CHAPITRE PREMIER
LA MORALITÉ
Les idées des différents peuples sur les questions les plus élevées, c'est-â-dire sur Dieu, la vertu et l'immortalité, peuvent bien é(rc déterminées jusqu'à un certain point, mais ne se prêtent jamais à un rapprochement exact. Plus les données semblent positives, plus il faut se garder de les accueillir d'une manière absolue et de les généraliser.
Cela est vrai surtout du jugement à porter sur la moralité.
On pourra indiquer beaucoup de contrastes et de ressemblances de détail entre les peuples; mais l'esprit humain est trop faible pour embrasser un aussi vaste ensemble. Il est impossible de déterminer d'une manière absolue la valeur morale des peuples, ne serait-ce que parce que les défauts d'une nation ont une seconde face qui les fait paraître des qualités, voire même des vertus
nationales. 11 faut laisser faire les auteurs qui aiment à condamner les peuples en masse et à prendre parfois à leur égard le ton le plus acerbe. Des peuples occidentaux peuvent se malmener les uns les autres, mais heureusement ils ne peuvent pas se juger. Une grande nation dont la vie se trouve mêlée à celle de tout le monde moderne par suite de sa culture et de son hisloire, ne prêle pas l'oreille aux accusations ni même aux critiques bienveillantes; elle poursuit sa carrière avec ou sans l'approbation des théoriciens.
Aussi ce qui suit n'est-il pas un jugement, mais simplement une série d'observation* qui sont le résultat naturel de plusieurs années d'études sur la Renaissance italienne. La valeur de ces notes est d'autant plus modeste que la plupart du temps elles se rapportent à la vie des classes élevées de la société italienne, que nous connaissons infiniment mieux, en bien comme en mal, que l'histoire intime d'autres peuples européens. Mais parce que la gloire et la honte sont plus éclatantes ici qu'ailleurs, nous n'en sommes pas plus avancés pour dresser le bilan général de la moralité.
Quel œil pourrait sonder les profondeurs où se forment les caractères et les destinées des peuples, où les qualités naturelles et les qualités acquises composent un tout nouveau, où le caractère primordial se refond deux ou trois fois, où même des dons intellectuels qu'à première vue on serait tenté de regarder comme primitifs ne sont qu'une acquisition relativement tardive et nouvelle? Par exemple, l'Italien d'avant le treizième siècle avait-il déjà cette vivacité, cette aisance, cette sûreté de l'homme accompli, cette faculté d'animer en se jouant tous les objets, soit par la parole, soit par la forme, qui l'a distingué depuis? — Et si nous ignorons ces choses,