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La Civilisation et la croyance

Voici la troisième édition d'un livre de philosophie publié en 1887. Ainsi l'ouvrage a trouvé quelques lecteurs, dont le plus grand nombre assurément l'ont compris, mais non pas tous. L'auteur serait même parfois obscur, s'il faut en croire M. le vicomte de Vogué, qui a pris la peine d'y regarder et d'en informer le public. Ceux qu'une telle appréciation n'aurait pas tout à fait découragés nous sauront gré d'une explication préliminaire de notre objet et de notre plan qui les aide à s'orienter dans leur étude, puisque étude il y a.

Le point central de ce long discours est un problème de philosophie, le problème le plus abstrait, le moins populaire, le moins substantiel, et malgré tout cela, sinon peut-être pour cela même, le plus important de toute la philosophie, le clou d'argent auquel toutes les solutions sont suspendues : la question de savoir ce que c'est que savoir et comment se produit la connais-

sance. Tout nous vient-il du dehors? Ce (ju'on nomme l'esprit n'est-il qu'un œil au bout d'un kaléidoscope secoué par une main étrangère, ou bien l'esprit, possédant une force propre, serait-il vraiment quelque chose de réel? Le premier sentiment est celui de l'empirisme, qui semblait régner presque sans partage au moment où parut ce livre, et dont on répudie aujourd'hui les conséquences logiques sans en avoir ébranlé le principe dans l'opinion du plus grand nombre des savants. Suivant un empirisme conséquent, la morale est un art illusoire, puisque la conduite de l'homme est entièrement déterminée par les circonstances extérieures et par l'organisation qu'il a reçue, sans que lui-même y entre pour rien ; de sorte que, proprement, lui-même n'est rien. L'homme est constitué par la raison, c'est-à-dire par le devoir, et cette répudiation du devoir est un suicide, l'empirisme est l'ennemi .telle est la thèse que ce livre cherche à démontrer, l'idée maîtresse à laquelle il se rattache tout entier.

Après avoir écarté l'obstacle, on s'efforce d'atteindre une juste notion du monde moral, en appliquant aux données de l'expérience les mêmes principes de la raison qui servent à constituer l'expérience.

Dans le premier tiers du volume, on cherche à marquer dans ses traits principaux la présente condition de l'humanité civilisée. En politique, la contradiction flagrante entre la pluralité des états souverains et la raison d'être de l'état, qui- est d'assurer la paix dans la justice ; on fait voir dans l'intérêt particulier des gouvernants Tobstacle principal à la fédération universelle, cet invariable idéal de la raison, aujour "

d'hui l'espérance des multitudes. Une contradiction pareille se dessine à Fintérieur de chaque état, où la démocratie, sortant des aspirations de chacun à la liherté, vient aboutir à l'omnipotence des masses, incompatible avec toute liberté. Aucun mécanisme légal ne saurait limiter efficacement la souveraineté popupulaire ; elle ne comporte que des freins moraux.

L'examen du problème économique aboutit à des conclusions pareilles. Après avoir esquissé le mal social, nous écartons le remède collectiviste, mais nous constatons que la mise en pratique des réformes propres à concilier les vœux de lajustice distributive avec la liberté du travail exigerait préalablement un progrès moral assez sérieux dans la classe aisée, qui peut seule éclairer le peuple, et ne saurait s'en faire écouter qu'en lui prouvant son amour ; de sorte que la possibilité d'un tel progrès et les moyens de l'amener sont, après tout, la question véritable.

Ce point étaljli, nous constatons qu'en effaçant le libre arbitre et le devoir, la philosophie accréditée constitue un obstacle sérieux à la réforme dont il est besoin. Le bien moral est conçu de même à peu près par tout le monde ; les systèmes ne diffèrent guères que sur la manière de le justifier. La raison nous dit: c( réalise-toi conformément à ta nature », la conscience : « aime ton prochain ». Le sens de ces deux formules est identique, si la solidarité qui unit les membres de l'humanité n'est pas un accident, mais qu'elle appartienne à leur essence. Pour qui voit dans la personne un organe libre du tout, les principes de la justice, du perfectionnement individuel, de l'intôrèt, de la charité se pénètrent et se confondent.

IV l.A CIVILISATION ET LA CROYANCE

Tel est le rapport de la tliéorie à la |)ratique. Pour savoir se conduire, il suffit de se connaître. La loi morale est le devoir d'agir conformément à sa nature. Elle implique donc la liberté, et la premièi"e question qui se pose en philosophie est la question du libre arbitre.

La réalité de l'obligation morale est combattue précisément parce qu'elle implique cet arbitre, incompatible avec le déterminisme universel qu'on érige en vérité fondamentale. Mais la morale sans obligation est une chimère, et le déterminisme universel ne saurait être accepté ni sur le pied d'un axiome, ni sur celui d'une vérité démontrée ; c'est une opinion, à la vérité très plausible et qu'il faudrait adopter dans l'intérêt de la science, si la science et non la pratique était l'objet principal de la vie ; mais rien ne primant la morale, parce que rien ne saurait en dispenser, notre premier devoir c'est de croire au devoir, et par conséquent au libre arbitre, sa condition, dont l'impossibilité ne saurait être démontrée.

Jusqu'ici (p. 148) nous croyons sincèrement que la moyenne des lecteurs suivront le texte sans aucune difficulté. A partir de la page 213, ils n'en trouveront pas davantage, du moins dans le pays où le livre a été pensé. Entre deux se trouvent, comme le zeste au milieu du fruit, quelques chapitres un peu techniques, mais essentiels : Ce qui porte des esprits sérieux à rejeter de très bonne foi le devoir et le libre arbitre, aussi bien que la croyance en Dieu, c'est qu'ils voient mieux que d'autres les conséquences de l'opinion, naguère à peu près universelle, que toute affirmation légitime procède exclusivement de l'expérience. Dieu, le devoir, le libre arbitre ne sont point des vérités d'expérience. Ceux qui les avancent le font pour obéir aux besoins de leur propre nature^ lorsque ce n'est pas sur

la foi d'autrui. Pour sauver ces doctrines vitales, il faut donc établir que l'empirisme est un préjugé, ce qui conduit à résumer la façon dont les principaux philosophes ont expliqué la connaissance. L'expérience ne peut résulter que d'un travail de l'esprit sur la sensation. Donc l'esprit travaille, et suivant des lois. Qu'il ait pris conscience de ses lois graduellement et non sans peine, on ne songe pas à le contester. L'empirisme, suivant lequel la conscience et la raison résultent nécessairement du mouvement de corpuscules étendus, matière de la sensation, se contredit luimême en refusant d'admettre que la raison et la conscience fussent en germe dans ces corpuscules où la sensation ne saurait les atteindre. Nous affirmons donc qu'elles s'y trouvaient latentes, et laissant l'empirisme en arrière, nous demandons comment peut s'expliquer l'existence d'un monde prédestiné à la raison. Ne pouvant commencer par une simple possibilité, contraint de chercher dans ce qui est la raison de ce qui devient, nous plaçons la cause du monde dans une volonté parfaitement bonne, dont notre àme entière a besoin, tout impuissante qu'elle soit à la bien comprendre. Pour concilier l'existence de ce Dieu parfait avec le mal dont le monde est si profondément imprégné, nous ne trouvons d'autre ressource que de prendre le monde, objet de notre expérience, comme étant tout entier l'œuvre et la manifestation d'une créature libre (seule création véritable et susceptible d'une valeur propre) qui se serait détournée du bon chemin pour se constituer dans l'indépendance, au lieu de se subordonner spontanément à la volonté divine. La créature, en effet, ne saurait se distinguer du créateur qu'en se constituant elle-même. La Création^ que nous ne saurions comprendre tout à fait, est plus voisine de l'engendrement que de la fabrication, et l'Evolution en

est la forme naturelle. Cette évolution implique la possibilité de la chute, possibilité qui est un bien positif, comme condition sine qua non de l'être moral, seul capable d'acquérir et de posséder une valeur positive ^.

Néanmoins, pour peu qu'on entrevoie la place que le mal tient dans le monde, on ne concevrait pas qu'un Dieu de bonté y ait exposé son ouvrage, s'il ne possédait les moyens de le surmonter et de tout amener à la fin voulue. Ces idées, dont le caractère purement philosophique ne saurait être contesté que par les préventions les plus étroites, conduisent naturellement à l'examen des religions existantes, et particulièrement de celle qui a fondé notre civilisation. Ainsi, jusqu'à la page 294, ou plutôt 300, nous sommes sur un terrain purement philosophique.

Ceux dont le parti-pris contre toute religion positive ne supporte pas d'être mis en question, pourront négliger les chapitres suivants, où l'auteur fait voir que la religion doit nous être donnée, puisque son objet précis est de rétablir dans l'homme un rapport brisé, de lui rendre une force qu'il a perdue — où il indique ses raisons pour croire d'une façon générale à la vérité des récits évangéliques et où il essaie de faire

* La chute est-elle antérieure à toute l'évolution dont procède le monde sensible, ou s'est-elle produite au cours de l'évolution, dans le monde sensible lui-même? Nous avons essayé de montrer dans le texte (p. 250) que la seconde alternative est défendable, sans réussir à nous convaincre parfaitement nous-mème. Aujourd'hui, nous serions tenté d'en revenir à la première hypothèse, exposée il y a cinquante ans dans la Philosophie de la Liberté, s'il ne valait pas mieux s'en tenir à l'aveu de notre impuissance.

voir comment ces récits donnent un objet à la conscience, qui a besoin de salut et qui le trouve en Jésus- Christ, sans réussir à s'expliquer complètement comment ce salut s'opère.

Ainsi l'Occident retrouverait un ressort capable d'inspirer les sacrifices nécessaires pour conjurer les dangers dont la civilisation est menacée, en répudiant un empirisme logique, très spécieux, mais réellement incompatible avec les bases mêmes de la vie humaine : Dieu, le devoir et la liberté.

Les lecteurs que cette analyse n'aurait ni dégoûtés ni suffisamment édifiés feront peut-être bien d'aborder le texte par la Conclusion.

Nous sommes heureux de joindre à cette édition une critique du déterminisme et du matérialisme, imprimée dans la Bihliothèqiie universelle, travail dont l'auteur, jeune encore et déjà réfléchi, s'appuyait essentiellement sur l'idée que, pour avoir le droit d'être écoutée, une doctrine scientifique doit avant tout pouvoir rendre raison de sa propre existence.

15 août 1892.

Le plus grand nombre des hommes fatiguent leurs muscles ou leur cerveau pour conquérir leur subsistance personnelle, et cherchent le délassement dans les plaisirs des sens ou de l'imagination. Quelquesuns obtiennent une vie plus large en utilisant à leur profit le travail de leurs semblables, comme chefs d'industrie ou comme pensionnaires du trésor public. Le pouvoir de diriger l'activité d'autrui, qui olfre ainsi des moyens de jouissance matérielle, est en lui-même une jouissance fort appréciée, et devient fréquemment l'objet principal de l'elTort chez les hommes placés de manière à pouvoir se flatter d'y parvenir. Ce but ne diffère pas essentiellement du premier. C'est toujours l'existence individuelle qu'il s'agit de conserver d'abord, puis d'enrichir et d'agrandir.

La science, qui permet d'arracher au sol la nourriture de populations plus serrées, devient elle-même un gagne-pain. Mais quelques hommes font du savoir l'ob-

jet prupic (le leurs désirs et la lin de leur activité. Le prix tle la vie consiste pour eux à leur permettre d'apprendre. Sans être toujours indiflerents aux profits, aux distinctions, à la renommée, à l'autorité qu'ils peuvent acquérir par leurs études, le plaisir d'avoir trouvé surpasse à leurs yeux tous les avantages personnels qui peuvent résulter de leurs découvertes, et les succès d'autres investigateurs dans d'autres domaines, peut-être même dans les recherches qu'ils auraient tentées, les réjouissent également. Ce qui leur importe, c'est que le champ de la science soit élargi, c'est que la lumière se fasse.

D'autres esprits enfin, non moins dépouillés d'euxmêmes que les plus purs amants de la vérité, s'attachent surtout à la vie. Ils ne sauraient s'abstraire du monde et ne comprennent pas un bonheur égoïste. Eux aussi voudraient pénétrer les secrets des choses ; mais les choses elle-mêmes leur importent plus que le plaisir d'en découvrir les secrets. Ce qu'ils en voient ne les satisfait pas, ce qu'ils savent d'eux-mêmes ne les satisfait pas davantage. Un idéal du bien, vague ou précis, flotte devant leur pensée : ils le voudraient saisir ; ils voudraient se corriger, s'améliorer en s'employant au bien de l'ensemble ; ils voudraient comprendre, mais pour servir ; avant tout ils voudraient servir, leur passion dominante n'est pas la curiosité, c'est Famour. Ils ne sauraient ni se prendre euxmêmes pour but, ni placer leur but dans l'abstraction de la pensée ; ils ne se sentent pas isolés vis-à-vis d'un monde étranger qui serait l'objet de leur étude ou l'instrument de leur aml)itiun, ils vivent dans tout ce qui vit, ils souffrent dans tout ce qui souftre. Ne pouvant se persuader que tout soit bien, ils n'attachent de prix à leur propre existence, à leur savoir, à leurs moyens d'action que dans la mesure où ces choses leur

permettraient d'améliorer la réalité qui les environne. Exister, pour eux, c'est se rendre utiles.

Que cette dernière conception de la vie soit juste ou fausse, étroite ou compréhensive, l'auteur de cet écrit cherche à s'y conformer avec un succès médiocre, mais il ne saurait s'en départir. Pendant un demisiècle il a iiagTié le pain du jour en exposant les pensées d'autrui et quelquefois proposé les siennes. De bonne heure les problèmes généraux de l'existence ont fasciné son imagination ; au bout d'un temps relativement assez court il s'est trouvé fixé sur quelques points essentiels pour l'assiette de la pensée et pour la direction de la conduite, sans que le courant toujours plus vif des tendances opposées ait réussi mieux que ses propres efforts critiques à les ébranler un seul jour ; tandis que par défaut d'une information ou d'une pénétration suffisantes, il essayait en vain de résoudre à la lumière de ces évidences intérieures des problèmes accessoires sur lesquels il aurait fallu prendre parti pour faire un tout de sa pensée et composer une philosophie. Satisfaite ou découragée, la curiosité de l'esprit, qui n'avait peut-être jamais été son mobile le plus intime, passa donc au second plan, et sans cesser de chercher et d'écouter, toujours jaloux de se compléter, de s'expliquer et de se réformer, il fit son propos constant de propager et de défendre les croyances raisonnées qui lui paraissent propres à faire avancer l'ordre, la paix et le bonheur dans la société, comme elles ont mis l'ordre et le repos dans son esprit. Bien d'autres se sont consumés en un semblable effort sans obtenir de résultat appréciable. Aussi vaudrait-il peut-être mieux, sous une telle inspiration, s'enfermer dans une sphère absolument pratique en cherchant à guéiir tel mal donné dans tel milieu donné. Mais l'exercice direct de la charité n'est pas à la portée de

s LA CIMIJSATION KT LA CHOYANCE

tout le monde. Ne sachant faire mieux, il s'eirorce d'aj^ir en écrivant. Malgré des expériences découraiieantes, il tà(;lie de croire qu'une parole sincèie trouvera quekjue part une oreille attentive. On tente beaucoup, content de faire peu, pourvu que ce peu soit quelque chose. Et dût-on n'arriver à rien, encore parlerait-on, car il faut parler.

Si l'exécution ne trahit pas mon dessein, je mettrai donc ici tout ce que j'ai sur le cœur, c'est-à-dire toutes les convictions personnelles sur la généralité des choses que je voudrais voir partagées, tous les sentiments dont il me semblerait essentiel à l'avenir (pi'on les admît, qu'on les comprît et qu'on s'en pénétrât. Sans les ériger en système, j'essayerai de les justifier. La plupart des notions que je voudrais 1 épandre paraissent fort simples ; elles devraient être banales ; leur évidence est telle à mes yeux qu'il est gênant d'y insister. Et pourtant nos générations n'en tiennent pour ainsi dire aucun compte ; on néglige, on oublie, on perd de vue celles qu'on ne renie pas en termes exprès. Cette impopularité des croyances qui nous sont chères ne nous inspire aucun doute à leur égard, pensant avoir assez interrogé les doctrines ({u'on leur oppose pour entendre qu'elles sonnent creux. Les questions de vérité ne se tranchent point à la majorité des suffrages. L'idée du progrès, qui a conservé bien des partisans, et qui nous semble justifiée en quelque mesure, n'implique-t-elle pas qu'à chaque journée de l'humanité, la vérité qui importe ne peut se trouver que chez quelques-uns? Ce que sera demain s'aperçoit aujourd'hui ; mais tandis qu'au dire des mieux écoutés, l'histoire aurait déjà passé jugement sur nos opinions, il nous semblerait depuis bien longtemps qu'elles ne se soient jamais produites dans leur pureté, sans alliages contradictoires, et que

nous tenions dans des mains débiles, peut-être indignes, la vérité du surlendemain.

Tout progrès n'est-il pas une restauration, comme toute restauration véritable est un progrès ? Du moins dans le domaine des conceptions générales, avons-nous jamais eu la pensée de faire un pas en avant sans reprendre pour les élaborer de nouveau quelques éléments écartés par le point de vue dont l'esprit commence à se détacher ? L'histoire générale nous semble obéir à la même loi. Le monde moderne ne sort-il pas d'une combinaison de l'antiquité classique avec les éléments fournis par le moyen âge? L'originalité du siècle qui s'achève n'est-elle pas d'avoir voulu concilier les aspirations des deux précédents? Si cette loi se vérifie sur une plus grande échelle, on y trouverait quelques motifs de conjecturer que le XX*^ siècle ne sera pas ce que voudraient plusieurs, un élargissement, pour ne pas dire une caricature du XYIIL% épuisé dès longtemps ; mais qu'après des crises inévitables, la pensée et la civilisation, qui répugnent à mourir, reprendront, pour les marier à ce qui pourra subsister d'un présent troublé, les éléments négligés ou méconnus du Wl^.

Cependant la combinaison du présent et du passé dont se compose l'avenir ne devient féconde que par la vertu d'une idée nouvelle ou demeurée latente. Hegel n'allie le Progrès de Gondorcet à la Substance de Spinosa que dans une rotation logique stérile, sa glorification du fait n'est qu'impuissance, parce qu'il a laissé tomber l'inspiration de la philosophie critique, la pensée morale, qui avait permis à Kant de concilier Locke et Leibnitz en s'élevant au-dessus de l'un et de l'autre. Cette vue féconde : que la conscience morale est une méthode, que nous sommes autorisés à tenir pour vraies certaines thèses dont nous avons besoin pour

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bien a^ii- lors inr'iiic qiu' nous nous trouvons incai)ables de les expliquer, de les développer et de les faire rentrei- dans le corps de la science, Kant ne l'a sans doute empruntée à personne : c'était la propre inspiration de son cœur «généreux ; mais il en aurait trouvé le ^erme dans Pascal, il en aurait trouvé le développement, trop confiant, peut-être, et trop hardi dans le mysticisme décrié du moyen âge , suivant lequel le progrès de la connaissance a pour condition et pour mesure la fidélité du penseur à régler sa conduite sur la vérité déjà connue. Cette idée du rapport intime entre la pensée et la conduite est pourtant dans son siècle le trait original de la Critique. C'est elle qui assure la valeur des synthèses kantiennes, c'est elle aussi qui doit les ramener à leur juste limite. Le seul a priori de l'esprit humain, c'est le devoir et ce qui l'implique, parce que le devoir, c'est l'homme lui-même.

Sous l'impulsion du devoir, l'esprit demande à l'expérience toutes les règles de la vie pratique aussi Ijien que toutes les lois de la nature. La suprématie de l'idée morale est l'élément vital de la pensée moderne, c'est la semence de vérité qu'il importe avant tout de conserver et de cultiver. Nous voyons dans l'idée morale, trop vite obscurcie, l'étoile sous laquelle la science inductive du XIX« siècle pourra s'unir aux inspirations libératrices de la Réforme pour donner un produit fécond. C'est assez dire qu'il ne saurait être question {)our notre âge d'en revenir aux formules des réformateurs, mais que leur œuvre doit être reprise, renouvelée, et transformée jusque dans ses fondements.

Nous voudrions qu'il nous fût accordé de jalonner le terrain pour un tel édifice. Le vent d'athéisme qui a soufflé sur l'Europe occidentale n'ébranle pas nos con-

victions et n'ajoute guère au poids des raisons qui nous détoiu'neraient de les exprimer avec la perspective de n'être guère écouté de personne et d'avoir, une fois de plus, battu l'onde en vain. L'état présent des esprits nous est au contraire un sujet d'espérer. Notre ambition serait de gagner quelques hommes capables d'en conquérir d'autres à leur tour. Eh bien, si quelques personnes honnêtes et de sens rassis s'accordent le loisir de considérer sous ses grands aspects Tétat présent des choses humaines et de comparer les observations recueillies en des champs divers, la philosophie à la mode leur deviendra suspecte par le seul effet du rapprochement auquel nous les invitons. Etre de son temps fut toujours la grande affaire pour le grand nombre ; mais lorsqu'il s'agit de l'avenir, il importe peut-être davantage d'appartenir au petit nombre qui juge son temps. Quelle que soit la manière dont on concevra le rapport de causalité entre les mouvements de la pensée et les modifications de l'état social, la corrélation des deux termes est un phénomène historique à peu près constant, et la réflexion nous permet d'ajouter un phénomène inévitable. Tant vaut le siècle, tant vaut sa philosophie. Mais par la bouche de ses poètes, le siècle se vante lui-même d'être un siècle de décadence, et ses poètes n'ont peut-être ici d'autre tort que de s'en vanter. On voudrait bien laisser quelque chose à glaner aux capucins, si les capucins avaient encore la liberté de parler ; on n'accusera pas M. Spencer du phylloxéra, ni Charles Darwin de la concurrence américaine, mais franchement une littérature qui s'inspire de Pétrone et de Lucien pour évoquer des voluptés longtemps innommables est-elle un symptôme de bonne santé? Un peuple incessamment occupé de grossir sa dette en pleine paix, après l'avoir vu doubler d'un seul coup à la suite

li* i,A <;i\imsati(i.\ kt la (:hoya.\«:k

(rime <:ii«'ir(j désastreuse, est-il sa«z:einent administré et se rend-il (-(jupahle d'une action virile, ou ne se ptive-t-il pas lui-nièine des moyens d'a*iir et ne consent-il pas à sa sulx'idiiiatiùn définitive, tout en évitant d'y penser? '

l^t si nous gravissions les Alpes, le Jui'a, les Pyrénées, les falaises de l'Artois pour nous rapprocher d'autres contrées, y trouverions-nous des spectacles })eaucoup plus réjouissants? Dieu et le devoir ont été relégués dans la chasse et le culte des reliques est délaissé. Le monde en est-il plus gai? A-t-il beaucoup plus d'esprit depuis qu'il n'entend plus parler de l'esprit? Voit-on diminuer le nombre des attentats et des suicides, ou ne s'élève-t-il pas dans une proportion de jour en jour plus menaçante ? Les riches sont-ils plus prudents, plus discrets, plus généreux dans l'usage de leur fortune, et la liberté d'acquérir a-t-elle réconcilié le pauvre avec la propriété? Les indulgences, les complaisances, les cajoleries prodiguées par la politi(jue aux ennemis déclarés de l'ordre social n'ontelles pas eu pour unique effet d'attiser leur haine par l'espoir d'un succès plus facile ? Si méprisable et si punissable que fût le calcul de ceux qui entendaient se réserver les plaisirs de la terre en ajournant au monde à venir les réclamations des déshérités, il est difficile d'admettre qu'en arrachant la crainte de Dieu du cœur de ces derniers, on les rende plus modestes et plus nianiables.

Aussi bien tous les disciples du naturalisme n'ont-ils pas épousé les espérances dorées de M. Spencer; ils n'affirment pas tous (jue leurs doctrines soient salubres et qu elles nous préjiarent un meilleur avenir : ils estiment simplement qu'elles sont acquises à la science

^ Ceci parait changer, et le courant de la pensée accuse également une tendance a se déplacer, (yote dt la dena-icme édition}.

et iront cure de leurs effets sur la société. Ceux qui ne peuvent pas s'en réjouir s'y résignent.

Nous estimons qu'ils se trompent. Sans une loi d'ordre et d'harmonie entre le mouvement de la pensée et celui des choses, nous ne concevons pas la possibilité de la connaissance, et si Tordre ne régnait pas dans le tout, il ne pourrait s'établir nulle part. Dès lors on ne peut pas admettre que la vérité soit maltaisante, et les généralisations indémontrables du naturalisme ne sauraient être prises pour vérité.

Sans se prononcer sur ces questions ardues, les esprits capables d'embrasser du regard l'ensemble des phénomènes s'apercevant qu'à titre de cause, d'élément ou de symptôme, le matérialisme en vogue fait partie d'un tout lamentable, ne trouveront pas dans ce rapport une présomption de vérité qui les dispense d'un examen plus approfondi. Loin de faire crédit au matérialisme, ils le tiendront plutôt pour suspect, et ils se demanderont s'il n'y aurait rien à mettre à la place. Les circonstances nous semblent donc plutôt favorables à une démarche dont le sentiment de notre faiblesse ne suffit pas à nous détourner.

Nous implorons l'indulgence du lecteur pour les retours impatientants d'une polémique dont une obsession naturelle est la cause, mais qu'un peu d'art et de résolution aurait sans doute fait disparaître.

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