CHAPITRE PREMIER. — LA MORALITÉ
instruictz, conversans en compeignies honnestes, ont par nature ung instinct et aguillon qui tousjours les poulse à fciiclz vertueux, et retire de vice : lequel ilz mommoyenl honneur. »
C'est la même croyance en la bonté de la nature humaine qui animait la seconde moitié du dix-huitième siècle et qui aida à frayer les voies à la Révolution française. Chez les Italiens aussi, chacun en appelle individuellement à ce noble instinct qui lui est propre, et si les jugements et les sentiments sont, en somme, plus pessimistes, surtout sous l'impression du malheur national, il n'en faut pas moins tenir grand compte de ce sentiment de l'honneur. Si le développement illimité de l'individu a été un fait général, s'il a été plus fort que la volonté de l'individu lui-même, la manifestation de cette force réactive qui se révèle dans l'Italie d'alors est, elle aussi, un phénomène considérable. Nous ne savons pas combien de fois et de quelles violentes attaques de l'égoïsme elle a triomphé, et c'est pour cela qu'il nous est impossible d'apprécier exactement la valeur morale absolue de la nation.
L'élément le plus important qui modifie la moralité de l'Italien remarquable par sa haute culture intellectuelle, c'est l'imagination. C'est elle avant tout qui prête à ses vertus et a ses vices leur couleur parlieulière, c'est sous son empire que son égoïsme déchaîné porte tous ses fruits.
C'est elle qui le passionne pour les jeux de hasard, en lui montrant la richesse future et les jouissances qu'elle
le fils d'un aubergiste de Chinon, n'a aucune raison d'accorder un privilé e à la simple noblesse de la naissance. — Le sermon de l'Évangile, dont il est question dans l'inscription du couvent, ne s'accorderait ;-,uère avec la vie habituelle des Thélémites; aussi faut-il l'interpréter plutôt dans un sens négatif, comme manifeste contre l'Eglise romaine.
lai promet sous des couleurs tellement vives qu'il sacrifie tout à l'espoir de gagner. Il est certain que les peuples mahométans l'auraient précédé dans cette voie si, dès le début, le Coran n'avait fait de l'interdiction du jeu la sauvegarde de l'islamisme, et s'il n'avait poussé l'imagination des musulmans vers la découverte de trésors cachés. En Italie, la fureur du jeu devint générale, et plus d'une fois elle compromit ou ruina l'existence des individus. Dès la fin du quatorzième siècle, Florence a son Casanova, un certain Buonaccorso Pitti qui, en voyageant continuellement comme marchand, partisan, spéculateur, diplomate et joueur de profession, gagna et perdit des sommes énormes, et qui ne pouvait plus avoir pour partenaires que des princes, tels que les ducs de Brabant, de Bavière et de Savoie La grande urne de loterie qu'on appelait la curie romaine habituait aussi son monde à un besoin d'excitation qui, dans les intervalles de repos que lui laissaient les grandes intrigues de la cour pontificale, ne trouvait à se satisfaire que par le jeu de dés. Franceschetto Cybo, par exemple, perdit un jour en deux coups, en jouant contre le cardinal Raphaël Riario, la somme de 14,000 ducats, et se plaignit ensuite au Pape que son adversaire eût triché 2. On sait que l'Italie devint dans !a suite la patrie de la loterie.
C'est encore l'imagination qui, en Italie, donna à la vengeance son caractère particulier. Sans doute le sentiment du droit a dû être de tout temps le même dans tout l'Occident, et chaque fois que la justice était violée impunément, il a dû se manifester de la même manière
1 "\foir son Journal sous forme d'extrait dans Delécluze, Florence et ses vicissitudes, vol. 2.
3 lnfessum, ap. Eccard, Script., II, col. 1992. Sur F- C. voir plus haut, 1. 1, p. 137 ss.