CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ
comment ferons-nous pour démêler ces mille courants où l'intelligence et la moralité se mêlent et se confondent sans cesse? Sans doute, il y a une appréciation personnelle qui a pour guide la conscience; mais qu'on fasse grâce aux peuples de sentences générales. Le peuple le plus malade en apparence peut être près de la guérison, et un peuple sain d'apparence peut renfermer dans son sein un puissant germe de mort, dont le moment du danger seul révèle l'existence.
Au commencement du seizième siècle, lorsque la culture de la Renaissance était arrivée à son apogée, et qu'en même temps la ruine politique de la nation éUsit irrévocablement décidée, il ne manquait pas de penseurs sérieux qui rattachaient cet abaissement au relâchement des mœurs. Ce ne sont pas de ces prédicateurs fanatiques qui, chez tous les peuples et à toutes les époques, se croient obligés de tonner contre la corruption du siècle ; c'est un Machiavel, qui dit sans détour 1 : Oui, nous autres Italiens, nous sommes profondément irréligieux et dépravés. — Un autre aurait dit peut-être : Nous sommes remarquablement développés au point de vue individuel; la race nous a affranchis des mœurs et de la religion, et nous méprisons les lois extérieures, parce que nos princes sont illégitimes et que leurs fonctionnaires et leurs juges sont des hommes abjects. — Machiavel lui-même ajoute : parce que l'Église, dans la personne de ses ministres, donne l'exemple le plus funeste.
Devons-nous dire encore : « parce que l'antiquité a exercé une influence fâcheuse »? En tout cas, une pareille hypothèse comporterait de nombreuses restrictions. Tout
1 Discorsi, 1. I, c. xn. Voir aussi c. tv : L'Italie, dit l'auteur, est plus corrompue que tous les autres pays; après elle Tiennent les Français et les Espagnols.
190 MCJURS ET RELIGION.
d'abord le fait est vrai en ce qui concerne les humanistes (t. I, p. 341 ss.)f surtout si l'on considère le dérèglement de leurs mœurs. Chez les autres classes il est peut-être arrivé que, grâce à la connaissance de l'antiquité (t. ï, p. 186, 362), l'idéal de la vie chrétienne, la sainteté, ait été remplacé par celui de la grandeur historique. Il en résultait que, par suite d'une erreur assez naturelle, on regardait comme indifférentes les fautes en dépit desquelles les grands hommes sont devenus grands. Si l'on veut invoquer des théories à l'appui de cette aberration, c'est encore dans les humanistes qu'il faut tes chercher, dans Paul Jove, par exemple, qui excuse le parjure de Jean-Galéas Visconti, en tant qu'il rendit possible la création d'un empire, par l'exemple de Jules César1. Les grands historiens et les grands politiques florentins ne professent jamais ces doctrines serviles, et ce qui apparaît d'antique dans leur jugement et dans leurs actions tient à ce que le système politique du temps avait nécessairement fait naître des idées jusqu'à un certain point analogues à celles des anciens.
Quoi qu'il en soit, au commencement du seizième siècle l'Italie traversait une crise morale redoutable, inquiétante pour l'avenir du pays.
Commençons par indiquer la force morale qui résistait le mieux aux progrès du mal. Les hommes éminents qui avaient échappé à la corruption générale croyaient trouver cet agent dans le sentiment de l'honneur, c'està-dire dans ce mélange de conscience et d'égoïsme que l'homme moderne garde encore, même quand il a, par sa faute ou non, perdu tout le reste, foi, espérance et charité. Ce sentiment de l'honneur se concilie avec une
1 Paul Jov., Viri illustre»; Jo. Ga., Vicecomes. Comp l. I, p. 14 ss. et la note 2, même page.