CHAPITRE VI
comme la troisième de l'Ariostes, qui considère la femme comme un grand enfant difficile à gouverner, que l'homme doit savoir conduire et qui est séparé de lui par un abîme. Sans doute, ce dernier point est vrai dans un certain sens; c'est précisément parce que la femme cultivée était l'égale de l'homme, que ce qu'on appelle l'union de deux intelligences et de deux âmes n'a pu se généraliser dans le mariage comme plus tard dans le monde civilisé du Nord.
D'abord l'éducation de ia femme dans les classes élevées est la même que celle de l'homme. Les Italiens de la Renaissance n'hésitent pas le moins du monde à faire foire à leurs fiis et à leurs filles les mêmes études littéraires et même philologiques (t. I, p. 272); comme on voyait dans cette culture mêlée d'éléments modernes et d'éléments antiques le bien le plus précieux de la vie, on ne voulait pas la refuser aux filles. Nous avons va même des filles de maisons princières arriver à manier la langue latine avec une remarquable perfection (t. I, p. 290)*. Les femmes étaient obligées de partager au moins les lectures des hommes afin de pouvoir suivre la conversation, dans laquelle l'antiquité jouait un rôle important. En outre, elles s'intéressaient à la poésie italienne, elles faisaient des canzone, des sonnets et des improvisations. Bien des dames se rendirent célèbres par là, à commencer par la Vénitienne Cassandra Fedele
(Ceux de leurs poëraes qui traitent ce sujet ont paru vers 1500 sous forme de manuscrit à Florence; comp. Steinschneider, Bibliogr. hebr., VI, p. 48.)
1 Adressée à Anmbal Maleguccio, désignée ordinairement aussi comme la cinquième et la sixième satire.
2 Lorsque la reine de Hongrie, Béatrix, princesse napolitaine, vint à Vienne en 1485 elle fut accueillie par une harangue latine et : Arrexit dit gentiuime auret domina regina sape cum ptacida auditrat, tubridendo. Aschbàch, t. II, p. 10, note.
(à la fia du quinzième siècle)1; on peut même dire que Viitoria Colonna s'est immortalisée ainsi (p. 129). Si quelque chose peut prouver la vérité de ce que nous avons dit plus haut, c'est cette poésie d'un caractère tout viril. Les sonnets amoureux aussi bien que les poëmes religieux des femmes ont une allure si franche, ?ont écrits dans un style si ferme et si précis, si éloignés de ce mysticisme vague et de ces inégalités qu'on trouve ordinairement dans la poésie féminine, qu'on les croirait composés par des hommes, si les noms des auteurs, des renseignements positifs et des indications formelles n'affirmaient pas le contraire.
C'est qu'avec la culture l'individualisme des femmes de haute condition se développe absolument de la même manière que chez les hommes, tandis qu'en dehors de l'Italie la personnalité des femmes est insignifiante jusqu'à l'époque de la Réforme. Des exceptions comme Isabeau de Bavière, Marguerite d'Anjou, Isabelle de Castille, etc., ne se produisent que par suite de circonstances extraordinaires, et l'on est tenté de dire que ces apparitions ne sont pas tout à fait naturelles. Déjà peudant tout le quinzième siècle, les femmes des souverains italiens et surtout celles des condottieri ont presque toutes une physionomie particulière qui les distingue de la foule ; elles prennent leur part de notoriété et de gloire (t. I, p. 172). Peu à peu surgissent en grand nombre des femmes célèbres à différents titres (t. I, p. 186, 362, 363), quand môme leur distinction n'aurait consisté qu'à réunir dans leur personne le talent, la beauté, l'éduca-
1 Par contre, les femmes restent à peu près étrangères aux arts plastiques. Nommons du moins la savante Isotla Nogarola; sur ses relations arec Guarino, comp. Rosmini, il, 67 ss.; avec PU II, G. Voigt, III, 515 ss.