CHAPITRE lit. — LA LANGUE CONSIDÉRÉE, ETC
vue national, comme patrie idéale des hommes cultivés des États de l'Italie morcelée de si bonne heure ». De plus, elle n'est pas l'organe exclusif de la noblesse ou de quelque autre classe; le plus pauvre, le plus humble citoyen a les moyens et le temps de se familiariser avec elle, s'il le veut. De nos jours encore (peut-être plus que jamais), l'étranger arrivant dans des contrées de l'Italie où se parle d'ordinaire le dialecte le moins intelligible, est souvent surpris d'entendre des gens de condition infime et des paysans parler avec un accent irréprochable l'italien le plus pur, tandis qu'en France, voire en Allemagne, où même les gens cultivés gardent leur accent provincial, on chercherait en vain chez les classes inférieures celte pureté de langage et de diction. Sans doute, il y a généralement en Italie plus d'individus sachant lire qu'on ne pourrait le supposer, étant donné la situation de certaines provinces ; mais à quoi cela servirait-il si tout le monde ne professait un respect absolu pour la pureté de la langue et de la prononciation, et ne la regardait comme un bien précieux à conserver? Cette langue s'est propagée successivement dans toutes les provinces italiennes ; Venise, Milan et Naples l'ont adoptée officiellement à l'époque où la littérature était «ncore dans tout son éclat et en partie à cause de cela même. Ce n'est que dans notre siècle que le Piémont est devenu, grâce à un acte volontaire et libre, un pays vraiment italien, en remplaçant son dialecte par la langue générale du pays *. Dès le commencement du seizième siècle, on abandonnait à dessein à la littérature dialectique cer-
1 C'est déjà le sentiment de Dante : De mlgari eloquio, l, chap. xvii et xvm.
3 Bien longtemps avant on écrivait et on lisait le toscan dans le Piémont; seulement on écrivait et on lisait peu.
tains sujets, tant sérieux que plaisants Il se forma ainsi un style pouvant se plier à tous les mouvements de la pensée. Chez d'autres peuples, cette sorte de scission voulue ne se produisit que beaucoup plus tard.
L'opinion des gens instruits et cultivés sur la valeur de la langue, considérée comme organe de la sociabilité dans ce qu'elle a d'élevé, se trouve formulée d'une manière très-complète dans îe Cortigiano*. 11 y avait, dès le commencement du seizième siècle, des gens qui affectaient de conserver des termes vieillis qui avaient été employés par Dante et les autres écrivains toscans, uniquement parce qu'ils étaient anciens. L'auteur les proscrit d'une manière absolue pour la langue parlée, et il ne veut pas non plus les admettre pour la langue écrite, attendu que celle-ci n'est qu'une forme de la première. Puis, conséquent avec lui-même, il accorde que le plus beau langage est celui qui se rapproche le plus des beaux écrits. 11 fait entendre très-nettement que les gens qui ont de grandes choses à dire créent eux-mêmes leur langue, et que la langue est mobile et changeante, parce qu'elle est quelque chose de vivant. Qu'on emploie les plus belles
1 On savait aussi fort bien quand il convenait d'employer le dialecte dans la vie journalière et quand il fallait l'éviter. Giovanni Pontano ose recommander formellement au prince héritier de Naples de ne pas l'employer. (Jov. Pontan., De principe). On sait que les derniers Bourbons étaient moins scrupuleux sous ce rapport. — Voir dans Bandeixo, parte II, nov. 31, la manière dont il se moque d'un cardinal milanais qui voulait conserver son dialecte à Rome.
s Bald. Castiguone, Il cortigiano, 1. 1,2 ol. 27 ss. Malgré la forme du dialogue, l'opinion personnelle de l'auteur perce partout. Ce qui est très-remarquable dans cette étude, c'est le contraste entre le jugement de cet écrivain et celui de Boccace et de Pétrarque. (Dante n'est pas nommé une seule fois dans tout l'ouvrage.) Politien, Laurent de Médicis et d'autres, dit-il, étaient des Toscans, et ils étaient au moins aussi dignes d'être imités que ces deux auteurs e forse di non minor dottrina e giudizio.