‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 62 sur 153 · CHAPITRE III. — LA LANGUE CONSIDÉRÉE, ETC · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. — LA LANGUE CONSIDÉRÉE, ETC

expressions qu'on voudra, pourvu que le peuple s'en serve encore, même si elles proviennent d'ailleurs que de la Toscane ; qu'on prenne même de temps en temps des mots français et espagnols, si l'usage les a adoptés et s'ils répondent à des idées nettement définies C'est ainsi qu'on formera, à force d'intelligence et de travail, une langue qui ne sera pas, il est vrai, le vieux toscan pur, mais qui sera italienne, qui sera riche comme un délicieux jardin plein de fleurs et de fruits. Il faut qu'à toutes les autres perfections le courtisan joigne celle du langage, qui peut lui permettre de faire valoir son tact, son esprit et ses nobles sentiments.

Comme la langue était devenue pour la société une question d'intérêt commun, les archaistes et les puristes virent en grande partie échouer leurs efforts. Il y avait dans la Toscane même trop d'auteurs remarquables et d'hommes distingués qui méprisaient leurs prétentions ou même qui s'en moquaient, chose qui arrivait surtout quand quelque sage venu du dehors essayait de prouver aux Toscans qu'ils n'entendaient pas leur propre langue4.

1 Seulement il ne fallait pas aller trop loin dans cette voie. Les poëtes satiriques mêlent à leurs vers des bribes d'espagnol, et Folengo (sous le pseudonyme de Limerno Pitocco, dans son Oriandino) émaille son poëme de mots français ; mais ils ne le font que dans une intention moqueuse. Dans les comédies on voit souvent un Espagnol qui parle un jargon ridicule, composé d'espagnol et d'italien. Il est extraordinaire qu'une rue de Milan, qui, à l'époque de la domination française, de 1500 à 1512 et de 1515 à 1522, s'appelait rue Belle, porte encore aujourd'hui le nom de Rugabella. La langue ne porte presque pas de traces de la longue domination espagnole; tout au plus quelques édifices et quelques rues ont-ils gardé le nom d'un vice-roi. Ce n'est qu'au dix-huitième siècle qu'on vit, avec les idées exprimées par la littérature française, beaucoup de tournures et d'expressions françaises s'introduire dans la langue italienne : le purisme de notre siècle s'est efforcé et s'efforce encore de les faire disparaître.

9 Firenzuola, Opère, i, dans la préface sur la beauté féminine, et II, dans les Ragionamenti qui précèdent les nouvelles.

11 suffit de l'apparition et de l'influence d'un écrivain comme Machiavel pour mettre à néant ces toiles d'araignée; archaïstes et puristes furent impuissants contre cette pensée vigoureuse, contre cette expression si simple et si claire, contre cette langue qui avait toutes les autres qualités, s'il lui manquait l'avantage d'être empruntée tout entière au seizième siècle. D'autre part, il y avait trop d'Italiens du Nord, et même trop de Romains, de Napolitains, etc., qui réprouvaient une sévérité excessive en matière de langage. II est vrai qu'ils renient complètement certaines tournures et certaines locutions de leur dialecte; aussi un étranger sera-t-il tenté d'accuser Bandello de fausse modestie à la lecture des protestations solennelles dont il est prodigue : « Je n'ai point de style; je n'écris pas la langue de Florence; je me sers souvent d'un jargon barbare; je ne demande pas à ajouter de nouvelles grâces à la langue; je ne suis qu'un Lombard, et encore un Lombard de la frontière ligurienne » En réalité, on se défendait surtout contre les rigoristes; on renonçait formellement à poursuivre un idéal chimérique, mais on travaillait, en revanche, à se rendre maitre de la grande langue générale. Tout le monde ne pouvait pas faire comme Pietro Bembo, qui, tout en étant Vénitien de naissance, écrivit toujours le plus pur toscan, presque comme une langue étrangère, il est vrai, ou comme Sannazar, qui mania le toscan avec la même perfection, bien qu'il fût Napolitain. L'important, c'est que chacun était obligé de respecter la langue, soit en parlant, soit en écrivant. Ce point acquis, on pouvait passer condamna-

1 Bandello, parte I, Proemio, et nov. 1 et 2. — Un autre Lombard, Teofilo Folengo, que nous venons de nommer, vide la question dans son Orlandino, par des plaisanteries fort amusantes.

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