CHAPITRE 11. - RAFFINEMENTS EXTÉRIEURS DE LA VIE
du tableau des effets repoussants de la malpropreté
Le Galateo renferme en outre de belles et fines leçons de savoir-vivre, de tact et de délicatesse en général. Encore aujourd'hui des gens de toute condition peuvent le lire avec grand profit, et nous doutons fort que la politesse de la vieille Europe aille jamais au delà de ses prescriptions. En tant que le tact est une affaire de sentiment, il a dû, chez tous les peuples.se rencontrer naturellement chez certains hommes dès le début de toute culture; d'autres auront aussi pu l'acquérir à force de volonté ; mais ce sont les Italiens qui, les premiers, l'ont reconnu comme un devoir social et comme un signe de culture et d'éducation. El d'ailleurs l'Italie elle-même avait bien changé depuis deux siècles. On constate sans peine que le temps des mauvaises plaisanteries échangées entre connaissances et demi-connaissances, des hurle et des beffe (t. I, p. 192 ss.) est passé dans la bonne soeiété a, que la nation est sortie des murs de ses villes et qu'elle a pris l'habitude d'une politesse cosmopolite et en quelque sorte neutre. Nous parlerons plus loin de la sociabilité proprement dite, de la sociabilité positive.
Au quinzième siècle et au commencement du seizième, la vie matérielle en général était plus élégante et plus
1 Comp. par ex. les parties correspondantes de la Nef de» fous, par Sébastien Brandt, des colloques d'Érasme, du poëme latin Grobianus, etc., ainsi que des poëmes sur la tenue à table, où, à côté de la description de mauvaises habitudes, l'auteur donne aussi des préceptes pour l'observation des règles de la bienséance ; un de ces poëmes se trouve dans E. Weller, Poèmes allemands du seizième siècle, Tubingue, 1875.
3 On voit entro autres par les exemples contenus dans le Corti- 9iano> ]■ H (Veaezia, 1540), fol. 96 ss., combien la burla était modérée. Pourtant la burla méchante se soutint à Florence au^si longtemps qu'elle put. Les Nouvelles d'Antonio Francesco Graziui surnommé il Lasca (né en 1503, mort en 1582), qui parurent à Florence en 1750, en sont un témoignage.
raffinée chez les Italiens que chez aucun autre peuple de la terre. D'abord une foule de choses, petites et grandes, dont l'ensemble constitue le bien-être, le confort moderne, existaient en Italie, tandis qu'elles étaient inconnues dans les autres pays, comme il est facile de le prouver. Dans les rues bien pavées des villes italiennes1, l'usage des voitures devint plus commun, tandis que partout ailleurs on allaita pied ou à cheval, ou du moins qu'on n'allait pas en voiture pour son plaisir. On apprend à connaître surtout par les nouvellistes les lits élastiques et moelleux, les tapis de prix, des objets de toilette dont on ne soupçonne pas encore l'existence hors de la Péninsule s. Ce qu'ils rappellent avec une complaisance toute particulière, c'est l'abondance et la beauté du linge. Bien des objets qu'ils décrivent rentrent en même temps dans le domaine de l'art; on est frappé de voir l'art intervenir pour ennoblir le luxe: il ne se contente pas d'orner de vases magnifiques le grand buffet massif et la gracieuse étagère, de couvrir les murs de tentures merveilleuses, de donner au sucre les formes les plus variées pour embellir le dessert, il s'applique surtout à faire de la menuiserie la rivale de la sculpture. Vers la fin du moyen âge, tout l'Occident essaye de faire de même, dès que ses moyens le lui permettent ; mais ou bien il se livre à des jeux puérils et de mauvais goût, ou bien il ne sait pas sortir de l'uniformité du style décoratif gothique, tandis que la Renaissance est libre dans ses allures, intelligente dans son travail, et qu'elle s'adresse
1 Sur Milan on trouve un passage remarquable dans Bandello, parte I, nov. 9. Il y avait plus de soixante voitures à quatre chevaux et d'innombrables voitures à deux chevaux, la plupart dorées, richement sculptées et toutes garnies de soie ; comp. ïbid., nov. 4. — Ariosto, sat. III, v. 127.
s Bandello, parte I, nov. 3; III, 42; IV, 25.