CHAPITRE VIII. - PEINTURE DE LA VIE ACTIVE
Un pendant à la Nencia, c'est la Beca da Dicomano, de Luigi Pulci ». Mais ce qui manque à ce livre, c'est le sérieux : la Beca a été écrite, non parce que le poëte éprouvait l'irrésistible besoin de retracer un épisode de la vie champêtre, mais parce qu'il désirait mériter par un travail de celte espèce les suffrages des Florentins instruits et cultivés. De là une crudité voulue, une exagération du genre; de là les obscénités qu'il mêle à sa description. L'auteur s'entend pourtant à ne pas dépasser les limites de l'horizon de l'amateur de la vie champêtre.
Vient ensuite Ange Politien avec son Rusticus « en hexamètres latins. Sans s'inspirer des Géorgiques de Virgile, il décrit spécialement les travaux qui remplissent l'année du paysan toscan ; il commence par l'arrièresaison, alors que le cultivateur se fabrique une nouvelle charrue et fait les semailles d'hiver. Rien n'égale la beauté de la description de la campagne au printemps; l'été renferme aussi des passages remarquables; mais une des perles de la poésie néo-latine, c'est la fête du pressurage en automne. Politien a fait aussi quelques poésies descriptives en italien, d'où il est permis de conclure qu'on pouvait, dans le cercle de Laurent, retracer d'une manière réaliste toute image de la vie des classes inférieures. Son tableau de l'amour du bohémien » est un des premiers produits de la tendance toute moderne
pitre de cour au moyen âge, dans Rich. GOSCHE, Annales d'histoire littéraire, t. I", Berlin, 1875; p. 45-98, surt. p. 75 ss. Poésie di Lor. Magn., H, p. 149.
'Entre autres, dans les Delieiœ poetar. Ital., et dans les œuvres de Politien. Première édition séparée. Florence, 1493. — Les poèmes didactiques de Rucellai, Le Api, imprimés pour la première rois en 1539 et La Coltivazione, imprimée pour la première fois à Pans en 1546, renferment quelque chose de semblable
8 / oesie di Lorenzo Magn., H, p. 75,
du poëte à s'identifier avec la situation d'une classe d'hommes quelconque. Sans doute on avait de tout temps essayé ce procédé, mais dans une intention comique 1 ; à Florence, les chants des groupes de masques offraient même, au retour du carnaval, une occasion régulière de le faire. Mais ce qui est nouveau, c'est l'identification du poëte avec les sentiments d'un autre, et c'est en quoi la Nencia et cette canzone zingaresca forment une innovation remarquable dans la littérature.
11 faut ici constater une fois de plus que la culture a précédé l'art. 11 y a bien une période de quatre-vingts ans entre la Nencia et les tableaux champêtres de Jacopo Bassano et de son école.
Dans le chapitre suivant, on verra que les différences de naissance qui existaient d'une classe à l'autre avaient alors perdu leur valeur en Italie. Ce qui avait beaucoup contribué à ce fait, c'est que ce pays était le premier qui eût connu à fond l'homme et l'humanité. Ce résultat de la Renaissance suffirait à lui seul pour mériter notre éternelle reconnaissance. On avait eu de tout temps la notion logique de l'humanité, mais sans la connaître en réalité comme elle l'a connue.
C'est Pic de la Mirandoie qui exprime les idées les plus élevées sous ce rapport dans son discours sur la dignité de l'homme 4, qu'on peut bien appeler un des plus beaux legs de cette époque de culture intellectuelle. Pour terminer l'œuvre de la création, Dieu a fait l'homme, afin qu'il connût les lois qui régissent l'univers,
1 C'est dans cet esprit qu'on a parodié de tout temps certains dialectes, et à cette imitation a dû se. joindre celle des manières des paysans. Comp. 1. 1, p. 193.
2 Voir à l'appendice n° 4,