps. Avec leurs innombrables descriptions de combats, qui sont pour nous la partie la plus fastidieuse de leurs œuvres, ils ont excité chez leurs contemporains un intérêt positif dont nous avons peine à nous faire une idée exacte >, de même que nous comprenons difficilement l'importance que leur siècle attachait à leurs descriptions réalistes et vivantes.
C'est ainsi qu'on s'expose à mal juger l'Arioste si, dans son Roland furieux* , on va chercheras caractères. Il s'en trouve par-ci par-là; le poète les peint même avec complaisance, mais le poème n'a pas cette peinture pour base, et il perdrait plutôt qu'il ne gagnerait si elle en formait la partie importante. 11 est vrai qu'avec les idées de notre temps nous aimerions que le poète eût comblé cette lacune; on voudrait qu'un génie de cette (aille eût chanté autre chose que les aventures de Roland. Il aurait dû, selon nous, peindre dans un grand ouvrage les conflits des passions de l'homme, y exprimer les idées de son siècle sur les choses divines et humaines, en un mot faire un de ces grands tableaux où l'on retrouve tout un monde, comme la Divine Comédie et Faust. Au
1 combien de choses de ce genre le goût moderne ne trouverait-il pas à supprimer dans l'Iliade elle-même! ' La première édition est de 1516.
lieu de cela, il procède tout à fait comme les artistes plastiques de son époque, et il devient immortel en s'éloignant de l'originalité telle que nous la concevons, en reproduisant une série de figures connues , même en répétant, selon les besoins de son œuvre, des détails qui ont déjà passé sous nos yeux. On peut obtenir encore de grands effets poétiques en s'y prenant ainsi; mais c'est ce que des critiques dépourvus du sentiment de l'art aurontpeine à comprendre, malgré toute la scienceettout l'esprit du monde. Le but de l'Arioste, c'est de montrer dans tout son éclat le « fait vivant », l'action succédant à l'action. Pour qu'il puisse l'atteindre, il faut qu'il soit dispensé non-seulement de l'étude approfondie des caractères, mais encore de l'obligation d'enchaîner étroitement les histoires qu'il raconte. Il faut qu'il puisse renouer, quand il lui plaît, des fils oubliés ou perdus; il faut que ses figures apparaissent et disparaissent, non parce que leur nature propre exige qu'il en soit ainsi, mais parce que l'allure dupoëme le veut. Sans doute, en ayant l'air de suivre une marche irrationnelle et toute capricieuse, il atteint à une beauté complètement régulière. Jamais il ne se perd dans les descriptions, il ne s'attarde à peindre les hommes et les choses qu'autant que le permettent l'harmonie de l'ensemble et la progression constante des faits; il se perd encore moins dans la conversation et dans les monologues1, et est toujours attentif à maintenir le noble privilège de la véritable épopée, qui consiste à tout traduire en faits vivants. Chez lui le pathétique ne se trouve jamais dans les mots*,
1 Les discours intercalés dans le texte ne sont encore que des récits.
3 ce que Pulci s'était bien permis. Mot gante, canto XIX, str. 20 ss.