L'AUTEUR
LA CIVIUSATIOW
ET
Les préjugés nationaux s'effacent aujourd'hui de plus en plus. Connaître, savoir, étant devenu le but des hommes dont l'intelligence plane au-dessus des peuples, peut-être ne sera-t-il pas inutile de donner une idée de la position qu'occupe la Russie relativement à l'humanité , aux deux parties du monde qui l'entourent, à la civilisation de l'Occident , à l'Orient enfin qu'elle est appelée à douer de vie et de lumières ?
Tous les publicistes de nos jours , tantôt avec calme et raison , tantôt avec plus ou moins d'aigreur, cherchent
à deviner le mot de l'énigme d'un fait incontestable, . celui de la prépondérance exclusive qu'exerce la Russie dans les affaires générales de l'Europe. Us l'attribuent, les uns à la pusillanimité qu'inspire de tous cAtés son aspect formidable; les autres, plus consciencieux, et par cela même doués d'une vue plus perçante , au-delà de cette masse imposante de forces toutes physiques, aperçoivent encore des causes supérieures plutôt qu'accidentelles. Ils sont frappés, non d'un météore passager , mais d'un développement progressif de destinées pleines de sëve et d'avenir. Ignorant néanmoins les puissants ressorts de tout genre qui font mouvoir ce phénomène nouveau, ils constatent les résultats sans parvenir au centre des causes principales ; ils ne voient la Russie qu'à sa surface, sans pénétrer dans ses entrailles , sans apprécier son individualité , ni les trésors innombrables de vitalité religieuse et morale qu'elle renferme dans son sein , et qui hâtent la marche de sa civilisation.
L'histoire nous a prouvé que la civilisation , but et fait général en lui-même , est soumise dans son développement, comme dans sa marche progressive, aux lois de succession des temps. Elle se révèle et se personnifie dans l'apparition de races entières qui , en la portant au loin à travers l'espace de plusieurs siècles, impriment aux états le cachet d'une individualité particulière. Sa généralité se modifie sans cesse par l'influence variée des gouvernements , des mœurs ,
des usages, des habitudes, 4e la situation géographique, du sol et du climat.
Universelle comme idée et tendance, la civilisation est aussi spéciale qu'infinie dans ses modifications, ses puances et ses modes d'application. Traditionnelle en même temps que progressive, c'est sur les récits du passé qu'elle s'appuie pour perfectionner le présent et engendrer l'avenir. Mais , par cela même qu'elle est fille du christianisme , elle doit se répandre sur la face entière du globe, et ne saurait être réduite à une formule absolue quelconque en dehors de lui. Elle n'appartient exclusivement ni à un siècle, ni à une race , ni à une contrée , ni à une forme sociale unique. Tous les peuples lui apportent leur tribut , développent en temps et lieu une de ses phases si diverses; mais aucun ne saurait la fixer ; car en devenant propriété exclusive , la civilisation perdrait celte universalité qui façonne et qui se sert de tous les instruments collectifs et spéciaux de la création , universalité qui atteste à elle seule son omnipotence et sa divine origine.
La civilisation européenne ou chrétienne, depuis son point de départ jusqu'à nos jours , se résume dans les noms génériques de deux existences historiques, la latine et la germanique^ qui, depuis notre ère, ont été les dominatrices de l'occident de l'Europe. Ces deux existences , dans l'acception entière de ce mot , renferment toutes les autres subdivisions; et les diverses transformations que la civilisation a subies dans' son
mouvement, comme dans ses haltes, ne sont que les rayons d'un même cercle, qui viennent tous se réunir au centre.
Parmi les peuples qui ont mis la main à la grande œuvre de la civilisation , les uns ne furent que des aides , des instruments passagers qui disparurent sans laisser aucune trace de leur labeur. D'autres, au contraire, paraissent avoir été destinés par la Providence à pousser en avant le char de la civilisation, à lui frayer le chemin et à lui élargir la voie. Ce sont ces peuples qui , en la revêtant d'une individualité spéciale , lui donnent un nom , font ressortir les points les plus saillants de son histoire , et dominent l'époque par leur prépondérance marquante sur les destinées humaines. Ces existences historiques, parfois simultanées , plus souvent successives , s'entrechoquant dans le premier cas, s'alliant plus aisément dans l'autre, arrivent , dans le temps et l'espace , à un terme fatal qu'il leur est impossible de dépasser.
La civilisation latine, agissant par l'influence du culte et des dogmes de l'église romaine ; la germanique, par le contact des lois, des mœurs, des habitudes et des besoins , s'arrêtërent toutes les deux devant la race slave, qui parut la dernière à l'horizon de l'Europe, avec un caractère aussi distinctif que ses devancières, mais tellement prononcé , que celles-ci ne purent que > faiblement entamer son individualité.
On se saurait contester que la Russie, comme nation , forme sociale ou gouvernement , ne soit la plus jeune des trois existences principales et qu'elle n'ait paru la derniëre sur la scène où viennent se débattre les intérêts du moncie entier.
Comme elle ne se laissa ni façonner , ni absorber par les idées de l'Occident , la Russie , en se repliant sur elle-même, heurta tout naturellement les anciens représentants de ces idées, accoutumés à l'encens de l'omnipotence qu'ils s'attribuaient exclusivement. Et comment , en effet , n'auraient-elles pas été étonnées d'une résistance inouïe jusqu'alors , ces nations qui indiquaient aux contrées germaines ou germanisées les limites où la civilisation s'arrête, et qui, de même que les anciens Grecs , traitaient de barbares tous les peuples qui elistaient au-delà , à l'exception peut-être d'une seule nation chez laquelle les Français se plaisaient à trouver d'aveugles imitateurs?
En se mettant à sa place et en prenant sa part aux intérêts généraux de l'Europe , la Russie y apporta d'emblée une action énergique qui consterna l'Occident. Il semblait déjà sentir confusément d'avance que . l'omnipotence allait lui échapper. Cependant , loin de voir dans l'énergie de la Russie une maturité, fruit de forces nourries et augmentées par une sëve intérieure et vitale , il s'obstina long-temps à ne l'attribuer qu'à l'organisation matérielle d'une force brutale. Il se refusait à l'évidence d'un fait nouveau amené par les
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voies de la Providence , et représenté par la vie d'un état jeune que son action vers l'Occident inscrivait d'un seul jet dans ses^ annales.
C'est en raison même de la jeunesse politique extérieure de la Russie , qu'on ne voulait lui reconnaître aucune ressource intelligente et morale. On négligeait de remonter aux causes qui , pendant des siëcles , la tinrent en quelque sorte à côté du reste de l'Europe, sans lui permettre avant le xyiii°^*^ siècle la moindre intervention dans les débats généraux : on passait , dis-je, négligemment sur ces causes qui prolongèrent sa jeunesse assez long-temps même pour que d'autres Empires eussent le temps de s'élever , de s'agrandir et de disparaître du théâtre politique et social.
Cette surséance séculaire de la Russie , seule et unique représentante de la race slave dans la marche de l'humanité , fut , sans aucun doute , une œuvre d'économie de la Providence. La sagesse éternelle la tenait en réserve pour la faire apparaître tout à coup, à l'instant marqué par ses décrets immuables , comme elle l'avait fait à l'égard des hommes du Nord qui inondèrent le monde romain. Ces derniers néanmoins n'avaient qu'une mission exterminatrice et vengeresse, tandis que celle de la Russie fut d'être une digue, contre laquelle viendrait se briser l'esprit d'envahissement , de bouleversement , de conquêtes , ainsi que toutes les tendances subversives qui , un instant , ont menacé l'Occident d'une ruine totale.
Hors de contact avec l'Europe, la Russie s'élaborait elle-même dès le ix^^ siècle ; elle enfantait dans la peine et la douleur, pour réunir des populations éparses sur une étendue immense, et pour les centraliser lentement à la suite des siècles. Elle se voyait obligée de conjurer tour à tour l'âpreté du sol et du climat, de combattre sans cesse contre l'invasion extérieure et la barbarie du dedans, de s'arrêter souvent, de reculer même pendant ses luttes intérieures. MsAs ces moments d'affaissement sei*vaient à lui donner ensuite une réaction plus vigoureuse et à mettre plusd'ensemble dans son travail.
Tout contact , toute communication devenaient difficiles à des populations disséminées sur ces plaines pour la plupart marécageuses , coupées à perte de vue de lacs , de rivières et de forêts , depuis la source du Volga jusqu'à Temboucbure du Dnieper. De là cette lenteur dans l'écbange des rapports , entrave néanmoins puissamment favorable à l'opiniâtreté du provincialisme qui dissociait la Russie. Les tendances , comme les intérêts , au lieu de se concentrer , de se lier sur tous les points , se divisèrent en des infiniment- petits de bourgades , de provinces et de fiefs subalternes , au milieu desquels on voyait disparaître et le Souverain et l'unité de la patrie; ce qui facilita considérablement la conquête des Tartares.
Mais cette conquête même, en obligeant de réunir toutes les forces contre un ennemi commun, servit
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à fournir les moyens de travailler à la centralisation du pouvoir ; elle accoutuma à se soumettre impérieusement au mot d'ordre, à obéir à un seul prince , et elle devint ainsi le premier échelon d'une souveraineté absolue. La Russie, absorbant petit à petit les forces des Tartares, arrêta ainsi le débordement de la barbarie asiatique qui menaçait d'envahir l'Europe ; et certes , c'était là un service bien plus important à la cause de la civilisation et des intérêts généraux de l'Occident, que si elle fût intervenue dans les rixes des têtes couronnées et des Papes.
C'est donc la Russie qui vint à la traverse de la barbarie , et qui , en occupant, en écrasant même les Huns, les Tartares , les Bulgares et tant d'autres races , sauva l'Europe, alors que tous ses états risquaient d'en devenir la proie. La reconnaissance chrétienne refuseraitelle d'avouer que le mérite de la Russie , à cet égard, ne le cëde en rien à celui des vainqueurs du Croissant dans les plaines de l'Andalousie et de la France?
La Russie surmonte, brise lentement, il est vrai, mais à coup sûr, des entraves bien autrement difficiles que celles qui sont tant vantées dans l'histoire des autres nations. Toujours seule, sans aide, sans appui extérieur , ne tirant ses ressources que d'ellemême, on la voit lutter simultanément et contre les hommes et contre la nature. Cette immense étendue , qui aujourd'hui lui sert d'égide, n'était aux temps de sa formation qu'un véritable obstacle, puisque,
comme je Tai déjà fait observer , le défaut de communications faciles rendait impossible toute action énergique , propre à resserrer l'espace. Les peuplades que la Russie a réunies et concentrées dans ces derniers temps , pour les conduire à la civilisation , étaient autant de satellites errants, sans liens entre eux, sans foyer, sans centre de gravitation, privés de la force d'attraction, qui facilite et dirige aujourd'hui leur mouvement.
Une vieille civilisation avait humanisé la partie de l'Asie , avec laquelle l'occident de l'Europe se trouvait en contact, tant sur les champs de bataille que par des relations commerciales ; et quoique cette civilisation surannée fut sur le point de s'éteindre , elle n'en avait pas moins , de concert avec le climat , enlevé la rude écorce de la nature primitive. Les parties du centre et du nord , au contraire , parallèles à la Russie , et qui devaient , par son moyen , s'engrener dans l'Europe , nomades , féroces et surtout voisines immédiates, ne tendaient qu'à enrayer son travail de cohésions en y mêlant des éléments répulsifs.
Cette cosmogonie sociale et physique, particulière à la Russie, et sans exemple dans les annales du monde tant ancien que moderne, avait donc besoin de siècles pour se consolider ; pour passer , avec tous ses éléments, de l'état d'embryon à un état de vie et de croissance. Il lui fallait un espace de temps
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incommensurable pour qu'elle acquit la forme générale j commune aux autres nations , et qu'elle pût donner acte de son avènement et de sa participation au développement et à la marche de l'humanité.
Dans cette marche, où toutes les nations ont eu leurs époques d'enfance, de jeunesse, de maturité et de décadence ; où la durée de chacune de ces époques donnait , pour ainsi dire , l'échelle du plus ou moins de durée de celle qui lui succédait; comment mesurer les périodes de vie de la race slave ; de cette Russie qui , pour les questions européennes , passe encore pour sortir à peine de l'enfance ? Gomment définir et mesurer ces périodes , quand sa virilité ne date que du xviii* siècle, et* qu'on ne saurait encore ni prévoir, ni même pressentir sa maturité , c'est-à-dire , le développement entier et complet de son organisation matérielle et morale ? Déjà , cependant , on n'a pas craint de l'accuser de vermoulure intérieure ; on a été même jusqu'à lui prédire l'imminence d'un cataclysme , à cet Empire dont la sève n'a eu encore le temps ni de circuler complètement, ni d'agir.
Le premier moteur organique des Slaves de la Russie, c'est sans contredit la lumière divine ou Tintroduction du christianisme catholique d'après les rites de l'Orient. Elle trouva dans l'Evangile une nourrice saine et vigoureuse pour soigner son enfance ; et à mesure qu'elle grandit et se développa, elle y trouva encore un guide consolateur pour la diriger dans les époques critiques. Elle eut sans cesse recours à ce conseil de sublime vérité, que le christ anisme prodigue aux individus comme aux nations.
La parole de Jésus -Christ arriva en Russie sous la forme du culte catholique gi'ec , et ce culte , en s'entant sur le sol comme dans les cœurs , fut pour les Slaves la source de leur individualité, et devint en quelque sorte inhérent à leurs destinées. Il sépara la Russie de l'Occident, tout en lui servant de labarum et de bouclier contre les incursions des Barbares , ainsi que de remède efficace dans ses maladies intestines. Son essence est donc devenue éminemment slave , et de nos jours l'Eglise russe
représente TEglise primitive , et en egt pour ainsi dire le synonyme.
La chrétienté de l'Occident a en général depuis long-temps oublié l'origine du schisme des deux Eglises, et il est également hors de ma portée et de mon ressort de vouloir faire revivre le passé. L'anathème, lancé du haut du Vatican jcontre les schismatiques , a été accepté par l'Europe comme un fait existant depuis des siècles, et il a accoutumé les esprits , même les plus inquiets et les plus critiques , à se contenter d'admettre le jugement des Papes, sans en rechercher la raison.
Dans les diverses vicissitudes et les nombreuses persécutions auxquelles l'Eglise d'Orient fut de bonne heure en proie, elle se borna à la sainte et sublime mission de consoler les malheureux et de relever les faibles. Ces ménies vicissitudes entourèrent le berceau de la Russie, et les ministres des autels devinrent de même des pacificateurs. Us se firent un devoir de soutenir l'esprit national , tant contre l'oppression du joug des Tartares, que contre les envahissements du catholicisme romain , qui s'élevait en question d'état , menaçante pour l'individualité originelle de la Russie. L'ordre teutonique , la noblesse polonaise conquérante , la Lithuanie slave , la Petite-Russie , la Russie Blanche, étaient l'expression armée de ces envahissements , qui venaient se briser contre l'esprit religieux identifié à l'esprit national , et que le clergé entre-
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tenait exclusivement dans les populations. Le clergé , était donc , dans toute l'étendue de l'Église primitive , la vivante expression de la parole qui enseignait la charité chrétienne, et il lui donnait une application immédiate par le rôle de consolateur et de conseiller, rôle dont l'investissaient les calamités publiques. Satisfait de remplir cette œuvre dans toute son étendue, le clergé grec s'enquérait peu des décisions de Rome , sans portée pour lui ni pour ses peuples. Il la laissait s'armer de toute sa logique pour noircir ses principes et ses dogmes ; et tous les chrétiens d'Occident finirent enfin par envisager le culte grec comme un schisme sombre et superstitieux.
Le Protestantisme, qui, d'une religion dont l'unique source doit être la foi, a fait une confession discutante, une science critique qui va disséquer les convictions avec le scalpel du doute, accepta sans examen cette tradition scolastique, et la propagea de son mieux. Ses docteurs adressèrent à l'Église grecque les mêmes reproches qu'à celle qu'ils avaient reniée, et appuyèrent ainsi de leur autorité toutes les notions erronées établies sur son compte.
Intimement convaincue de son orthodoxie, l'Église grecque ne fut, tant matériellement que spirituellement, ni discutante ni militante ; et comme le prêche n'était pas un des éléments principaux de son rite , et que son action se réduisait à donner un exemple vivant de l'exercice des vertus chrétiennes, elle ne fut influencée
par aucune des causes qui stimulèrent souvent l'Eglise romaine à sortir violemment de sa mission. Le caractère de sainteté, d'humilité et d'indulgence demeura donc le signe distinctif de l'Eglise d'Orient. Aussi ne se fit-on pas faute de lui reprocher des vertus qui prouvent à quel point elle est restée fidèle à l'enseignement primitif, et combien pur elle l'a conservé dans son sein. On a feint de la méconnaître, et de ne regarder sa tolérance envers les autres cultes que comme un signe d'impuissance et de doute d'elle-même.
Voyons cependant comment l'Eglise grecque explique les motifs de sa tolérance. Attachée à la lettre, au sens bien clair de l'Écriture Sainte , elle n'ose prendre sur elle de nomtneryau^^^^ aucune église qui croit que Jésus est le Christ, a L'Eglise chrétienne, dit-elle, peut être (( ou purement véritable j c'est-à-dire , professant* la (( vraie et salutaire doctrine divine, sans aucun mélange « d'opinions humaines erronées et .pernicieuses ; ou « impurement véritcAlCj c'est-à-dire, mêlant des opi- <( nions humaines erronées et pernicieuses à la vraie (( et salutaire doctrine chrétienne. Et malgré que l'Eglise « grecque assure posséder et avoir conservé la véritable « et pure doctrine dans son symbole, elle reste néan- <( moins fidèle à sa définition et ne condamne pas avec <( absolutisme les confessions qui s'en sont éloignées. » La Russie s'appropria l'essence et l'esprit de cette Eglise, et l'on verra bientêt par l'influence que le culte grec exerça sur ses destinées, comme sur son développement,
si c'est ail détriment des lumiëFes et des connaissances mondaines, qu'il nourrit et agrandit le sentiment profondément religieux de toute la nation.
En acceptant comme un don d'en haut tout progrès dans les sciences humaines, l'Eglise grecque le bénissait, le sanctifiait pour ainsi dire. Ses annales ne nous offrent nulle part des anathëmes contre une découverte quelconque , soit en astronomie , soit en physique , soit en chimie, parce qu'elle sentait bien que ces découvertes, étant la propriété exclusive du vaste domaine de la création, devaient par là provenir du Créateur qui lui avait donné la vie. Ne révoltant jamais contre elle la raison pratique, et ne se mettant pas à la traverse du développement matériel de l'intelligence de l'homme, elle n'interdisait que le mal moral. Liée au monde par son côté purement spirituel, sans tendance aucune vers la domination temporelle, elle n'a Jamais donné l'exemple d'un contraste frappant entre son enseignement et ses actions. On ne la vit jamais ni blesser ni froisser les intérêts de ses enfants. Acceptant sans murmure tout mouvement en dehors des sentiments religieux, domaine exclusif de l'âme ; toujours la même dans tous les siècles et dans toutes les positions, elle n'a éprouvé, comme progrès, aucune scission de protestantisme, ainsi que cela eut lieu dans l'Eglise romaine. Les réformateurs de celle-ci furent salués à leur apparition du nom d'émancipateurs, tandis que les dissidents de l'Église d'Orient n'ont à montrer
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que leur petit nombre et leur faiblesse. Leur nom de P^ieux-croyants ne prouve-t-il pas d'ailleurs qu'il s'agit pour eux, non de l'avenir, mais du passé? Aussi, loin d'admettre aucun progrès mondain, s'opposent-ils formellement à toute instruction , à tout avancement social , tellement ils sont attachés à quelques minutieuses traditions.
L'Église grecque se distingua de plus par sa soumission passive au pouvoir temporeL Jamais elle n'entrava le gouvernement de la Russie dans sa marche ; jamais elle ne tenta de l'entraîner dans des démarches hostiles aux intérêts des gouvernés ; jamais même elle ne créa deux intérêts contraires qui tiraillent les consciences dans des sens^opposés. Si parfois elle montra quelque peu d'opposition à tel ou tel acte de l'administration intérieure, du moins elle n'essaya jamais de rattacher ses vues en dehors du bien de son pays, d'y introduire des influences étrangères, ni de porter la question, comme lutte, au-delà des limites de la patrie.
En se consacrant au service des autels , le moine, comme le clergé séculier , n'en reste pas moins russe et ne brise aucun lien social, tandis que la discipline du prêtre catholique au contraire le maîtrise par des vues, des tendances, des intérêts autres que ceux de son pays , et le soumet à des influences sans affinité aucune avec son gouvernement. Le prêtre russe , pour se maintenir dans sa paroisse , n'a pas
besoin d'iavoquer dans son pays Tintervention d^lnc force étrangères
La religion, pour les Russes, est donc jusqu'à présent l'objet d'un culte sincère; et ses ministres, menant une vie douce et tranquille , jouissent d'une considération générale. Ils n'exigent rien au-delà : l'Evangile et la liturgie formant leur occupation pour ainsi dire journalière el unique , ils n'ont pas le loisir de s'abandoinner à cette ardeur stimulante et passionnée , qui excite ceux des autres religions à vouloir primer partout et toujours. Ils ne réunissent les fidèles dans l'enceinte des temples que pour prier avec eux, pour rendre à Dieu des actions de grâces , pour rappeler tous les jours à ceux qui les écoutent , que leurs devoirs sont tracés dans la vie de Notre Seigneur et dans les Évangiles. Ils adressent à l'Eternel de ferventes prières pour la prospérité de leurs Souverains; et ces prières appartiennent intrinsèquement à la messe, comme celles qu'on récite pour les chrétiens de toutes les confessions. Le prêtre russe , n'étant pas prédicateur , ne saurait jamais être entraînée ces éclats oratoires qui , en frappant l'imagination , l'édifient quelquefois , mais servent plus souvent encore à l'égarer.
C'est dans cet état de pureté primitive que la religion russe ou de l'Orient a traversé les siècles ; qu'elle a passé , sans la moindre atteinte , par dessus toutes les vicissitudes qui agitèrent et son pays et
Tesprit bumaiD en général. Seule, elle s'est maintenue saine au milieu des aberrations mentales qui l'ont effleurée à peine; seule, elle reste intacte au milieu de toutes les autres figures du christianisme; seule, elle n'a connu ni dislocation, ni déchirements , ni secousses. Elle ne sent pas le poids de son passé , elle ne le renie pas ; son présent n'a pas l'air de la menace, et son avenir est fécond. Il l'est surtout par son identité avec la race Slave , avec la Russie , dont la tâcbe providentielle sur les nations commence à peine à poindre. Cette religion, n'ayant d'autres intérêts spirituels que ceux de soutenir , d'étendre la parole du Sauveur, et ces intérêts , comme les temporels , étant intimement liés au Pouvoir suprême qui les dirige par son action, l'élise partagera conséquemment les destinées et l'avenir des peuples de la Russie.
Basé sur la religion , confondu avec elle , sans être néanmoins théocratique , le Pouvoir , en Russie , est la source et le but de toute la vie nationale. Tout ce qui existe , tout ce qui se fait , tout ce qui se fera encore, n'est que l'œuvre du Pouvoir, l'émanation de sa volonté. Étudier la Russie , ou vouloir résumer les ressources qu'elle renferme dans son sein , tant pour absorber la civilisation que pour la répandre, c'est proprement étudier le Pouvoir dans sa nature , dans son action ; car c'est lui qu'on rencontre partout et en première ligne 9 comme unique force créatrice et agissante. C'est bien en parlant de lui qu'on peut retourner la sentence catholique : (( hors de l'Eglise , point de salut » et dire avec connaissance de cause : hors du Pouvoir , point d'existence nationale , point d'avenir pour la marche sociale de cet Ëtat.
Autocratique de son essence , s'il ne répond pas aux idées généralement répandues dans l'Occident sur les modes de gouvernement , le Pouvoir , en Russie, répond du moins entièrement aux besoins et aux exigences
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de TEtat qu*il anime. Il faut le suivre pas à pas dans tontes ses créations, pour pouvoir apprécier à quel point il est tout par lui-même , et combien serait fatale à l'existence de la nation , toute espëc'e de modification d'aprës ce qu'on appelle les idées du siècle. La question du Pouvoir , en Russie et pour la Russie, n'est pas restreinte comme celle de la plupart des États de l'Europe, à une question purement administrative sur telles ou teUes bases , ' tels ou tels principes plus ou moins étendus. Sa vocation est plus haute et sa tâche plus belle. Son essence en fait l'expression la plus littérale de l'ordre divin transmis sur la terre, puisqu'il est omnipotent, unique, universel comme lui. Concentré, absorbé même dans la personne de l'Empereur , qui est à la fois la tête de l'Etat et de l'Eglise, le Pouvoir est une loi vivante, car aucune parole écrite du passé ne peut lier ses décisions. (*) Ce n'est pas dire sans doute qu'un prince ne respecte jamais les lois ou les ordonnances de ses prédécesseurs ; mais comme rien ne l'enchaîne, et que les événements, les circonstances , la vie enfin de la nation et des individus, sans cesse mouvante, amène sans cesse des circonstances nouvelles que le passé ne pouvait prévoir , et qui réclament une solution instantanée , le Pouvoir peut la
{*) lia MHJOCTb o6pa3ya WBVb , il ny a paa de règle pour la grâce, dit le proverbe national, en parlant de la Tolontë souveraine, comme pour exprimer rinfini dn Pouvoir, en appelant grâce tout le bien qu'il fait.
donner en tout temps , en tout lieu , et veiller à ce que le développement progressif ne soit jamais arrêté par aucune entrave de ce genre. C est alors que , haut placé et tenant en main le timon de la société , le Pouvoir a soin d'annoncer à l'avance que, pour le bien-êtrQ, de tous,. les idées générales d'un côté et les intéi*êts particuliers de l'autre, auront à subir des modifications, des changements , tant dans l'ordre moral et social, que dans l'ordre matériel et industriel. Il prépare donc ces modifications à la longue, non seulement comme projets législatifs , mais encore dans les esprits , et il les opère sans attendre à s'exposer aux secousses révolutionnaires; car les événements attendus et prévus par les idées, ne sauraient avoir rien de brusque. Le Pouvoir évite par là les revirements subits , les marches et les contremarches du gouvernement, et ces demi-mesures élaborées à huis clos , mais qui, éclatant à l'improviste, égarent dans une route fausse et causent la ruine de générations entières. Témoin le quart de siècle que nous avons vu s'écouler: quels malheurs irréparables, quelles secousses violentes , quelles tristes catastrophes pour des nations , pour des milliers de familles , n'a-t-il pas traînés à sa suite ! Le Pouvoir étant donc en même temps créateur et tutélaire, a pu faire de la Russie ce qu'elle est maintenant ; et si la providence a assigné à cette dernière une grande tâche à remplir dans les destinées générales, c'est par le Pouvoir qu'elle la dirige pour atteindre à ce but.
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En mesurant à vue de pays l'immensité territoriale actuelle de cet Empire et ceUe qu'il est appelé à acquérir encore ; en se rendant compte de la complication infinie que présentent les mouvements de ses rouages ; des inerties tant matérielles qu'intellectuelles que le Pouvoir doit surmonter et vaincre, inerties qui augmentent en proportion de l'abandon et du repos où on les laisse , on concevra aisément quelle puissance d'unité lui est nécessaire pour réunir en un seul tout tant d'éléments hétérogènes , qui opposent sans cesse leur force centrifuge à l'action énergique de la centralisation. On comprendra sans doute cette unité étonnante qui régit tant de peuples en balayant devant eux toutes les entraves dont les événements, les éléments, le sol avec ses inégalités, les hommes avec leurs petites passions individuelles , obstruent continuellement la voie que le Pouvoir doit parcourir.
Il faut en outre faire' connaissance avec la nature organique et les données séculaires de l'état de la société, qui servent au Pouvoir d'une base sur laquelle il opère; il faut connaître l'échelon des divers degrés sociaux des sujets de la Russie , échelon établi de temps immémorial, et qui a sa racine dans les moeurs, les idées et les habitudes. Il faut voir comment l'action souveraine ent^lave ces échelons ; comment elle anime, inspire , active tous les individus en général et chacun en particulier. Il faut assister aux soins et à la sollicitude avec laquelle le Pouvoir prend l'homme au sortir
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des mains de la nature, l'élëve, le forme, rinstruit, le conduit à la vie morale par la religion, à la vie sociale par les institutions législatives; comment il l'amené à la connaissance de ses devoirs , comment il lui en facilite l'accomplissement. Il faut remarquer en dernier lieu comment il le travaille pour en faire l'instrument de son action bienfaisante , et par quel pénible labeur le Pouvoir arrive enfin à civiliser la Russie, ainsi que ses vastes dépendances.
Le territoire de la Russie, comme sol, appartient au Souverain , avec tout ce qui y existe , vit et se meut, car tel est le principe fondamental de l'autocratie.
Je n'entrerai pas dans les développements de ce principe , ni des phases diverses qu'il a parcourues en Russie dans l'application , puisque je n'ai pour but que de m'occuper des faits sociaux existant aujourd'hui, de leur organisation et de leur classification dans Tétat actuel de l'Empire.
Dans Tordre social , le paysan est tout naturellement l'individu le plus rapproché du sol, et conséquemment le premier dont on doive faire mention. Mais je suppose qu'il est plus utile de savoir comment la législation du pays coordonne aujourd'hui cet état , que de s'enquérir des causes qui ont attaché le paysan à la glèbe, et qui l'ont rendu serf de la Couronne et de la noblesse.
La loi civile, sans définir le paysan comme chose ou propriété , sans lui assigner une place comme personne , ce qui ferait supposer des droits égaux , va droit au but , en passant sur le corps de définitions
inapplicables , et ne s'occupe que de régler la position respective du propriétaire et du paysan , leurs devoirs mutuels et leurs conditions réciproques.
Le paysan est irrévocablement attaché, non à la personne du propriétaire, mais à la terre même, et il suit les changements auxquels celle-ci est soumise en tant que propriété.
Personne ne peut être propriétaire de paysans , sans posséder une propriété foncière quelconque à laquelle ces paysans sont attachés par inscription. On ne peut donc vendre les paysans sans vendre la terre, comme on ne peut non plus vendre un seul membre séparé d'une même famille, sans vendre la famille entière.
La loi règle le nombre des journées de corvée qu'une famille de serfs doit à son maître, et celui-ci s'oblige à son tour à lui fournir les moyens d'existence 9 le toit et le foyer. Il lui donne en outre la terre avec les instruments et les animaux nécessaires au labourage. Quant à ceux auxquels il n'assigne pas de terre et qu'il emploie à sa convenance , la loi l'oblige de même à pourvoir à leur entretien , ainsi qu'à celui de leurs familles.
On voit donc que le pouvoir, par l'organe de la loi , n'abandonne pas le serf , et qu'en Russie il n'existe point d'esclavage absolu , indéfini , qui transforme l'homme en chose. Il arrive souvent , au contraire , que le serf étant entièrement à la charge
du matire , la rend tellement onéreuse , qu'elle absorbe en grande partie les revenus de celui-ci.
La loi fixe de même tous les rapports de discipline et de liens qui devront exister entre ces deux positions. Tout traitement violent, tyrannique, arbitraire est sévèrement défendu, et celui qui s'en rend coupable est aussitôt mis en tuteUe et perd ainsi son droit de régir. A la récidive de cas semblables, si les mauvais traitements blessent la morale publique, et s'il y a du danger pour la vie des serfs , la loi les rend alors à la liberté. Toute justice et toute punition criminelle appartient exclusivement à la loi et non au seigneur.
Tout paysan abandonné par son maître , reçoit aussi sa liberté.
Tels sont les principaux règlements de l'intervention de la loi dans l'état des serfs. Mais leur tendance bienveillante et généreuse reçoit encore une extension plus large, dans cette autre législation intérieure , que chaque nation possède, et qui, sans être ramassée dans les codes , découle naturellement des mœurs , des usages , des habitudes ; ouvrage des siècles, et qui par là même est observée avec autant de rigueur, peut-être, que si elle se fut appuyée sur le pouvoir exécutif. Je serais volontiers porté à croire que les rapports généralement établis entre une sollicitude paternelle de la part des nobles, et un dévouement absolu du cêté des serfs, sont prin-
cipatement basés sur l'homogénéité de leur race pri* native; lien invisible, mais néanmoins plein d'entraînement et de force. Le même culte les réunit aux mêmes autels ; la même langue leur sert d'organe ; ils ont eu le même passé de vicissitudes et de bonheur, et le même lien d'entier dévouement au souverain les rattache à la même patrie.
Sans se l'expliquer peut-être à lui-même , le noble , qui ne s'est pas établi comme maître, par le droit de conquête, sur une race étrangère, voit dans le serf un membre du même clan dont il est le chef, plutôt, qu'un esclave séparé de lui , autant par le sang de sa race que par les traditions. Ce lien historique et purement moral , reçoit naturellement une nouvelle force du sentiment inné d'humanité , qui , dans les cœurs élevés, se mesure par l'étendue des devoirs à accomplir.
En envisageant la question du côté purement matériel , le bien-être , la prospérité du seigneur se lient intimement à celle de ses paysans , et tonte misère prolongée de ceux-ci réagit immédiatement sur cehii*là. Sous le rapport de l'économie intérieui*e, c'est le maître qui est responsable au gouvernement de l'impôt capital , réparti sur chaque famille de serfs. Les terres seigneuriales sont labourées par les paysans ; mais il faut cependant que ces derniers jouissent eux-mêmes d'une certaine aisance , pour subvenir aux frais de l'entretien de leur propre mé-
nage, comme à celui de leurs bestiaux et de leurs habitations ; dans le cas contraire , Tintérèt même du seigneur Toblige de les renouveler aussitôt, car ses revenus nets se verraient bientôt absorbés , si les paysans languissaient dans une misère de trop longue durée.
Dans beaucoup de gouvernements , surtout dans ceux du centre , la corvée est transformée , par une convention tacite, en une redevance pécuniaire annuelle , calculée par couple ou ménage , sur un certain nombre d'habitations et une certaine étendue de terrain. Le paysan est libre alors de porter son travail, son industrie (s'il en possède), sur tous les points de l'Empire, comme ouvrier, colporteur, routier , etc. Il jouit de cette liberté , dans toute son étendue, sous la protection des lois, qui lui garantissent une sécurité pleine et entière , et souvent même le seigneur l'aide de tous ses moyens. Il y a plusieurs exemples de paysans serfs faisant un commerce très étendu, ayant quelques centaines de mille roubles en circulation, ou bâtissant, du produit de leurs gains, des maisons dans les villes ou les bourgades. On peut enfin avancer hardiment que l'aisance comparative à leurs besoins, dans les biens de la noblesse, est proportionnée comme quatre à un.
Si l'instruction n'est pas générale dans cette classe , beaucoup de nobles font du moins enseigner , aux enfants de leurs paysans , à lire , à écrire et à
compter. La plupart les mettent en apprentissage chez des fabricants ou des artisans , et alimentent ainsi l'industrie, en lui fournissant des ouvi*iers instruits et intelligents.
Ces différentes sources d'amélioration contribuent à procurer aux serfs les moyens de se racheter de leur servage, et il est bien rare que le seigneur veuille, de son côté , fermer cette voie d'affranchissement.
En général , l'affranchissement peut être le résultat de plusieurs causes différentes.
La volonté du seigneur; la loi dans les cas cités plus haut et auxquels il faut ajouter celui où le noble aurait été flétri d'une peine infamante, qui, à défaut d'héritiers directs , libère ses serfs. — Une fille serve, en épousant un homme libre, le devient aussi. — Tout individu appelé par le recrutement au service militaire, jouit de même de sa liberté,, après avoir servi le temps prescrit par les lois. — Enfin, le gouvernement ne s'oppose jamais à tout affranchissement individuel , émané de la volonté du seigneur , surtout ( ce qui a lieu pour l'ordinaire ) lorsque ce dernier, au don de la liberté, joint encore celui de quelque portion de terrain , comme ressource ou moyen d'existence.
L'état de servitude, comme on vient de le considérer, et comme il existe en effet en Russie, peut donc aisément soutenir la comparaison avec celui de servitude industrielle, qui régit les populations de
rOccident , ou même avec cdui de liberté des paysa&s de rirlande, de quelques contrées de rAUemagne et des provinces polonaises. Il n'excède pas même la rigueur de celui des petits fermiers de l'Angleterre, écrasés par les impôts , la rente due au propriétaire et les frais de culture.
On connaît suffisamment les rapports qui existent, presque partout, entre l'ouvrier et le propriétaire ou le capitaliste industriel, qui , loin de chercher à améliorer le bien-être de celui qu'il emploie , ne songe qu'à obtenir sa main-d'œuvre au prix le plus modique. Tout moyen est bon pour arriver à ce rabais, et la misëre en est le plus sur , puisqu'en augmentant le nombre de ceux qui cherchent de l'ouvrage, elle réduit en même temps l'exigence de leur salaire. Le manufacturier n'est nullement tenu de veiller à l'existence de ses ouvriers : le besoin de vivre lui en procurera assez. L'unique lien entre ces deux classes , c'est le gain qui , impitoyable dans ses calculs , réduit les hommes à l'état de machine. Encore la détérioration de la machine est-elle regardée comme une perte du capital ; mais on compte pour rien l'abrutissement et la misëre des ouvriers. Le cultivateur comme l'ouvrier travaillent exclusivement pour le propriétaire; et celui-ci, bien certain de trouver toujours dans l'encombrement des, nécessiteux à qui affermer ses terres , par qui faire mouvoir les ressorts de ses manufactures, s'inquiète
ET LA EUSSIE. 31
fort peu de leurs moyens physiques et moraux. Que lui importe que ce soit l'un plutôt que l'autre , pourvu que l'ouvrage soit fait , la rente payée ! Chacun pour soi\: voilà la règle de conduite dans les pays de liberté , soi-disant. Et pourquoi le rentier s'intéresserait-il à la ruine de son fermier ? N'y aurat-il pas toujours assez de malheureux, que la nécessité de pourvoir aux besoins de leur famille forcera à s'exténuer de travail, poussera dans la misérable hutte abandonnée par leurs devanciers ? Le paupérisme de l'Angleterre et de l'Irlande , la statistique des villes manufacturières comme Lyon , Manchester , Bristol, etc. 9 prouvent suffisamment que le joug du féodalisme des capitalistes et des grands industriels, est plus écrasant , plus dur , plus impitoyable que ne l'était peut-être celui du moyen âge.
Qu'on lise les enquêtes et les rapports faits par le gouvernement d'Angleterre sur les lois des pauvres et l'état des travailleurs , en y comptant même les enfants âgés de six ans, qu'on se rappdle le régime auquel ils sont tous soumis, et dans l'état actuel de cette questicm sociale, le servage de la Russie aura peutêtre même quelques avantages sur celui des masses ouvrières de l'Occident. Le paupérisme ne la menace ni ne la ronge encore, et il est probable que le Pouvoir saura le détourner à jamais dans l'avenir, sans recourir à cette liberté factice qui engendre la misère et la mendicité. En Pologne, en Bohême, le
paysan est libre , il est vrai ; mais s'il veut vivre , il faut qu'il se vende , comme en Irlande , corps et âme, non pas à son seigneur, mais à un maître; il faut qu'il donne tout son temps à une corvée volontaire. Le paysan de la Pologne est le plus pauvre et le moins industrieux de tous.
En Russie, le paysan appartenant à la Couronne, c'est-ànlire , demeurant sur la terre , bien de la Couronne, jouit d'un état de liberté complète ainsi que de la possession. Il n'est corvéable à aucun titre; mais outre l'impôt général, il paie encore à l'Etat une rente par couple ou ménage.
Ces paysans , dont le nombre s'élëve à prës de dix millions , forment , on peut dire , le noyau de la population; ils en sont le type ; ils lui donnent son caractère, et c'est par eux que toute amélioration arrive. Us sont comme la base sur laquelle repose la population entière, tant sous le rapport de la culture que sous celui de tout progrès, de tout développement intellectuel. L'état des paysans de la Couronne sert déjà aujourd'hui, et plus tard servira mieux encore de guide normal à l'organisation de l'état des paysans
Ces paysans sont soumis par le Gouvernement à une administration spéciale et exclusive , dont le principe fondamental est la commune.
La commune , comme elle existe en Russie , est non une réunion de familles distinctes et même dissociées
dans leurs rapports intimes, mais rattachées entre elles par un lien purement administratif : c'est encore le sol qui lui sert de lien, et qui forme la base sur laquelle elle est assise ; c'est-à-^ire , que ce n'est pas chaque famille, possédant une propriété respective et séparée des autres, qui concourt à la formation d'une commune , mais bien la possession collective de plusieurs familles sur un même terrain. Voilà ce qui embrasse et représente l'unité communale. Aussi la translation de la propriété d'un individu à un autre individu ne peut-elle avoir lieu ni par vente, ni par aucune autre voie quelconque , si ce n'est par héritage ; car on n'est possesseur de la terre que comme membre de la communauté , et en s'en séparant définitivement, on perd tous les droits qu'on avait sur le sol, qui reste , comme ces droits , immuablement à la commune. C'est elle, et non pas des individus séparés comme propriétaires , que le Gouvernement reconnaît dans les rapports provenant de la possession du sol. L'unité de famille s'efface donc et s'absorbe dans l'unité de la commune qui s'administre elle-même par un Ancien ou préposé qu'elle choisit dans son sein. .
La commune, comme propriétaire du sol sur lequel elle est assise, et qu'elle répartit d'après le nombre d'individus mâles qu'elle renferme, est responsable envers ie Pouvoir des impôts et des redevances, et celui-ci surveille l'administration intérieure de la
communauté. Plui^ieurs communes réunies forment des bailliages.
Ces bailliages sont de même soumis à des Anciens, élus par les communes et en contact direct avec Tadministration. Les paysans de la Couronne envoient un délégué tiré de leur sein à la police territoriale du district, police dent l'action correspond à celle d'une sous-préfecture en France.
Ija Communauté, ainsi établie, surveille en premier degré tous ses membres et exerce sur elle-même une juridiction disciplinaire et correctionnelle ; elle juge et décide en outre les petites contestations civiles. Elle inspecte la moralité, puisqu'elle a le droit d'exclure de son sein tout individu qui contrevient à l'ordre ou à la tranquillité publique, comme aussi celui d'y en admettre de nouveaux, en se porta4t garant de leur conduite; elle peut même refuser la garantie. Lorsqu'il y a surabondance de population dans une commune , le gouvernement intervient en lui assignant de nouvelles terres.
Cette institution communale dont je viens d'essayer de tracer les bases principales, appartient de tout temps à la Russie et semble y avoir été le fondement de la sociabilité. De nos jours elle est gravée et enracinée dans les idées à tel point qu'il serait impossible de la remplacer par quelqu'autre enchaînement purement administratif. Le gouvernement agit par ses délégués, en donnant l'impulsion aux bailliages et aux communes,
IST tA KUSSfE. 35
et en garantissant, par son intervention, le mouvement de tous les rouages. Il veille de même à ce que les terres soient cultivées dans le temps voulu, à ce qu'il ne s'élëve aucune dissension parmi les membres ; enfin à introduire, à généraliser les améliorations agricoles et administratives du dedans, afin que par leur secours, le bien-être puisse de plus en plus s'étendre.
Aujourd'hui les efforts du Pouvoir tendent principalement à fixer sur des bases solides et tutélaires la condition des paysans soumis à son administration immédiate, car ce n'est que par eux qu'il se voit à même de réorganiser toute la masse des populations agricoles de la Russie. Maîtres de leur temps et de leurs occupations , les paysans de la Couronne jouissent de la plus large et de la plus entière liberté, autant pour circuler avec sécurité dans toute l'étendue de l'Empire, que pour s'adonner à leur choix à toute espèce de travail qu'ils désirent exploiter. Apres avoir satisfait aux règlements généraux de la police et de l'ordre intérieur, à l'impôt réparti sur sa tête, ce paysan n'est responsable envers personne du métier qu'il choisit, ni de Tétendue qu'il juge à propos de lui donner i En un mot y le paysan de la Couronne, ce myyau de la Russie , est en droit de comparer son état , et cela sans le moindre désavantage , à celui des paysans et oui^riers de l' Occident , car il possède ce que les autres n ont pas, un toit assuré
ET VSE PORTION D£ TERRAIN SUFFISANTE AUX PREMIERS BESOINS DE l'existence.
Il y a encore en Russie une population assez nombreuse de francs tenanciers qui sont libres, ayant acquis à différents titres la propriété intrinsèque de la terre pour laquelle ils ne paient aucune redevance, hormis l'impôt généralement établi dans l'Empire.
En dernier ressort, tout paysan libre et des biens de la Couronne peut , avec la permission du Gouvernement et l'acceptation de la corporation où il veut entrer, passer de son état à celui qui en est le plus rapproché dans la gradation des positions sociales, et appartenir par inscription aux degrés inférieurs de la bourgeoisie : mais il faut pour cela qu'il acquitte certains droits exigés par la loi.
La classe des bourgeois ou habitants des bourgs, des bourgades et des villes, suit de près celle de paysan ou cultivateur. Son existence néanmoins semble être ignorée des publicistes de l'Occident, puisqu'ils la renient. Avant d'entrer plus avant dans cette question, je crois devoir faire observer que dans la Russie proprement dite, aucun particulier n'est, ni ne peut être propriétaire ou possesseur de bourgades ou de petites villes , comme cela a lieu en Pologne, en Hongrie, en Irlande, etc. ; elles appartiennent toutes à la Couronne, et se trouvent conséquemment dans les mêmes conditions que celles de tous les autres pays. Leurs habitants se divisent en plusieurs compagnies, corps ou coi*pl>rations, dont les privilèges diffèrent d'après la classe de la bourgade ou de la ville qu'ils occupent, et suivant le capital dont ils accusent la possession et dont ils paient les intérêts à la Couronne, ils sont classés dans la première, la seconde ou la troisième giUlde ou bourse commerciale. Chaque corporation comprise dans ces subdivisions, jouit de la liberté et de privilèges
38 LA CIVlLtSATION
très étendus, puisqu'elle est casée et très amplement définie dans l'organisme judiciaire et administratif.
De même que les communes , les bourgs , les bourgades et les villes possèdent aussi une administration respective qui découle immédiatement de leur sein.
Leur jpTosition, relativement à Tordre social, étant plus avancée dans tous les mouvements, les revirements et les engrenages des intérêts individuels et généraux , la part que le Pouvoir leur a assignée dans cet ordre est en raison de cette position , et leur as^ sure une pleine et entière sécurité dans tous leurs rapports les plus infinis.
Les bourgs et les villes s'administrent par une municipalité qui se divise en judiciaire et en administrative. A cette dernière appartient l'administration des revenus, leur emploi pour les besoins de la place, la comptabilité e( toutes les branches de l'économie intérieure.
La première forme une cour judiciaire pour les affaires civiles et criminelles. Celles de moindre valeur, comme litiges , contestations entre les corporations d'ouvriers et d'artisans , dettes , etc. , die les juge en dernière instance ; mais elle n'est que tribunal de première instance pour toutes les affaires , tant criminelles que civiles, d'une importance majeure.
Toutes ces charges sont électives par le corps même des bourgeois et dans son s^in. Il envoie un délégué tant au tribunal civil qu'au tribunal criminel, qui
ET LA KUSSIK. OSf
siègent tous les deux dans le chef-lieu du gouvernement.
Aucune enquête concernant un des membres de ce corps, ne peut être faite par la police, sans la présence d'un délégué spécial de la part de la municipalité ou mairie , comme aussi aucune descente sur les lieux , aiœune visite domiciliaire , par les agents de l'autorité , sans le concours d'un membre député de la bourgeoisie.
Enfin tous les rapports du Pouvoir, de quelque nature qu'ils puissent être, instructions , informations, renseignements , touchant la commune, l'industrie, etc.; tout genre de contact avec l'individu n'a lieu uniquement et exclusivement que par le canal de la municipalité. Celle-ci veille de même à la sécurité, au maintien des droits et des privilèges, tant généraux qu'individuels dont cette classe exclusivement commerçante et industrielle, a été dotée par les Souverains.
Si d'un côté la bourgeoisie se confond avec la classe des paysans ; de l'autre , coràme position sociale , elle aboutit et touche à la noblesse , où elle peut être appelée pour des services éminents appréciés par le Souverain. On la récompense encore par des décorations qui donnent la noblesse individuelle , ou par des lettres patentes ^pour le présent et la postérité.
Les classes bourgeoises , déjà graduées , sont encore échelonnées entre elles , tantôt par suite de ser-
vices rendus à l'État ou à sa propre communauté , tantôt par l'extension donnée aux affaires commerciales. C'est ainsi que les bourgeois deviennent marchands ou négociants de la troisième, de la seconde ou de la première classe. Ainsi , par la même loi d'ascendance qui fait qu'un paysan, {mouvant être inscrit dans la corporation d'une bourgade ou d'une ville, devient membre de la bourgeoisie , cette même bourgeoisie ^ en se distinguant , peut monter jusqu'à la noblesse.
La noblesse est par elle-même le pivot de Texistence et de l'organisa tion de la Russie.
Le service, tant civil que militaire, lui appartient de droit dans toute son étendue. Chaque génération, naissant avec la conscience de son devoir , se fait une obligation sacrée de sacrifier son tetnps et ses moyens au Souverain et à la patrie. La noblesse est ou héréditaire , ou acquise individuellement , ou obtenue avec les droits de transmission. Elle seule peut posséder exclusivement des serfs , soit par héritage , soit par acquisition.
La participation de la noblesse à la gestion des affaires intérieures des gouvernements ou provinces correspond à la hauteur et à l'étendue de la position sociale qu'elle occupe dans l'Empire. Comme corps social et politique , elle se rassemble dans chaque gouvernement en une société ou réunion qui porte le nom de réunion ou assemblée de la noblesse. La réunion de chaque gouvernement élit son chef ou maréchal, ainsi que des maréchaux subalternes pour
chaque district du gouyemeinent. Tout ce qui a le moindre rapport à un individu quelconque de la noblesse ou à la classe entière, doit passer par l'intermédiaire de ces maréchaux , et sans leur participation, le Pouvoir ne saurait avoir nul contact immédiat avec un noble qui n'est pas au service.
Comme chaque gouvernement subvient lui-même aux sommes nécessaires à l'entretien de l'administration et de la police intérieure de son enceinte , et que c'est la noblesse qui les prélève et les délivre , c'est à elle qu'il appartient aussi d'en surveiller la dépense , et que les agents du Pouvoir sont redevables de la comptabilité des sommes employées. Des délégués, que la noblesse choisit dans son sein , veillent à l'administration- de la police territoriale des district^. Elle donne aussi les juges et les conseillers qui forment, dans les districts, des cours civiles et criminelles de première instance.
Quant aux tribunaux civils et criminels, non des districts , mais du gouvernement , ils sont présidés par un membre élu temporairement par la noblesse éUeméme, et auquel sont adjoints deux conseillers par tribunal. Du côté du Pouvoir, chaque cour de justice ne possède qu'un seul membre.
La surveillance de la moralité et de la conduite de chaque individu, tant comme membre de l'état que comme simple particulier, appartient exclusivement à la noblesse^ dans ses représentants élus. Elle est obli-
gée de reprendre, de punir même par lexpulsion du corps, tout écart du chemin du devoir et de l'honneur.
Dans les cas criminels, où un noble est privé de la gestion de ses biens, ils sont administrés pai* un conseil de tutelle, à moins cependant que le noble n'ait quelque héritier majeur. Ce conseil de tutelle, élu par la noblesse , est toujours permanent , autant pour le cas cité , que pour la surveillance générale des tutelles particulières.
De même que dans le corps dés bourgeois , aucune enquête concernant un noble ou ses biçns , ne saurait être faite par les agents du Pouvoir sans la participation d'un député de la noblesse.
En un mot, la surveillance entière de l'économie intérieure, la gestion administrative de la police et la distribution de la justice tant civile que criminelle, appartiennent exclusivement à la noblesse des localités, et c'est par la voie des élections qu'elle s'acquitte de ces différents emplois.
Toute la noblesse en général , soit héréditaire , soit personnelle , participe à ces droits civils , car si le service est l'élément de celle-là , ce n'est aussi que par lui que celle-ci peut s'acquérir.
Le service étant subdivisé en plusieurs classes, il s'ensuit que les emplois correspondent chacun à un degré hiérarchique. Le nombre des années de service, ainsi que la capacité , sert à monter ces marches ,
dont les inférieures peuvent être occupées par des individus non nobles, tandis que les supérieures ne sont le partage que de la noblesse, ou la donnent comme les décorations. L'aptitude , la bonne conduite appuyée de la capacité ouvrent donc l'entrée du grand corps social de la noblesse, au proGt duquel le pouvoir absorbe tout mérite individuel.
La noblesse organisée de la sorte n'est pas , comme dans d'autres pays , une caste orgueilleuse de ses privilèges qui repousse de son sein tout nouvel aspirant , si même il se présente par des voies honorables ; c'est une sommité sociale qui , par son élévation même, inspire et soutient cette noble émulation , ressort d'un dévouement généreux. Les bénéfices sociaux qui sont son partage peuvent être conquis continuellement aux mêmes titres , égaux pour tous , puii|que chaque jour offre les moyens d'y parvenir. C'est le Souverain , loi vivante , qui initie à cette haute magistrature politique , présente et répandue dans tout l'État.
La régularité de l'échelle hiérarchique fait que ce qu'on nomme un roturier peut hardiment lever les yeux au-dessus de lui , sans aucun sentiment de haine , mais au contraire avec le courage de l'espérance, puisqu'il sait qu'il ne dépend que de lui de s'asseoir plus haut. Le noble lui-même , obligé de servir son Souverain , en se soumettant à l'échelle des grades y car lui aussi doit commencer par en bas, s'accoutume par là de bonne heure à apprécier tous les titres
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de moralité, d'iDieHigence et de mérite individuels. Le noble sait d'avance que pour se maintenir au poste où la naissance Ta placé, il faut qu'il renchérisse encore, par de nouvelles voies, sur les services et le dévouement de ses ancêtres. Tenu ainsi sans cesse en haleine pour le bien, ce ne sont plus des parchemins pourris, mais des actions et des sacrifices qu'il transmet à ses descendants.
Pour la plupart du temps, sans préjugés et sans dédain, le noble voit s'asseoir à ses côtés celui que la volonté du Souverain élève jusqu'à lui , et qu'elle juge son égal dans la Jbalance des services actuels. Sentant vivement que son mérite personnel et un dévouement absolu peuvent seuls conserver sans tache la pureté de son antique écusson , c'est à ces titres que le noble honore ceux qui tendent à devenir ses égaux; et comme il lui reste toujours exclusivement une; distinction inaccessible aux autres, celle qui lui est acquise par la tradition des siècles, il ne craint pas de respecter les nouveaux-venus , de les voir même sans envie entrer dans la même arène que lui, et pousser activement le char de l'Etat.
IjG trône, qui en dernier lieu s'appuie toujours sur la noblesse ^ trouve ainsi en elle , non des piliers souvent minés par leur vétusté , mais l'essence intellectuelle de la société, essence sans cesse ranimée par les capacités, fruit des progrès et de la marche du temps. Le Pouvoir qui juge ces capacités , qui les
apprécie , qui les choisit , qui souvent les devine , les dispose sur les divers échelons du service et des positions sociales, et en les coordonnant toutes, il les domine toutes aussi de la hauteur inaccessible qui l'en sépare.
La nation étant divisée en classes, chacune d'elles participe aux affaires intérieures d'après le degré des intérêts qu'elle représente et de la considération sociale dont elle jouit ; mais aucune n'est abandonnée à la merci de l'autre. Dans les affaires criminelles ou civiles, à côté de la parole écrite et immuable de la loi, chacun trouve ses égaux de position et d'intérêts, pour l'expliquer et en faire l'application.
La législation civile , comme la législation criminelle , répond nécessairement aux principes et aux idées qui forment la base de l'organisation de la société ; c'est-à-dire que dans toutes les affaires concernant le mien et le tien , les intérêts trouvent la même latitude et les mêmes garanties que les per- 8<mnes. Comme chaque position sociale est nettement définie et clairement circonscrite , toute propriété, en tant qu'elle s'accorde avec la loi organique, est réglée relativement dans tous ses rapports.
La plus large et la plus libre disposition appartient à chacun dans ce que la loi lui permet de posséder ,
et la jouissance de ce qu'il a , comme aussi la maiiiëre dont il veut en disposer, n'est soumise qu'aux règles et notions générales du fas et du nefc^ en matière civile, dans les codes de tous les pays.
Le code civil de la Russie , œuvre du règne actuel , résume et réunit les lois émanées principalement depuis un siècle et demi ; lois dont l'idée fondamentale est toujours large , générale et humaine , et qui trouvent dans la raison des législateurs souverains le mode d'application le mieux adapté aux exigences , aux besoins et à la position des classes sociales. Faites en vue du progrès de l'avenir, et après avoir prévu le développement que celui-ci doit, nécessairement amener, ces lois ont égard aux usages, aux mœurs , aux coutumes des populations et des corps sociaux ; elles respectent ce qui forme en quelque sorte leur seconde nature , voire même quelquefois des préjugés que la tradition entoure d'un culte , si toutefois ils ne sont point nuisibles à la société et n'entravent point sa marche. La loi , combinant , harmonisant^ fondant tous les éléments et toutes les données que renferme l'État, n'est donc pas entre les mains des souverains législateurs un levier qui brise toutes les entraves et renverse- avec violence le mode d'échange des rapports et des intérêts. Leur œuvre n'est pas celle d'un novateur pressé qui détruit sans égard un passé enraciné dans la vie du peuple , et le blesse autant dans ses convictions que dans ses intérêts
qu'il embrouiUe au lieu de les éclaircir. La loi modifie Sttccessivemânt tes anciennes coutumes par les nécessités nouvelles, et elle ne perd jamais de vue l'individualité CHriginelle de la race slave ou des Russes , qui avaient déjà leur loi civile , pour le règlement des rapports matériels, dans de vieux coulumiers spéciaux , que les législateurs résumèrent , élargirent et recouvrirent de la forme générale d'un système judiciaire. La loi civile , ainsi résumée , est empreinte d'une certaine élasticité pleine de ména^ gements pour les individualités, et qui lui donnent une couleur de vie que n'ont pas tous les codes basés sur la sécheresse osseuse et paragraphée de la loi romaine , réduite à la toute-puissance de la lettre , et d'où tout esprit vivifiant est depuis long - temps banni.
Les dispositions de la loi civile entrent minutieusement ^ et avec une sollicitude particulière , dans toutes les nuaiices des rapports ; elles conservent à chacun la faculté de défense contre l'arbitraire et les empiétements ; elles n'abandonnent pas le faible ou le pauvre à la merci du fort ou du riche ; elles neutralisent , sans les blesser , les droits acquis par la position sociale, ainsi que la prépondérance hiérarchique que la superposition des échelons semblerait accorder aux uns plutôt qu'aux autres. La loi dé-coulant autant éeB idées générales sur le juste et Vinjuste , que des coutumes et des moeurs de la
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uaUon , e( n'étaut modelée sur les lois et les codes d'aucun autre temps , d'aucun autre ordre social , d'aucun autre pays, ni d'autres habitudes journa-> lières, ses définitions sont simples, concises, claires et droites. L'abord de la loi est à la portée de chacun , car le code n'est pas une forêt hérissée de broussailles impraticables et coupée de sentiers tortueux tournant à l'infini. On peut aisément s'y passer de ces conducteurs loquaces qui , à force de diriger et de conduire leur client, l'épuisent au moral comme au physique, embrouillent toutes ses notions et dissipent sa fortune.
La loi criminelle et pénale, découlant des mêmes principes et des mêmes sources que la loi civile, se distingue de même par l'équité , la modération et la haute moralité dont son esprit est empreint.
Tout cas criminel ne peut être jugé que sur des faits établis , sur un corpiis delicti , sur un témoignage irrécusable , et sur l'aveu même de l'accusé.
Pour obtenir cet aveu, toute mesure extra-légale, tout mauvais traitement durant l'enquête est sévërement défendu, quelle que soit la classe sociale à laquelle l'accusé appartienne ; et la responsabilité retombe de tout son poids sur le juge qui se serait éloigné de cette disposition.
Dans tous les interrogatoires, comme dans les descentes sur les lieux, les ag^ts du Pouvoir doivent
être assistés , comme on Ta déjà dit , d'un député de la classe dans laquelle le coupable est compris. L'interrogatoire a lieu dans les vingt-quatre heures ou pour le plus tard dans trois jours; et si le cas n'est pas un délit flagrant ou suffisamment établi par les témoignages, il s'en suit élargissement avec ou sans caution. Tout individu est donc respecté lors même qu'il a enfreint les lois et porté atteinte à la sécurité publique, parce que toute mesure abrutissante n'est de la compétence ni de la loi, ni de la procédure.
Pour les individus appartenant à une classe qui n'a pas son représentant dans l'administration judiciaire, la loi établit spécialement une tutelle ou surveillance dans le personne du procureur ou avocat public, tenu de veiller à leurs intérêts.
Enfin d'aprës l'esprit de la loi pénale qui domine dans tous les paragraphes de toutes les dispositions , s'il se rencontre des cas douteux, manquant de preuves claires et nettes pour établir suffisamment le délit, le juge doit admettre la supposition la plus favorable à l'accusé. Le sentiment de l'humanité efface donc ainsi les déductions qu'une logique sëche et cauteleuse pourrait induire contre lui.
Partout on voit l'arbitraire exclu de la tendance du législateur ; partout dans la loi civile comme dans la loi criminelle, on le voit s'appliquer à écarter toute chicane qui léserait les intérêts matériels et blesserait
les personnes en les abandonnant à la merci d'irrila* lions et de passions individuelles.
fjes éléments de ces lois étant puisés dans les éléments organiques de la société russe, la pensée des législateurs veillait à combiner et à harmoniser la sécurité générale des rapports matériels avec les positions respectives, afin que la balance de la justice distributive ne fût en butte ni aux tiraillements ni aux oscillations d'interprétations discordantes avec Tordre politique existant.
Dans l'administration de la justice, chacun des corps participe personnellement et veille spécialement à ses intérêts ; et comme toutes les places et tous les droits sont distinctement marqués et définis, la loi, dans son exécution, ne peut pas devenir un instrument de chicane et de persécution d'une classe contre l'autre. Ces classes d'ailleurs ne se portant les unes aux autres ni envie ni ombrage, et la loi ne les y excitant pas par une égalité trompeuse de droits qui n'existent pas même dans les usages de la vie journaliëre et pratique, il s'en suit qu'elle ne saurait servir non plus à masquer savamment ces trames secrètes que les légistes, parvenus à être les dépositaires de la justice, dirigent ordinairement contre les intérêts et le bien-être des autres classes. Le libre jeu d'une adresse cautdeuse se cache chez eux sous l'ampleur coixq>liquée des formes. Les nobles Français, Allemands, Prussiens
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même ont été et sont souvent encore aujourd'hui les vieiimes de la haine d'an boui^eois ou d'un homme de robe.
La confusion de l'injustice en droit avec l'injustice de fait consiste peut-être encore plus dans la lésion impunie de certains droits restreints sans doute, mais reconnus, acquis, que dans leur non possession. On souffre moins, je crois, en se voyant complètement privé de quelque préséance sociale, que de se voir léser dans les avantages qu'un ordre social quelconque avait déjà établis comme propriété spéciale, que de se les voir retrancher quand on en a joui. Le bourgeois ou le paysan ne s'enquiert pas des privilèges des nobles, qu'il sait être hors de sa portée , et pour la plupart du temps il n'en regarde pas même la privation comme une injustice ; mais il ressent l'injustice de tout empiëlement sur des droits qui sont à lui et dont sa position respective lui assure la jouissance.
Si en Russie il n'y a pas d égalité sociale, ce qui d'ailleurs n'existe nulle part dans le fait ; s'il n'y a pas conséquemment d'égalité dans l'étendue des droits civils, en tant que ceux-ci relèvent des droits politiques, la loi y accorde, par contre-coup une sécurité égale dans la jpuissance calme et paisible des droits reconnus et accordés à chacun. On peut se mouvoir librement dans la possession de ces droits et y trouver une satisfaction complète par son individualité, sans
froisser les autres ni se léser soi-même. Ces droits , je le répète , qui existent les uns à cAtë des autres , sont lellemeiit séparés et définis, qu'ils ne sauraient jamais se broyer douloureusement, ni être jetés pêlemêle en holocauste aux définitions qui n'ont ni base ni réalité dans la vie sociale.