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TROISIÈME PARTIE LE IV« SIÈCLE

COUP d'œIL sur l'histoire des états grecs au IV® SIÈCLE.

— La guerre du Péloponnèse avait semblé résoudre la question de l'hégémonie en Grèce au profit de Sparte. Il n'en fut rien. Athènes, vaincue, ne l'était pas au point de se résigner ; et Sparte, victorieuse, se montra incapable de faire accepter sa lourde et maladroite prépondérance. Dès 395, une coalition se formait contre elle. 11 s'ensuivit une nouvelle guerre. Après quoi, une paix imposée par le roi de Perse, qui profitait de ces rivalités, réduisit la Grèce à un état d'émiettement et de faiblesse générale (386).

Dans cette décomposition de la nation, surgit inopinément une nouvelle ambition, celle de Thèbes. Tandis qu'Athènes essayait de reconstituer sa confédération maritime, Thèbes tentait de dominer la Grèce centrale et le Péloponnèse. Deux hommes remarquables, Epaminondas et Pélopidas, lui procurèrent quelques succès brillants. Victorieux de Sparte à Leuctres (371), elle la mit à deux

doigts de sa perte, organisa contre elle l'Arcadie et la Messénie, porta même ses armes en Thessalie et en Eubée. Mais la mort de Pélopidas, puis, un peu plus tard, celle d'Epaminondas, qui périt à Mantinée (362), amenèrent l'écroulement de cette puissance éphémère. Celle de Sparte n'en demeurait pas moins profondément ébranlée. D'autre part, Athènes voyait se dissoudre en 355 la confédération qu'elle avait un instant rétablie. Aucun des Etats grecs n'était plus capable de prétendre à la primauté.

Or, en ce temps précisément, la Macédoine, qui sortait à peine d'une demi-barbarie, s'organisait par l'initiative de son jeune roi, Philippe II (359-336). C'était un politique et un homme de guerre. Ambitieux, disposant d'une armée vigoureuse et ardente, d'un trésor considérable pour le temps, il réussit, en une vingtaine d'années environ, à vaincre tout ce qui s'opposait à ses desseins. Sa victoire à Chéronée (338) sur les armées réunies de Thèbes et d'Athènes fit de lui le maître de la Grèce. Assassiné deux ans plus tard, il transmit à son fils Alexandre ses moyens d'action et ses projets sur l'Asie. On sait comment celui-ci les réalisa. Ayant contraint toute la Grèce à le reconnaître pour chef, il entreprit la conquête de l'Orient. Par une série de succès prodigieux, il l'acheva en quelques années. Lorsqu'il mourut à Babylone en 323, il avait fondé un empire immense et ouvert l'Orient à la civilisation grecque. Une période nouvelle commençait. Essayons, pour le moment, de caractériser celle dont nous venons de présenter en quelques mots un aperçu.

AFFAIBLISSEMENT DE l'esPRIT PUBLIC DANS LES CITES. — Au siècle précédent, chacun des principaux Etats de la Grèce avait eu sa politique, à laquelle il se donnait tout

entier. Un sentiment de confiance soutenait alors l'énergie des citoyens et doublait leur force. Au IV® siècle, cette confiance va en décroissant de jour en jour. Aux volontés fortes et continues succèdent les hésitations, les velléités, le découragement et, par suite, les dissentiments. L'insuffisance des ressources fait partout obstacle aux grands desseins. Une lassitude, bien naturelle après tant de guerres et de destruction, envahit les âmes. On désire avant tout la paix ; car la paix semble désormais à la plupart le plus grand des biens ; c'est celui qu'on veut conserver à tout prix, fût-ce même en se refusant à voir les dangers plus ou moins prochams. Et cette disposition est favorisée par le développement du bien-être matériel. L'essor du commerce et de l'industrie fait sentir plus vivement le besoin de la tranquillité, qui permet de jouir de la vie. Dans ces conditions, l'affaiblissement de l'esprit civique était chose fatale. Les intérêts privés tendaient à prédominer sur l'intérêt public. Chacun songeait principalement à se faire une vie aisée, à s'enrichir, à se procurer le plus de plaisirs possible. La richesse mobilière, qui augmentait entre les mains des plus habiles ou des plus heureux, créait une classe de capitalistes, chez qui le goût du luxe allait croissant de père en fils. Comment les habitudes de la vie n'en auraient-elles pas été modifiées ? Ces changements nous sont connus surtout en ce qui concerne Athènes ; mais il n'est pas douteux que ce qui était vrai d'Athènes ne l'ait été aussi de la plupart des cités grecques.

LES ARMÉES MERCENAIRES. — Voici d'abord un fait bien caractéristique : le dégoût du service militaire. De plus en plus, les citoyens manifestent le désir de se décharger de ce qu'ils avaient considéré jusque-là comme leur premier

devoir et leur honneur. De plus en plus, l'usage s'établit de recourir à des mercenaires pour le recrutement des armées. Chaque république enrôle à prix d'argent les troupes dont elle a besoin. Et les mercenaires, d'ailleurs, ne manquent pas. On trouve alors en Grèce une sorte de multitude errante, composée de tous ceux que les discordes civiles, presque mcessantes, ont jetés dans l'exil. A ces proscrits se joignent des gens que la misère oblige à chercher les moyens de vivre ; et aussi des aventuriers, tentés par l'espoir des pillages ou simplement par le goût du risque et de l'inconnu. Ainsi se constituent des groupes de soldats de métier ; et, pour les commander, on voit paraître des chefs de bandes, officiers professionnels, qui organisent spontanément de petites armées et offrent leurs services à qui veut les payer. La plupart des expéditions sont faites au moyen de ces mercenaires. Les armées civiques, de moins en moins nombreuses, n'ont plus qu'un rôle restreint et secondaire. L'activité des citoyens s'emploie à d'autres choses.

LA POLITIQUE, LES PARTIS. — De ce que l'intérêt public les préoccupe moins, il ne faudrait pas conclure qu'ils renoncent à la politique. Tant s'en faut. !1 n'est pas nécessaire qu'une république ait de grands desseins, ni que la majorité des citoyens ne songent qu'au bien commun, pour que la lutte des opinions y soit vive. Les affaires du dehors, alors même qu'on a renoncé aux vastes ambitions, n en offrent pas moins une ample matière de discussions, surtout chez un peuple qui a le goût de la parole, quand d ailleurs il s'est fait une habitude et un plaisir d'entendre sur tout sujet des harangues contradictoires. En outre, dans les incertitudes de la politique générale, les dissentiments

intérieurs n'avaient pu que s'accroître. Les vieux partis prenaient de nouveaux noms, sans pour cela disparaître ; ils se multipliaient même en se divisant, à mesure que se formaient des groupes moins attachés à des programmes précis qu'à des hommes. Entre les chefs de ces groupes, les rivalités étaient ardentes. Elles se manifestaient de deux manières : d'une part, dans les délibérations publiques, où les idées s'opposaient, où les passions entraient en lutte ; d'autre part, dans les procès politiques que ces rivaux s'intentaient mutuellement. La politique devenait ainsi un concours où les orateurs en renom s'affrontaient, où des haines, des inimitiés impitoyables se donnaient carrière. Et ce concours était pour la masse des citoyens le plus émouvant des spectacles, puisque l'honneur et souvent la vie même des concurrents y étaient en jeu. 11 n'était pas surprenant qu'une partie de la vie des Athéniens fût prise par de telles joutes oratoires. Rien n'était plus propre à leur donner l'illusion d'une activité utile, alors même que ces discours ne se traduisaient pas en actions.

Malgré cela, Athènes, au point de vue politique, était encore une des cités les moins agitées de la Grèce. Elle ne connut aucune révolution intérieure jusqu'au temps de la mort d'Alexandre. 11 n'en fut pas de même ailleurs. La lecture de la Politique d'Aristote en fournit de nombreux témoignages. Peu d'Etats grecs demeurèrent alors exempts de troubles. Chaque forme de gouvernement, dans ces sociétés minuscules et turbulentes, tendait à exagérer son principe ; les démocraties se laissaient aller à la démagogie, les aristocraties à l'oligarchie ; et souvent les unes et les autres aboutissaient à la tyrannie. C'est ce que l'on vit en Sicile, en Italie, en Thessalie, dans plusieurs des colonies grecques d'Asie et dans plusieurs des Etats de la Grèce continentale.

LE MONDE DES GENS d' AFFAIRES. — Unedescauses qui préservèrent Athènes de ces violences des factions fut peutêtre l'importance qu'y avaient prise alors les affaires. Cette ville était, en effet, au IV^ siècle, un des grands marchés de la Grèce. A cet égard, la politique inaugurée au siècle précédent par Périclès avait produit tous ses fruits. L'industrie athénienne, attachée surtout à la confection des objets de luxe, tels que meubles, armes et boucliers, vases, parures, bijoux, se montrait remarquablement active et ingénieuse. Elle se recommandait par le goût, l'élégance, le fini du travail ; ses nombreux ateliers fabriquaient, sous la direction de techniciens qui étaient des artistes, des produits demandés au loin. Ces exportations et les importations qui en étaient la contrepartie entretenaient un commerce actif et fructueux. Rien de plus instructif à cet égard que les plaidoyers civils de ce temps, notamment ceux qui nous ont été conservés sous le nom de Démosthène. Les procès qui y sont exposés nous montrent la nature et l'importance des affaires dont s'occupaient ces négociants, et en même temps ils nous les font connaître eux-mêmes. C'était un monde mélangé de métèques et de citoyens, de commerçants honnêtes et d'autres qui l'étaient moins. Leurs vaisseaux allaient chercher en Sicile, en Egypte, dans le Pont Euxin, les blés que consommait la population de l'.Attique ; ils rapportaient de Panticapée des salaisons, des peaux, des laines ; en passant, ils chargeaient le vin des îles, les produits divers de l'Asie Mineure, de la Syrie, ils en faisaient l'échange sur leur route ou les ramenaient sur le marché du Pirée.

Pour assurer à ce trafic les garanties nécessaires, une législation s'était faite peu à peu, dans laquelle se manifestait le sens pratique, indispensable aux affaires ; elle s adap-

tait de jour en jour aux besoins révélés par l'expérience. Athènes avait vu naître aussi, et voyait se développer rapidement, les banques, auxiliaires nécessaires de l'industrie et du commerce. Banques de dépôt et banques de crédit, dont les opérations sont décrites fréquemment dans les plaidoyers mentionnés ci-dessus. A leur tête, figurent des hommes actifs, intelligents, un Pasion, un Phormion, anciens esclaves l'un et l'autre, puis affranchis, associés par leurs maîtres à la gestion des affaires et devenus des personnages de marque. Ils reçoivent des capitaux, soit pour en assurer la garde, soit pour les faire valoir dans des entreprises multiples, exploitations minières, spéculations commerciales ; ils prêtent de l'argent moyennant intérêt, ouvrent des comptes, accordent des crédits, facilitent les paiements par leurs correspondants, en un mot servent d'intermédiaires dans la plupart des échanges. Quelquesuns d'entre eux jouent même un rôle politique ; Pasion, par exemple, paraît avoir aidé de ses capitaux certaines opérations militaires de Tirnothée. Dès ce temps donc, la Grèce avait réalisé cette collaboration du capital, de l'industrie, du commerce et de la banque, qui est la condition du progrès matériel.

LES MŒURS. — Quelque changement dans les mœurs ne pouvait manquer de résulter de ce nouvel état de la société. Un certain relâchement de la discipline morale devait se faire sentir : c'était la conséquence de l'enrichissement rapide de quelques-uns, du développement de la vie urbaine, des relations de plus en plus fréquentes avec le dehors, de l'afïluence des étrangers. Ceux-ci n'étaient plus seulement des sophistes, des philosophes, des artistes, venus pour se faire connaître, c'étaient des gens de toute sorte

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et de toute valeur, attirés les uns par des intérêts commerciaux, les autres par la curiosité, par la beauté de la ville que le V® siècle avait faite si digne d'admiration, par la renommée de ses écoles, par les plaisirs qu'on y trouvait. Les vieux Athéniens, attachés à la tradition, devenaient chaque jour moins nombreux. La jeunesse prenait plus de libertés ; la vieillesse elle-même perdait de sa gravité en perdant de son autorité. Athènes commençait à ressembler à Corinthe. Les courtisanes y venaient en grand nombre, elles se mêlaient à la société, y faisaient apprécier leur grâce et quelques-unes leur esprit ; et, naturellement, leurs séductions n'étaient pas sans causer dans les familles des troubles, parfois même des orages.

Bien entendu, à ce relâchement répondaient certaines protestations. Nous aurons à parler un peu plus loin de la philosophie et de ses directions nouvelles. Mais à cette réaction par l'enseignement s'ajoutait la réaction par l'exemple, par les sentiments héréditaires, par la force naturelle de la raison pratique. Et de là résultaient, dans la société, plus de différences peut-être entre les hommes, et dans chacun considéré en particulier, plus de variations, plus de conflits intimes. L'intérêt du spectacle psychologique offert à l'observateur s'en accroissait d'autant. L'humanité qu'il avait sous les yeux, étant plus complexe, demandait à être considérée de plus près, à être soumise à une analyse plus délicate. C'est ce qui explique que la littérature du IV^ siècle ne soit pas semblable à celle du V^. Elle est l'image d'une société qui devenait d'année en année plus différente de celle qui l'avait précédée. Elle répond à des habitudes d'esprit nouvelles elle reflète des sentiments en voie de transformation ; et, par suite, dans l'évolution de la civilisation hellénique, elle représente une époque bien caractérisée.

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