‹ La civilisation en Italie au temps de la RenaissanceChapitre 94 sur 153 · CHAPITRE PREMIER. - LA MORALITÉ · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. - LA MORALITÉ

Mais d'autres peuples, quand même ils ne pardonnent pas plus facilement, peuvent du moins oublier plus vite, tandis que l'imagination italienne garde dans toute sa vivacité l'impression de l'injure reçue >. En même temps, dans la morale du peuple, la vengeance est considérée comme un devoir, et cette idée barbare est souvent la cause première d'horribles représailles. Les gouvernements et les tribunaux des villes reconnaissent l'existence et la légitimité de cette passion, et se bornent à en prévenir les excès par trop monstrueux. Même parmi les paysans, on trouve des festins de Thyeste et des meurtres sans fin; un seul témoignage suffira pour le prouver3.

Dans la campagne d'Acquapendente trois jeunes pâtres gardaient le bétail. L'un d'eux dit : Nous allons essayer comment on pend les gens. Pendant que l'un était assis sur l'épaule de l'autre et que le troisième, après avoir passé le nœud coulant autour du cou de ce dernier, attas chait la corde à un chêne, un loup vint à déboucher; aussitôt les deux s'enfuirent, laissant leur camarade pendu. En revenant, ils le trouvèrent mort et l'enterrèrent. Le dimanche, le père du malheureux vint pour lui apporter du pain; un des enfants lui raconta ce qui s'était passé et lui montra la tombe. Mais le père tua le jeune pâtre à coups de couteau, lui ouvrit le corps, en arracha le foie, et le servit au père de sa victime; ensuite il lui dit à qui appartenait ce foie qu'il avait mangé. Làdessus les deux familles se mirent à s'entr'égorger, et, dans l'espace d'un mois, trente-six personnes, tant hommes que femmes, périrent assassinées.

« Ce raisonnement du spirituel Stendhal, qui a si bien peint l'époque de la Renaissance {la Chartreuse de Parme, éd Delahavs p 355) me semble reposer sur une profonde observation psychologique!

Graziani, ùnnaca di Perugia, année 1437. (Arch. stor XVI i p. 415.) ' ' '

Ces vendettes, qui se prolongeaient souvent pendant plusieurs générations, dans lesquelles intervenaient même les parents éloignés et les amis des familles ennemies, s'étendaient jusqu'aux classes les plus élevées. Les chroniques, aussi bien que les recueils de nouvelles, fourmillent d'exemples-, ce qui y domine, ce sont des actes de vengeance accomplis par des maris outragés. Le terrain classique pour cela élait surtout la Romagne, où la vendelte se mêlait à toutes les divisions, quelle qu'en fût l'origine. La légende fait parfois un tableau terrible des passions féroces qui s'étaient déchaînées parmi ce peuple jadis si fier et si généreux. Telle est, par exemple, l'histoire de ce Ravennate de haute condition qui tenait ses ennemis réunis dans une tour et qui aurait pu les brûler; au lieu de leur ôter la vie, il les laissa sortir de leur prison, les embrassa et les traita magnifiquement ; mais la honte et la fureur les rendirent encore plus acharnés à la perle de leur généreux vainqueur1. Des moines d'une piété exemplaire ne cessaient de prêcher la réconciliation, mais tout au plus parvenaient-ils à diminuer le nombre des assassinats, sans pouvoir empêcher absolument de nouvelles querelles et de nouveaux meurtres. Les nouvelles nous représentent souvent cette intervention salutaire de la religion, ces transports de générosité, ces retours de fureur provoqués par un passé que rien n'efface. Le Pape lui-même n'était pas toujoiurs heureux dans ses tentatives de réconciliation : « Paul 11 voulait mettre fin à la querelle qui avait éclaté emtre Antonio Caftarello et la maison Alberino. Il fit vernir Giovanni Alberino et Antonio Caftarello, leur ordonna de s'embrasser et leur défendit, sous peine de deux cintts ducats d'a-

1 GlRALDi, Hecatommithi , I, nov. 7»

raende, de renouveler leurs attentats l'un contre l'autre. Deux jours après, Antonio reçut un coup de poignard du même Giacomo Alberino, fils de Giovanni, qui auparavant l'avait déjà frappé. Le pape Paul entra dans une violente colère; il fit confisquer tous les biens d'Alberiuo, raser toutes ses maisons et bannir de Rome le père ainsi que le fils ». » Les serments et les cérémonies par lesquels les ennemis réconciliés cherchent à s'assurer contre une rechute, ont parfois un caractère tout à fait terrible : lorsque, le soir de la Saint-Sylvestre de l'année 1494, les Nove et les Popolari durent s'embrasser deux à deux dans la cathédrale de Sienne», on leur lut une formule de serment vraiment effrayante : celui qui violerait sa promesse devait être damné dans ce monde et dans l'autre- « jamais on n'avait encore entendu un serment aussi formidable »; même les consolations par lesquelles on adoucit la dernière heure des mourants devaient se changer en malédictions pour celui qui manquerait à sa parole. Il est évident que ces formules exprimaient le découragement des médiateurs aux abois plutôt qu'elles n'étaient une garantie réelle de paix, et que c'était précisément la réconciliation la plus sincère qui avait le moins besoin de cet appareil terrifiant.

Chez l'homme cultivé ou puissant le besoin de vengeance, reposant sur une base telle que la tradition populaire, se manifeste naturellement sous mille formes différentes et t;st approuvé sans réserve par l'opinion publique, dont les nouvellistes sont l'écho fidèle*. Tout le monde est d'accord sur un point : c'est que la victime

yn/essura, dans Eccard, Script., II, col. 1892, année 1464 Allegretto, Ùian Sanesi, dans Murât., XXIII, col 807 Le

SKT/don en ,Uirmêrae '^^ ^UaQd " serment ^ prête, il ne doute pas que la paix ne soit assurée.

Ceux qui remeitent à Dieu le soin de punir l'injure sont ridi-

Page 1