‹ La Civilisation et la croyanceChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

La société politique a pour objet de faire régner la paix chez ses membres, en faisant connaître la justice à ceux qui l'ignorent et en réprimant ceux qui l'enfreignent.

L'organisation d'une force militaire, dont les chefs sont contrôlés par d'autres forces diversement ordonnées, lui permet d'atteindre son but d'une manière à la vérité très imparfaite, et néanmoins assez utile pour que le fonctionnement ininterrompu de ce mécanisme paraisse à tous le plus impérieux des besoins. La paix entre les particuliers est donc procurée au moyen d'un pouvoir supérieur à chacun d'eux. Mais la société politique se fractionne en Etats souverains, qui ne reconnaissent au-dessus d'eux quoi que ce soit. La libre

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taculté de se faire la <,^ueire les uns aux autres pour des motifs dont chacun reste le seul juge forme l'attribut essentiel de leur souveraineté. Et la guerre çntre les Etats, c'est la ^ueire entre leurs ressortissants ; de sorte (jue la pluralité des Etats souverains, le droit de guerre et de paix, où chacun d'eux met son orgueil, contredit absolument la raison d'être de la société |)oliti(pie en général. Ce droit, qui fait l'essence même <lc FEtat particulier, est la négation virtuelle de l'Etat. Le peuple le plus fort détruit l'organisation de ses voisins et s'annexe leurs territoires; ainsi la pluralité tend à se coajiuler en unité, la contradiction radicale à s'effacer par la conquête. Mais l'œuvre est difficile. Les provinces soumises ne restent fidèles que si leur nouvelle condition leur paraît supérieure à l'ancienne; les races ou les classes dominantes s'épuisent dans la jouissance ; l'unité d'administration ne triomphe des diversités nationales que par la rigueur; l'impulsion du centre s'éteint en rayonnant jusqu'à des frontières trop éloignées ; la puissance assirnilatrice des organismes sociaux semble limitée par une loi intérieure comme celle des organismes physiologiques. Le télégraphe a beau supprimer le temps pour la transmission des ordres, la vapeur a beau raccourcir l'espace pour leur exécution matérielle, l'unité politique de la planète parait encore une chimère, et sernblàt-elle possible, l'humanité ne voudrait pas en payer le prix. Cependant l'Etat supérieur à chacun de ses voisins pris à part ne serait peut-être pas de force à les vaincre tous ensemble. Le commun danger suggère des alliances, dont la prolongation conduit les alliés à consolider leur pacte de résistance en s'interdisant à perpétuité la guerre entre eux. Ils se confédèrent contre le dehors : l'expérience leur apprendra bientôt que leurs engagements réciproques ont besoin de garanties; il constitueront

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lin pouvoir collectif en arbitre de leur.s inévitables différends; ils l'assureront contre leurs propres défaillances par l'attribution de ressources financières indépendantes; ils étendront peu à peu sa compétence aux objets d'intérêt commun, et le gouvernement fédératif aura pris naissance. La confédération universelle supprimerait tous dangers possibles du dehors, et par le respect des diversités nationales et provinciales elle réduirait au minimum ceux du dedans. La confédération universelle n'est pas seulement une vue abstraite, l'aboutissement logique de l'idée d'Etat ; c'est un besoin réel, senti d'un grand nombre. C'est à la confédération universelle qu'aspirent les cœurs avides de voir la justice et la paix régner sans contradiction sur la terre.

A défaut de Thumanité tout entière, où l'extrême inégalité du développement intellectuel, suivant les climats, ne laisse concevoir Tunification que par la conquête; à défaut de toute l'humanité civilisée, que partagent les océans, les Etats-Unis de l'Europe sont dcAenus le mot d'ordre et Tespérance d'un parti déjà nombreux. Ce n'est pas dans les classes supérieures qu'il se recrute : ceux qui disposent personnellement des forces de chaque Etat ou qui trouvent un large entretien dans son budget attachent naturellement un grand prix à son existence indépendante. Leur sentiment est partagé par les gens à l'aise, satisfaits de leur condition présente et médiocrement soucieux de l'avenir. Mais, loin d'être inséparable de l'abondance, le pouvoir de réfléchir semble plutôt aujourd'hui s'aiguiser par le besoin ; les classes laborieuses se sont mises à raisonner. C'est principalement sur elles qu'a porté jusqu'ici le poids de la guerre, dont elles ne recueillent ni les honneurs, ni les profits. Le patriotisme réfléchi, cette vertu équivoque dont on cherche à faire une re-

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lij^^ion, est plus facile à ceux pour qui la patrie a des faveurs qu'à ceux qui n'en connaissent que les charités. Et le patriotisme instinctif, la foi naïve dans la supériorité des siens sur rétran<ier, qu'on ne connaît pas, les antipathies héréditaires cèdent i,a'aduelleiaent à la conscience croissante de la solidarité des intérêts. La ligue internationale des travailleurs, qui a si déplorablement versé dans la violence, reposait sur une idée parfaitement juste. En effet les ouvriers de chaque industrie ne sauraient obtenir une amélioration durable de leurs rapports avec les patrons aussi longtemps que ceux-ci pourront les remplacer par des étrangers satisfaits d'un moindre salaire, ou que le prix de vente des produits de l'industrie nationale peut être avili par la concurrence d'autres pays. Demander la protection de l'ouvrier aux législations locales avant d'avoir résolu ces difficultés, c'est courir à la ruine ceilaine, si ce n'est pas amuser les yeux d'un vain semblant. Ainsi la solidarité des intérêts brise les barrières et comble les fossés entre les peuples. Les destinées de l'idée fédérative se contbndent avec celles de la démocratie, que partout nous voyons grandir.

La loi de gravité règne dans le monde moral aussi bien que dans le monde physique. Les sommets de ces montagnes qui percent le bleu comme des fers de lance, et qu'on prendrait volontiers pour ce qu'il y a de plus solide et de plus compact, ne sont bien souvent que des blocs entassés en pyramide. Partout les alpages fleuris sont infestés de rochers épars ou d'éboulis continus, dont les forêts, les paliers et les seuils natu-

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rels n'arrêtent pas indéliniment la descente. Et ce mouvement dure toujours : de loin en loin un pic entier s'écroule, couvrant des champs et des haljitations : de minute en minute, de seconde en seconde des millions de pierres de toute grandeur roulent et bondissent jusqu'au fond des ravins, où les eaux les reprendront hientôt pour les entraîner dans le plat pays et finalement jusqu'à la mer, dont elles forment le saljle. L'eau trouble qui sort des glaciers, l'eau limpide qui dissout la roche poursuivent incessamment ce travail. Au milieu de vastes plaines, l'aspect d'un petit caillou soulevé par le soc d'une charrue annonce le voisinage de massifs que l'œil ne saurait apercevoir. Les monts s'abaissent donc : le chaud, le froid, le vent, la pluie, la foudre travaillent tous à les désagréger — à les ressouder duraljlement, rien. La nature aspire à l'aplatissement, il est bon de s'en souvenir pour faire chemin dans ce monde. Si fières qu'elles soient de leurs cimes blanches, nos Alpes ne sont qu'un débris. Malgré les indications fournies par la perforation des couches superficielles, il n'est pas prouvé que la température du globe aille croissant vers le centre en suivant une gradation continue ; cependant si l'on abusait des soulèvements dans notre jeunesse, la géologie nouvelle n'a pas encore expliqué bien clairement la formation des grandes cordillières par le jeu des agents qui nous sont familiers. Nous voyons crouler lentement toutes les montagnes, nous en voyons peu s'élever, et celles qui surgissent ne subsistent pas. Nous savons que l'intérieur de la Terre est brûlant et que les espaces stellaires sont glacés, d'où résulte pour le globe un refroidissement continu, démontré d'ailleurs par la succession des flores. La condensation qui doit s'en suivre parait bien être la cause principale des inégalités de la surface terrestre. Gomme la pelure d'un fruit se ride à mesure

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que le voliiiiK,' en e.>>t réduit j)ar l'évaporatiuii, de inèiiie la cunUacti(jn de la masse planétaire ohlii^erait la croûte solide à se fendre et à se couvrir de sillons. Une action continue des mêmes forces aboutirait de loin en loin à des ruptures d'équilibre soudaines et violentes. Ainsi la surtace terrestre tendrait constamment à se niveler, tandis que les liauteurs ne se dessineraient que par des actions intermittentes.

Nous croyons — c'est peut-être l'effet d'une double erreur — discerner dans l'bistoire une loi pareille. Les inégalités politiques, l'opposition du gouvernement et des «iouvernés ne se produisent que par un effort momentané, et tendent naturellement à s'effacer aussitôt que cet effort se relàcbe, sans préjudice des failles, qu'on constate aisément dans les deux domaines. Dans la formation d'Etats nouveaux, les petits se groupent autour des forts pour une conquête dont les chefs se partagent le fruit, sans oublier ceux dont les enchantements et les bénédictions ont assuré la victoire à leurs armes. Les privilégiés se concertent, les vaincus reçoivent des lois et les hiérarchies s'installent. Mais elles ne sauraient s'affermir que par la constante harmonie et l'action énergique de tous les pouvoirs ; tandis que les forces qui tendent à les niveler sont en œuvre dès le premier jour. Les règles dictées par la sagesse et consacrées par la tradition ne résistent pas longtemps aux chocs répétés des passions égoïstes, dont la myopie n'aperçoit que le présent. Ici le prince affranchit les bourgeois et les arme contre ses barons ; là les barons appellent les communes au parlement pour brider l'autorité royale. Les gens d'épée pillent le clergé, les docteurs de l'Église enseignent la souveraineté du peuple dans l'ordre séculier et justifient le meurtre des tyrans, sans arrêter les progrès du despotisme, dont Texercice fait crouler les appuis na-

tiirels du trône. L'arbitraire et l'excès des impôts aigrissent les peuples, les maîtresses régnent et la royauté s'avilit. Parfois, pour comble, on a vu la monarchie absolue s'employer à fonder des républiques et des principautés constitutionnelles, dont le succès renferme sa condamnation. Les débuts de la Révolution française ont excité la plus vive sympathie dans toute l'Europe, et quelque horreur qu'inspirent ses crimes, sa propagande arnriée a trouvé partout des adhérents ; ceux que n'atteignaient pas directement la turpitude et la brutalité de ses commissaires étaient enthousiasmés par ses principes. Napoléon s'efforça de dompter la R-évolution en faisant du peuple français une meute et du Continent une proie : il ne réussit qu'à porter une semence égalitaire au loin, jusqu'aux marches de l'Asie. Lorsque ses premiers revers et ses derniers excès eurent triomphé de l'antagonisme entre la Prusse et l'Autriche et scellé l'inévitable coalition, les princes de l'Allemagne soulevèrent leurs peuples contre la main qui broyait leurs couronnes en leur promettant de gouverner désormais suivant les avis des représentants que la nation aurait choisis. Cette promesse ne fut pas tenue et ne fut pas oubliée. Pendant un tiers de siècle l'Europe eut les yeux attachés sur les Chambres françaises, même après que le sanglant escamotage de Juillet eut amplement fait voir que personne ne prenait au sérieux les conditions du gouvernement constitutionnel. Le nouveau régime s'était assis sur la fiction démasquée de la Couronne inviolable, sur le cens électoral et sur les bayonnettes des gardes-nationaux, citoyens du second degré. Une étude attentive des innombrables transactions qui ont assuré la paix publique et la prospérité de la puissante Angleterre fit comprendre sans doute au célèbre historien Guizot que la monarchie de Juillet ne devait accorder quoi que ce soit aux récla-

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mations de ses fondateurs, qui demandaient quelqu'élar- |j;issement du privilèice électoral. 11 mit ainsi la nouvelle couronne aux prises avec la garde-nationale : le sutfra<^e univeisel, auquel nul ne semblait avoiisOngé, se dressa victorieux sur la Lrèche, et la révolution dont les peuples caressaient l'espoir depuis si longtemps bouleversa l'Europe entière en quelques semaines. Bientôt elle a dû reculer, sans que l'ordre ancien put être restauré nulle part. Elle laissa partout au moins quelques éléments des institutions représentatives.

La question du sudrage universel est posée partout, c'est dire qu'en principe elle est résolue. A moins que des facteurs inconnus ne changent le cours de l'histoire, son avènement semble partout inévitable, parce que, tour à tour, chaque parti se trouve conduit à lui faire quelque concession pour obtenir un avantage momentané sur son adversaire ; tandis que l'on s'accorde à considérer comme étrangement périlleuse la tentative de retirer les droits politiques à une classe qui s'en trouve une fois en possession. Dès lors, toute inconséquence, tout instant de faiblesse des privilégiés fera faire un pas à la démocratie, dont le succès résulte à la fois de l'élévation progressive des classes populaires et de l'abaissement progressif des classes dominantes ou dirigeantes. Elle avance ici brusquement, ailleurs d'une manière insensible, mais elle avance partout. L'avènement en favoriserait la paix entre les peuples et la confédération générale, où le droit pourrait trouver enfin quelque garantie, quels que puissent être les inconvénients de ce régime à d'autres égards.

Cependant le jour de la démocratie universelle n'est pas encore arrivé. On fait et l'on défait encore des empires. Au partage de la Pologne, peuple homogène,

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a succédé le partage inachevé de Tempire ottoman, dont les morceaux assemblés par la violence tendaient naturellement à se séparer.

La voix publique a déjà nommé l'État qui doit suivre, mais elle peut s'être trompée. Au moment d'atteindre la position à laquelle ils ont droit par leur supériorité numérique et par une longue patience, les Slaves catholiques de l'Autriche ne sont pas pressés de se jeter dans les bras du tzar orthodoxe, et, le voulussent-ils, ils ne sauraient y [)arvenir avant la solution d'autres conflits dont l'explosion est plus aisée à prévoir que l'issue. La France, qui a tenu sous ses pieds l'Europe entière, s'est donnée elle-même un voisin avec lequel elle ne s'aviserait plus de croiser le fer sans s'être assurée préalablement une grande alliance. La Ptussie, qui a couvert l'Allemagne avec ostentation dans son habile et glorieuse entreprise de 1870, n'a pas été longtemps à s'apercevoir qu'il n'est pas sans inconvénient d'élever trop haut les meilleurs amis. Pologne, Livonie, Bosphore, Slaves des Balkans et de l'Adriatique, la matière à procès ne fera jamais défaut quand le moment semjjlera propice. On récompenserait volontiers le tzar de ses services contre la France comme on a récompensé l'empereur des Français de ses services contre l'Autriche, et l'on ne désespère peut-être pas de pouvoir, cette fois encore, prendre l'attitude de gens attaqués. La rivalité permanente de la Russie et de FAngleterre en Asie permettrait de compter sur un concours maritime important dans une lutte qui ne pourrait plus être localisée. C'est avec raison qu'on se prépare d'avance à faire face de tous les côtés, car l'esprit des peuples les plus acquis à la paix ne l'est pas encore au point d'oublier toutes les blessures, et les vaincus de la dernière guerre occidentale ne sauraient laisser un voisin déjà trop fort devenir plus

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{»uis.<aiit oncurc' r?aiis renoncer à l'ombre rnérne deTindépendaiice.

Ain.si, niaJ<;ré les progrès de la déiDocratie et la contradiction réelle entre les aspirations guerrières et la tendance de l'égalité, la perspective des conflits violents entre les nations n'est jjoint conjurée ; les derniers grands Etats se préparent à s'agrandir encore en consommant l'anihilation ou la subordination des plus petits. Auquel des deux l'avenir ménage-t-il la victoire linale, à l'es^irit militaire, qui inspire l'obéissance et fonde des liiérarcliies, à l'esprit niveleur, qui tend à confondre les nations réduites en poussière et qui rend impossible la stabilité du pouvoir ? On ne saurait énoncer une prévision à ce sujet sans arbitraire, ni même affirmer que l'bumanité soit vouée infailliblement à l'une ou à l'autre de ces deux alternatives. Il semble que l'esprit de conquête ne puisse agir que par secousses, à des intei'valles plus ou moins éloignés, tandis que l'action des forces égalisatrices est constante, les classes inférieures tendant à s'élever par les calculs et les eflbrts qu'inspire le besoin, les classes fortunées à s'abaisser par la jouissance, à perdre de vue leiu's intérêts collectifs sous l'empire des préoccupations individuelles, à s'endormir enfin dans la sécurité qu'engendre la possession. D'autre part les nécessités du travail et du commerce mélangent les l)euples et triomphent insensiblement des haines factices, des souvenirs amers et des défiances héréditaires que la politique cherche à raviver.

L'idée du droit est immortelle. Le droit n'est pas un corollaire de la force. Soumetti-e la force au droit, faire de la force un instrument du droit, c'est réaliser l'humanité, et l'humanité veut vivre. Le droit n'est réalisable que dans la paix, le droit, c'est la paix ; et la paix diu-able, la paix garantie est incompatiljle avec

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une pluralité d'Etats souverains. La sainte alliance des peuples n'est donc pas une chimère, c'est un idéal dont il faut tendre constamment à se rapprocher, sans oublier jamais que l'idéal ne saurait être atteint sur un point qu'il ne le soit en même temps sur tous les autres, et que par conséquent la réalisation complète en recule nécessairement dans un incalculable avenir. Ce n'est pas le bien absolu, c'est le meilleur ou le moins mauvais, dans une condition donnée qui forme le but raisonnable de Teftort. La confédération universelle serait l'idéal juridique absolu, les Etats-Unis de l'Europe seraient un idéal politique plus rapproché, qui semble même prendre une certaine consistance par les difficultés économiques résultant de la concurrence d'autres continents. Néanmoins les obstacles qui nous en séparent sont trop grands pour qu'on pût y travailler directement avec quelque espoir de succès et sans risquer d'aller à fins contraires. Il ne saurait être question pour le moment que d'en propager l'idée, d'en inspirer le désir, d'en établir la nécessité et de combattre les passions ennemies.

Détournons-nous donc de ces lointaines perspectives, ne demandons pas ce dont l'avènement de la démocratie permet l'espoir à la justice pour un avenir indéterminé, attachons-nous à ses conséquences prochaines, inévitables. Celles-ci, chacun les a déjà nommées.

Nous trouvons ici des exemples vraiment saisissants de cette ironie qui semble régir toute œuvre de l'homme et qui, plus que tout autre phénomène, ré-

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clame une cxitlicatiuii. La démocratie ne se fonde point exclusivement sur la force : une troupe organisée a fticilement raison de multitudes qui ne le sont pas; en fait, ce sont partout des minorités qui gouvernent. La démocratie se fonde sur la justice et sur la liberté. Il est juste que tous ceux qui sont intéressés à la marche de la république possèdent les moyens d'exercer quelque influence sur des affaires qui sont ](»s leurs, ou tout au moins d'être écoutés. Borné de tous les côtés par les ordres et par les interdictions du pouvoir, l'individu souffrirait une perte excessive du fait de l'Etat, si l'Etat lui-même ne lui ouvrait pas de nouveaux champs d'activité. Celui qui ne peut se mouvoir que sur la ligne tracée par un autre n'est pas libre. Quoi qu'on en dise, par exemple, les femmes ne seront pas libres aussi longtemps qu'on les tiendra loin du suffrage, quels que puissent être d'ailleurs les attentions et les galanteries du législateur à leur égard. Et jusqu'ici le législateur n'en a pas abusé. Le sexe fort n'a su voir dans sa compagne que l'organe de sa perpétuation et la matière de ses plaisirs. A la question posée autrefois de savoir si les femmes ont une àme, le Gode Napoléon a répondu franchement par la négative. 11 faut que l'épouse apporte à l'époux sa personne et ses biens sans compensation d'aucune sorte ; il faut que la fille du peuple meure de faim ou se prostitue ; surtout il faut que chacun puisse la séduire impunément. Et ce résultat a paru si précieux que pour l'assurer on n'a pas craint de semer dans la société des milliers d'enfants qui ne lui doivent que la haine. Les protestations ont beau se multiplier, on ne saurait attendre une réforme sérieuse de ces iniquités aussi longtemps que la voix des femmes ne pèsera pas dans la balance. Nulle part on n'a vu une classe privilégiée rendre spontanément justice

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à la classe asservie. Il n'y a rien de commun entre la justice et le bon plaisir. Ainsi, la participation de tous les ressortissants de l'Etat aux affaires publiques e.st un postulat de la justice, un élément de la liberté, c'est entendu. Etre un citoyen libre signifie précisément pour un grand nombre avoir son mot à dire dans les affaires d'intér*^t commun.

Mais être libre, c'est faire ce qu'on veut. Je ne suis pas libre si je ne puis pas faire faire aux autres ce que je voudrais qu'ils fissent et m'aider de leur force pour l'accomplissement de mes desseins. Je ne suis pas libre lorsque je suis obligé de voir mon voisin dire et faire ce qui me déplaît, sans pouvoir l'en empêcher ni l'en punir. C'est ainsi que nous sentons naturellement et que nous sentirons peut-être toujours. La démocratie confiant le droit d'ordonner à des masses irresponsables, dépourvues de cette culture artificielle qui nous façonne à restreindre nos passions, il est clair que la majorité fera purement et simplement ce qu'elle voudra. Le commandement et l'exécution se trouvant en fait dans les mêmes mains, le pouvoir public ne connaît aucune limite. Quelle que soit la valeur des théories de Piousseau sur le contrat social, l'omnipotence absolue qu'il attribue au souverain démocratique e.st l'énoncé brutal du fait. Les théoriciens d'une autre école auront beau tracer autour de chaque personne individuelle un cercle de droits dits naturels et crier à la loi : ce tu ne pénétreras pas dans cette enceinte, » la démocratie ira partout, fouillera tout, et, si on lui résiste, écrasera tout ; car, enfin, qui pourrait l'en empêcher ? — L^niquement un frein intérieur qu'elle n'a jamais porté !

La démocratie comprend d'instinct, elle sent que votre liberté prétendue insulte à la sienne. Elle est gênée si vous faites une chose qu'elle n'approuve pas,

la (issiez-vous seul, en chambre fermée; elle est blessée si vous n'allez pas où elle entend que chacun se porte; vous lui manquez si vous ne pleurez pas lorsqu'elle veut qu'on se lamente ; vous l'oflensez si vous n'illuminez i)as lorsqu'il lui plaît qu'on illumine. Des lampions, si vous êtes sages, beaucoup de lampions ! ou ce ne sont pas vos vitres seules qui pourraient bien être brisées. La démocratie, où l'on arrive par l'effort des individus pour conquérir la liberté personnelle, al)outit dans la pratique à supprimer cette liberté d'une manière plus complète et plus incisive que tout autre système de liouvernement. Ceux qui seraient tentés de contester cette assertion en comparant la police de Paris ou de Berne à celle de St-Pétersbourg ou de Pékin ne regardent pas à ce qui importe le plus. L'état de fait est partout l'œuvre du passé, mais ce qui fait l'avenir ce sont les tendances. Le gouvernement français est démocratique, mais la loi française n'est pas l'œuvre de la démocratie. Attendez, pour juger, que la démocratie ait abattu tout l'ancien édifice et renouvelé toutes ses institutions suivant son idée. 11 faut savoir de quel jour on date, comparer ce qui existait alors à ce qui existe aujourd'hui, mesurer le chemin parcouru et déterminer le point où l'on marche. Ce que veut la masse, c'est ce que veulent les individus les plus fortement animés des sentiments communs à la classe la plus nombreuse, c'est-à-dire la moins cultivée intellectuellement et moralement, et ceux qui prendront la peine d'observer verront bientôt combien les autres jouissances paraissent fades au prix du plaisir d'humilier et de faire souffrir ceux qu'on hait et ceux qu'on envie. <( Aristocrate, fais ta prière, » voilà le mot ; et par aristocrate, il faut entendre tout ce qui sort de la foule par la fortune, par la nature du travail ou par la direction de l'esprit et la noblesse du

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caractère. Est aristocrate quiconque se permet d'avoir une idée à lui sur un sujet quelconque, la chose s'entend d'elle-même, puisque le nombre des personnes qui en sont capables est assez restreint. Naturellement la politique ne saurait arriver à réaliser l'égalité de fait qu'en supprimant sans rémission toute liberté, puisque le libre jeu des supériorités naturelles aurait bientôt rétabli des distinctions. L'aristocratie du savoir, l'aristocratie de la vertu ne sont pas moins odieuses que les privilèges de la naissance et de la fortune ; la démocratie aspire en vertu de sa nature propre à refouler tout ce qui s'élève au niveau de la culture moyenne, et par conséquent à faire baisser constamment ce niveau lui-même, qui ne saurait se maintenir que par le déploiement et par l'attrait des supériorités naturelles.

Un gouvernement démocratique travaillera certainement à répandre l'instruction. Il rendra l'enseignement primaire obligatoire et gratuit, et dépensera beaucoup pour cela. Mais ses programmes scolaires refléteront toutes les ambitions de l'ignorance ; mais la politique aura le dernier mot dans le choix des instituteurs, dont le cœur ne sera pas à leur école ; mais la préparation des instituteurs sera mauvaise, parce que la culture scientifique proprement dite sera suspecte et mal vue, comme tout ce qui suppose quelque éminence et tend à créer des rangs. Où la haute science est méprisée , l'instruction élémentaire ne saurait fleurir. Ainsi la démocratie, dont l'avènement n'est rendu possible que par un développement général de l'intelligence, tend à paralyser l'intelligence; la démocratie, sortant d'une commune aspiration vers la li- ])erté, aboutit à la négation de la liberté.

Fondée en principe sur la justice, la démocratie vat-elle se tourner aussi contre la justice ? — Nous le

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craignun.s. i'our tain,' léj^iier la justice entre les particuliers, t(jut coiuine dans les ra})iJorts entr'eux et l'Etat, il tant des tribunaux éclairés et indépendants; mais riiidépendance des magistrats ne saurait tarder à faire échec sur un point ou sur l'autre aux volontés populaires. Le peuple souverain ne soulïre rien qui lui résiste et rien qui n'émane de lui. La majorité populaire voudra désigner les juges, et les nommera à terme, pour les avoir bien dans sa main. Exiger des candidats la science des lois ou la preuve de connaissanœs quelconques serait apporter des restrictions au pouvoir des électeurs, qui n'en comporte aucune. On aura donc des juges de parti, choisis exprès pour rendre des services ; l'indulgence ou l'impunité seront assurées aux bons, quoi qu'ils fassent, tandis qu'innocents ou coupables, les mauvais seront frappés dès qu'ils seront mis en cause, et le gain d'un procès dépendra du choix d'un avocat bien noté. Ce ne sont pas là de simples déductions, les exemples tbisonnent ; la justice des démocraties est en proverbe depuis longtemps.

Au milieu du XYIIl^ siècle, Helvétius a réclamé l'abolition des privilèges afin d'assurer au mérite la direction de la société : il se fiait à l'ambition pour mettre au jour les talents et faire pousser le génie. Et en effet, durant une période transitoire qui n'est peutêtre pas écoulée en tous pays, l'accès de toutes les classes aux charges publiques et l'établissement des assemblées représentatives a produit une sorte de gouvernement des capacités et réalisé des progrès véritables. Mais en approchant du terme de l'évolution, on ne peut plus méconnaître que le gouvernement populaire fait dépendre fatalement la direction des affaires, le règlement des compétences et le sort des particuliers des opinions et des sentiments qui prévalent dans la

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partie du peuple la plus nombreuse et la moins éclairée, ce qui ne saurait manquer, semble-t-il, d'immobiliser la civilisation dans le médiocre ou de la ramener vers la barbarie. Peut-être même un calcul fondé sur l'observation conduirait-il à conclure que le gouvernement finira toujours, en vertu d'une loi statique infaillible, par tomber aux mains des moins scrupuleux, des plus rusés, des plus fourbes, des plus formidables. D'ellemême la crédulité se porte au-devant du mensonge, et lorsqu'on juge un bomme capable de tout, on ne se met pas volontiers en travers de son chemin.

Cependant le principe de la démocratie est juste, pour peu que l'existence de la société, c'est-à-dire de l'humanité^ le soit elle-même ; car nul, finalement, n'a qualité pour dire : c'est à moi de commander, à vous d'obéir. Chacun étant intéressé à la marche des affaires publiques, chacun, nous le répétons, a le droit d'y dire son mot et de concourir eflectivement à la décision. L'expérience prouve suffisamment qu'on ne saurait compter sur une classe pour avancer ni pour sauvegarder les intérêts d'une autre classe. Celui qui reçoit sa loi toute faite des mains d'un autre n'est pas libre et n'est pas ménagé. Le gouvernement de la noblesse est inséparable des privilèges économiques de la noblesse; le gouvernement des riches, nommé jadis gouvernement des classes moyennes ou gouvernement de la raison, faisait peser sur les classes laborieuses le poids de l'impôt et les risques de guerre ; la loi faite pour le sexe par les hommes seuls fait de l'épouse une servante et de la fille pauvre une chose. Un manda-

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laii'e irrévocable est un maître qui ^ève vos affaires dans son intérêt propre et non dans le vôtre. Ainsi la démocratie a sa raison d'être indéniable. D'àUleurs, ici conmie partout, de telles discussions sont oiseuses. 11 n'y a pas de cboix. Sauf une armée conquérante, on clierclie en vain la force qui pourrait abolir durablement la démocratie une fois qu'elle est installée. Puen ne saurait en arrêter le proi^rès, bien qu'il puisse quelquefois êtie retardé; et s'il était possible de donner aux masses une conscience de leurs besoins véritables assez nette pourobtenird'ellesuneabdication volontaire, il n'y aurait plus de raison pour en exiger un tel sacrifice, puisqu'elles seraient désormais capables de se gouverner. Ce que la justice demanderait, on le voit sans peine, ce serait un ordre de choses où chacun aurait voix au chapitre dans le règlement des affaires de tout le monde, mais où la voix de chacun compterait en raison de sa capacité présumée et de son apport constaté. Bien qu'un tel résultat ne put être approché que grossièrement par des lois générales, ce serait déjà beaucoup d'en approcher. L'organisation des comices par centuries dans l'ancienne Rome, le système électoral autrichien nous offrent des exemples de tels essais. Pour que le gouvernement représentatif méritât son nom, il serait essentiel que chaque électeur fût réellement représenté ; or, on n'est pas représenté par le fait d'avoir donné son suffrage à quelqu'un. Il faudrait qu'il y eût un rapport positif entre la personne élue et les intérêts permanents de ses électeurs, ce qui est incompatible avec des circonscriptions électorales purement géographiques, où les éléments sociaux les plus différents concourent à la nomination d'un même député. Un système qui grouperait les électeurs par professions : agriculture, industrie, commerce, science, etc., réaliserait mieux les deux conditions d'une repré-

r<entation véritaJjle, équité et sincérité ^ Mais les institutions de ce genre ne sont pas bien stables, les circonstances ne s'y prêtent pas également dans tous les pays, et lorsc{ue l'heure de les fonder est passée on i;'eftbrcerait en vain de la rappeler.

Le problème politique n'est donc pas de remplacer la démocratie ; et ce que les lois pourraient essayer pour en corriger les abus, l'oblifi^ation de voter, par exemple, ou la représentation proportionnelle, ne va qu'à la réaliser d'une façon plus complète et plus conséquente. Le problème serait de concilier dans la mesure du possible le gouvernement populaire avec les lumières, la justice et la liberté. Tel serait le mieux, tel serait le bien dans la sphère politique. Eh bien ! ce mieux politique, nous ne voyons pas comment il pourrait être obtenu par les procédés politiques. Ceux qui le poursuivent se meuvent dans un cercle vicieux. On n'a aucune chance de faire adopter d'autres mesures que celles qui plairont aux mass«' ;, et c'est précisément le jugement et les goûts des masses qu'il importerait de corrioer. Quelle que soit la constitution, c'est toujours la volonté humaine qui en fait mouvoir les rouages ; c'est toujours sur la volonté d'un seul, de plusieurs ou de tous qu'il faut agir pour en obtenir un bon résultat. La commune illusion des théoriciens politiques est de croire que leurs mécanismes perfectionnés corrigeront par leur vertu propre les vices de l'impulsion initiale, de sorte que chaque fonctionnaire ne songeant qu'à son avantage particulier, le public sera bien servi. L'erreur est grossière : l'opposition des intérêts et des amours-propres assurera bien , si l'on veut, la sévérité des contrôles et garantira l'exécution ponctuelle des

1 Voir le développement de ce point de vue dans La démocratie et le régime parlementaire, par Adolphe Prins. Bruxelles 1874.

.{■i LA CIMIJSATION ET LA CROYAXCK

ordres donnés ; mais si les ordres sont mauvais, si l'intérêt général n'en est pas l'inspiration véritable, leur exécution ponctuelle n'en rendra pas le résultat meilleur. La flifficulté s'accroîten démocratie, où la responsabilité n'existe nulle part. Partout où subsiste réellement l'opposition du souverain et des sujets il y a certaines précautions à prendre, il faut observer certains ménagements vis-à-vis du peuple, dont le mécontentement deviendrait redoutable s'il allait trop loin : qu'ils fussent l'incarnation d'un droit divin ou l'émanation d'un pays légal, les pouvoirs qui l'ont oublié s'en sont mal trouvés. Mais quand le droit et la force ne sont qu'un, qui les bornera? et s'il plaît à l'omnipotence de franchir les barrières qu'elle s'était prescrites ellemême, qui les relèvera? Les délégués s'armeront-ils de leur mandat contre celui dont ils le tiennent ? — Ils l'ont essayé de bonne foi dans quelques rencontres, mais la tentative n'était pas moins illégitime que désespérée, car, écrite on non, la loi ne subsiste que par la volonté du souverain.

L'omnipotence est incompatible avec tout droit des minorités et des individus; mais l'omnipotence ne saurait se limiter elle-même par voie de contrainte, elle ne comporte que des freins moraux. La moralité du grand nombre est l'unique appui que la liberté puisse trouver pour subsister en démocratie. La liberté des citoyens resterait compatible avec l'exercice de la souveraineté par le peuple, si le peuple respectait, s'il aimait, s'il comprenait la liberté. Sentiment de justice, calcul d'intérêt, il n'importe. Si la conscience du de-

LA (JLESTIÔN POLITIQUE )^5

voir était réveillée en lui, la conscience du devoir lui apprendrait que rien ne saurait dispenser personne de faire son devoir, et que par conséquent certaines défenses, certains ordres ne pouvant pas être observés, ne doivent pas être donnés, mais qu'il faut laisser agir chacun suivant ce qu'il croit être bien, aussi longtemps qu'il n'empêche pas le voisin d'en faire autant. L'intérêt personnel bien consulté dirait à chaque citoyen que les rôles peuvent changer et que, si quelque jour la majorité l'écrase, le souvenir du plaisirqu'il a trouvé jadis à faire marcher les autres ne lui paraîtra peutêtre pas une compensation suffisante. Que les citoyens apprennent, chacun pour son propre compte, à se gouverner, c'est-à-dire à se limiter eux-mêmes, et leur volonté collective respectera la liberté des particuliers. Ce sont-là certainement des banalités, et l'espoir d'un tel avenir pourrait bien être une utopie ; il serait infiniment à souhaiter qu'il s'ouvrît un chemin plus court pour arriver au respect des droits naturels par la législation ; malheureusement, la démocratie n'en fournit pas.

Pour l'application des lois, le problème est identique. Les magistrats seront éclairés, seront impartiaux lorsque ceux qui les nomment tiendront à ce qu'ils le soient. Celui qui, sans méditer d'usurpation, voudrait être protégé dans ses biens, dans son honneur et dans ses entreprises comprendra, s'il réfléchit, que pour appliquer les lois il faut les connaître, et ne craindra pas de restreindre son bon plaisir comme électeur en imposant aux candidats à la magistrature l'obligation de présenter quelque preuve de leur compétence. Puis, dans leur nombre, il choisira des juges non suivant ses sympathies politiques, mais suivant l'opinion qu'il a de leur intelligence et de leur caractère. Enfin il ne reculera pas devant les sacrifices de pouvoir nécessaires

36 l-\ CIMLISATIM.N HT LA CHUVAXCE

pour assurer leur indépendance. L'important est qu'il sache réfléchir. Bref, pour avoir de bons jugements en démocratie, il faut que la conscience publique mette la justice au-dessusdes partis. Ce point essentiel ne saurait être obtenu par les voies légales, il dépend uniquement des mœurs.

Loin de mettre en péril la haute culture, la démocratie en favoriserait plutôt l'avancement si le peuple souverain était assez éclairé pour comprendre: d'un côté que cette culture, qui restera nécessairement le partage d'un petit nombre, est néanmoins indispensable aux progrès de sa propre instruction ; de l'autre que loin de pouvoir définir cette culture supérieure et d'en connaître les chemins, il ne se fait pas même une idée bien claire de la culture à laquelle il doit tendre et qu'il peut espérer pour lui-même. En matière d'instruction publique à tous les degrés, il faudrait qu'il se dessaisît en faveur des hommes les plus éminents dans chaque branche, ou du moins qu'il prît le parti d'adopter leurs avis de confiance. Pour s'y résoudre, il lui faudrait tout au moins savoir qu'il ne sait pas ce que c'est que savoir, humilité qui suppose une intelligence assez développée. Ce n'est pas la loi, ce ne sont que des efforts individuels qui peuvent porter à ce niveau le législateur démocratique.

Ainsi la justice, la liberté, la civilisation ne se concilieront avec la souveraineté du peuple que par un progrès des lumières et de la moralité générale dont l'exercice de cette souveraineté rend le besoin très sensible à quelques-uns sans le procurer par lui-même ; car ce qu'il fait gagner en expérience est tout au moins compensé par l'aliment qu'il fournit aux passions cupides, à l'orgueil, à la présomption. Si décourageante que puisse être cette conclusion, le salut politique en démocratie dépend uniquement des efforts privés, de

LA UUESTION POLITIQUE 37

la Mission intérieure, s'il est permis de généraliser cette locution, bref, des conversions individuelles que les hommes sains d'esprits et droits de cœur pourront obtenir par leurs exhortations publiques, par leurs entretiens particuliers et par leur exemple. N'attendez rien des partis : évidemment ils se valent tous, car celui qui reculerait devant les moyens employés par son adversaire n'aurait aucune chance de l'emporter. Dès lors, s'il n'a pas disparu de la scène, c'est qu'il est prêt à faire tout ce que fait l'autre, suivant l'occasion. Chacun d'eux accepterait gai ment la charge d'exécuter le programme qu'il prétend combattre aujourd'hui, s'il plaisait à la majorité de la lui commettre. De ce côté, il n'y a rien, absolument rien.

Chercher dans quelque perfectionnement du mécanisme politique un remède aux excès de la démocratie sans toucher au principe de la démocratie, c'est chercher un levier propre à fonctionner sans point d'appui. L'unique ressource est de gagner les individus l'un après l'autre au respect de la justice. Mais la mission moralisatrice où l'on se rabat n'est pas une entreprise aussi chimérique, aussi désespérée qu'il le semblerait à première vue. En effet, pour obtenir quelque chose en politique, et même de beaux résultats, il ne serait pas nécessaire d'avoir réformé les sentiments du peuple entier, ni de la majorité du peuple ; il suffirait de changer un peu les proportions dans le sens du bien, et de persuader à ceux qui ont déjà pris intérieurement parti pour la liberté que c'est un devoir pour eux de travailler à propager leurs convictions. Finalement^ il

'AS \.\ CIMIJSATIO.V ET LA <:R«)YAXCK

y a dans le iiKjnde (juelque cliose comme le bon sens. (Chacun aime à voir triompher la justice dans les afl'aires où son intérêt personnel n'est pas engagé. Si la candidature d'hommes consciencieux et connus pour tels se trouvait franchement posée, un ou deux avocats décidés y rallieraient bien quelquefois assez d'électeurs pour faire sortir leur nom des urnes, car tous les électeurs ne sont pas enrégimentés. La notoriété désigne déjà quelques hommes purs dans les parlements de chaque pays et prouve ainsi que la possession de la confiance publique n'est pas absolument incompatible avec la dignité du caractère. Si le noyau des députés résolus à faire passer la justice avant tout grossissait au point d'être compté parmi les groupes de la Chambre, il rallierait dans bien des rencontres les fractions dont rintérèt particulier ne s'opposerait pas à la justice en l'affaire agitée, tantôt l'une, tantôt l'autre. On a déjà vu des choses pareilles. Les puissances que nous invoquons sont à l'œuvre dans bien des lieux ; il s'agirait simplement de les renforcer.

Concilier la démocratie et la liberté, tel est le but. Inspirer aux individus, un à un, le respect de la liberté individuelle, leur en communiquer l'intelligence, telle est la tâche. L'œuvre n'est pas impossible, elle est difficile. Nous avons vu qu'en face de la souveraineté populaire les garanties politiques, les dispositions constitutionnelles pour assurer la liberté des individus dans l'Etat sont illusoires. Cette liberté ne subsistera que dans la mesure où la majorité voudra qu'elle subsiste. La majorité ne le voudra pas sans de puissants motifs, car la liberté du voisin est un obstacle à la nôtre : naturellement nous voudrions lui faire faire ce qui nous plaît, nous voudrions qu'il voulût ce qui nous plaît. Pour modifier ce sentiment ou pour en contenir les effets, l'esprit politique lui-même ne nous

LA QUESTION POLITIQL'E 39

offre que de faibles ressources. Celui dont la politique est l'impulsion, dont un idéal politique est l'Idéal, celui dont les affections se concentrent exclusivement sur l'Etat auquel il appartient, voit naturellement dans l'Etat le moyen et le lieu convenaJDles pour réaliser tout ce qui lui parait bien. Par conséquent il ne tend pas à limiter la compétence de l'Etat, mais bien plutôt à l'affranchir de toutes limites, soit qu'il ait réellement le bien public en vue, soit que, ambitieux vulgaire, il cherche simplement à se satisfaire lui-même par l'exercice du pouvoir. Nous ne ferons donc pas aimer la liberté par des considérations purement politiques, nous ne la ferons pas même comprendre, car on ne l'entend pas sans quelque peine, et tout effort suppose un intérêt.

Réussirons-nous mieux par des considérations matérielles ? — Peut-être auprès de quelques-uns, s'ils ne sont pas déjà tout convertis. Sauf à réclamer dans l'occasion des droits protecteurs, les industriels, les négociants, les capitalistes sont \olontiers libéraux, ils n'aiment pas que l'Etat se mêle de leurs affaires ; mais ces groupes ne forment ensemble qu'une minorité. Le nom de classes dirigeantes ne leur convient déjà plus dans certains pays et ne leur conviendra bientôt plus dans quelques autres. Le pauvre qui leur vend sou travail et le travail de ses enfants paraît libre dans ce contrat ; mais cette liberté nominale ne lui suffit pas ; il invoque la protection de l'Etat, et ses réclamations sont assez pressantes, assez fondées pour décider à intervenir les gouvernements que leur composition devrait le moins y disposer. L'intérêt économique pourra suggérer à quelques-uns de grands sacrifices pour la liberté, il ne les décidera pas à tous les sacrifices, et le fît-il, ce ne serait pas encore assez.

Il faut décidément chercher ailleurs. Il faut trouver

un objet, un bien, un but qui puisse être un but pour toutes les classes de la nation, un bien tel que nul prix ne semble trop grand pour le conserver ou pour l'acquérir, et qui implique la liberté politique comme garantie ou comme condition indispensable. Les forces qui ont créé les libertés modernes pourraient servir à les défendre. Si nous ignorions que l'histoire véritable commence avec l'an 1789, nous nous risquerions à dire que celle des Provinces-Unies sous Philippe II, celles de la Grande-Bretagne et de l'Amérique du Nord sous les Stuarts nous montrent assez clairement la nature de ces forces et nous en attestent la puissance. Quoi qu'il en soit, un renouvellement moral peut seul arracher la liberté civile aux périls qui l'environnent : il s'agit de trouver le mobile capable de produire un tel renouvellement.

En résumé, la démocratie, où tous les peuples s'affaissent plus ou moins rapidement en vertu de leur pesanteur, semble s'opposer par ses tendances naturelles à la guerre entre les nations ; mais elle favorise à l'intérieur la violence des partis et la médiocrité des idées. Hostile aux supériorités individuelles, elle tend par là même à déprimer le niveau général. Organe des passions populaires, elle se concilie mal avec l'impartialité de la justice et menace au plus haut degré la liberté des individus. Il n'y a pas de remèdes politiques à ces maux politiques, attendu qu'en démocratie la force destinée à balancer l'impulsion populaire ne saurait prendre un appui nulle part.

Nous n'affirmons point, on l'a bien vu, que l'empire exclusif du nombre soit le régime le plus équitable. Nous n'entendons point fermer la porte aux réformes légales qui auraient pour objet de tempérer, de corriger

cet empire ; mais? l'adoption de telles réformes par la masse investie aujourd'hui des droits politique supposerait une intelligence des conditions de l'ordre et du progrès social dont les peuples de l'Europe semblent aujourd'hui bien éloignés. Prêts à s'incliner sous des maîtres de leur choix, ils exécreraient l'idée de sanctionner légalement une hiérarchie quelconque. Ainsi toute réforme politique sérieuse impliquerait préalablement une réforme morale, et d'autre part la réforme morale tiendrait bien lieu, du moins en quelque mesure et pendant quelque temps, de la réforme pohtique.

Pour qu'un peuple arrive à borner son action collective — et tout le problème politique est au fond là — il faut et il suffit qu'un nombre de citoyens capable de déterminer un mouvement de l'opinion aient appris chacun pour son compte à se limiter, à se gouverner eux-mêmes.

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