I. — L'art oratoire
VUE GÉNÉRALE. — Ces intérêts si variés, ces passions en jeu devaient trouver leur expression dans l'art oratoire et lui fournir une matière de choix. Les maîtres du siècle précédent l'avaient mis au point. Ils lui avaient donné conscience de ses ressources et l'avaient pourvu d'une technique soigneusement étudiée. De grands orateurs déjà, en mettant à profit leurs méthodes, s'étaient montrés capables de les assouplir. Ceux du IV® siècle continuèrent ce que leurs prédécesseurs avaient si bien commencé. Us firent du discours un instrument apte à traduire dans une forme appropriée tous les sentiments, à suivre tous les mouvements de la pensée, et, par là, soit à instruire, soit à toucher, selon les exigences du sujet.
LES PLAIDOYERS CIVILS. — Un genre d'éloquence vraiment nouveau apparaît dans les plaidoyers civils qui nous ont été conservés. Ceux de Lysias, composés au début du siècle, sont le modèle de l'art qui se dissimule à dessein. Ecrits pour des plaideurs de conditions diverses, — lesquels, d'après la loi athénienne, devaient les prononcer euxmêmes, — ils visent à imiter le langage, la manière de ra-
conter et de raisonner qui étalent naturels à chacun d'eux. Et dans ces récits, dans cette argumentation brève, précise, dans la naïveté de certains détails, se fait sentir une finesse d'Imitation dont le charme est très vif. Chez Isée, de qui les plaidoyers conservés se rapportent à des questions d'héritage, une dialectique serrée, mais toujours simple, sans rien de tendu ni de laborieux, se joue au milieu des faits plus ou moins compliqués qu'il s'agit d'éclalrclr ; elle mène l'esprit du juge à son but, en lui ménageant des repos, pour le mieux reprendre et le presser ensuite plus vivement. De Démosthène et de quelques autres, dont l'œuvre s'est mêlée à la sienne, nous possédons aussi, en dehors des grands discours politiques, une collection de plaidoiries relatives à des contestations de propriété, à des litiges entre héritiers, à des affaires de commerce ou de banque ; et nous voyons là, également, une éloquence simple, agile, variée de ton, vigoureuse quand 11 le faut, qui atteste un art dégagé, associant l'aisance à la force. Enfin, dans d importants fragments d'Hypérlde, notamment dans ceux d'un discours qui retrace les roueries d'un aigrefin, nous admirons, avec les mêmes qualités, un joli enjouement, une grâce légère et piquante. C'est dans cette classe d'œuvres littéraires qu'il faut chercher, non pas assurément tout l'atticlsme, mais une des formes très séduisantes de l attlcisnje du IV^ siècle, imbu d'observation morale et singulièrement propre à commenter spirituellement les choses de la vie commune.
l'Éloquence politique. — Mais, nulle part, l'art oratoire n'a brillé avec autant d'éclat que dans la politique. Plus la situation générale était alors confuse, plus l'éloquence avait à faire d'efforts pour vaincre les hésitations et déter-
l'art oratoire, le drame, l'histoire 13
miner les buts ou les moyens. Elle usa pour cela de toutes ses ressources. Le IV® siècle fut à Athènes le siècle des orateurs. Les noms d'Eschine, de Lycurgue, d'Hypéride, et plus encore celui de Démosthène, sont demeurés illustres, et les discours qui nous restent d'eux n'ont pas cessé d'être admirés.
C'est qu'en efïet, quelque jugement que l'on porte en définitive sur les hommes et sur les événements, des œuvres telles que les Philippiques, ou encore les discours des deux adversaires sur i Ambassade ou sur la Couronne, ont en euxmêmes une valeur durable. Et cela, non pas seulement pour leur mérite oratoire, comme des modèles de style ou de composition, mais plus encore à titre d'études contradictoires sur une même situation politique, dans lesquelles se manifestent, sous les partis pris et la violence des passions, de rares qualités d'intelligence pratique, de réflexion forte et pénétrante, une large expérience humaine. Louées ou critiquées pour leur tendance générale, elles ont été de tout temps lues et méditées avec profit par les historiens, par les hommes politiques, par tous les esprits de haute culture, et tous y ont trouvé des leçons de psychologie, d'analyse historique, de raisonnement, des suggestions fécondes non moins que de nobles inspirations.
Particulièrement, chez Démosthène, le plus grand des orateurs grecs sans contredit, l'éloquence déploie toutes les qualités dont la Grèce s'est fait honneur : l'ordonnance claire et habile, la vigueur de la pensée, la logique du raisonnement, l'art de grouper et d'interpréter les faits historiques, celui de rattacher les effets à leur cause, de découvrir les motifs des actions, de mettre en scène les hommes, de composer des récits émouvants. Et, avec cela, la justesse de l'expression, une simplicité grave et forte, une noblesse
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sans emphase, et tout à coup des élans admirables. Il y a des passages du discours de la Couronne qui sont égaux en valeur morale à quelques-unes des plus belles pages de Platon. A côté de ces orateurs passionnés, Isocrate doit être aussi mentionné, mais comme appartenant à une autre famille d'esprits. Il représente à la fois une tendance plus rapprochée de la philosophie et un art plus soucieux de paraître. Célèbre comme maître de rhétorique, il s'appliqua dans des œuvres oratoires longuement élaborées à réaliser tout ce qui avait été peu à peu inventé pour donner à la parole une élégance achevée. Par le soin de la composition, par l'équilibre harmonieux des phrases, par le développement savant des périodes, l'exactitude et la variété des rythmes, le choix et l'invention des mots, par l'agencement des antithèses, il séduisait les plus difficiles. Et, dans cette forme brillante, il exposait des idées générales qui répondaient aux sentiments d'une partie de ses contemporains. Epris d'un idéal généreux, mais irréalisable, — pacification entre les cités grecques et union nationale contre le barbare, — il faisait de cette politique la matière de harangues fictives, de lettres, de plaidoyers imaginaires, par lesquels il croyait exercer une^ influence sur l'opinion publique ou sur les hommes d'Etat de son temps. Quelque illusion qu'il se soit faite à cet égard, son œuvre reste cependant comme le témoignage de sentiments élevés et d'intentions vraiment humaines qui honorent l'hellénisme de ce temps.