‹ La civilisation helléniqueChapitre 32 sur 47 · I. — Le conflit des religions · texte numérisé non relu

I. — Le conflit des religions

INVASION des religions ETRANGERES. — Depuis bien longtemps, nous l'avons vu, les relations de la Grèce avec les peuples qu'elle appelait barbares avaient eu pour résultat d'introduire dans sa religion nationale des éléments étrangers. Mais cette sorte d'invasion, lente et sourde, n'avait jarpais donné lieu à un conflit. Le plus souvent même, le polythéisme grec avait accueilli les dieux étrangers et avait fini par leur conférer une sorte de nationalisation. Pendant

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la période hellénistique surtout, beaucoup des cultes de l'Orient, de la Phrygie, de la Syrie, de l'Egypte, étaient devenus des cultes helléniques. Leurs dieux étaient reconnus et célébrés dans les royautés d'origine grecque qui avaient succédé aux anciennes monarchies locales, et la théologie officielle se chargeait d'assigner à ces nouveaux venus une place d'honneur dans l'Olympe, D'autre part, la philosophie n'était jamais à court d'interprétations allégoriques, qui s'appliquaient aussi bien aux croyances des nations hellénisées qu'à l'antique religion de la Grèce propre. Jamais, par conséquent, celle-ci n'avait été profondément troublée par ce qu'elle recevait du dehors.

Seul, le judaïsme avait refusé, même en acceptant la culture grecque, de se laisser ainsi absorber. Son monothéisme intransigeant ne se prêtait à aucun compromis avec le polythéisme. Mais la propagation du judaïsme n'était ni assez rapide ni assez intense pour inquiéter l'hellénisme. Il en fut de même du christianisme pendant deux siècles environ. Tant qu'il apparut seulement aux représentants du polythéisme grec comme une secte obscure, il ne leur inspira guère qu'un sentiment de mépris ; et nul d'entre eux ne prit la peine de le combattre. Les incrédules eux-mêmes, tels que Lucien, qui faisaient la satire des cultes publics, se contentaient de lui décocher quelques traits de raillerie en passant ; et probablement, Celse, qui semble l'avoir attaqué plus directement, ne le prenait pas, lui non plus, pour un adversaire bien redoutable. C'est cependant, vers ce temps, à la fin du second siècle, que les choses commencèrent à changer. Aux apologistes succédaient les docteurs. L'enseignement de Clément d'Alexandrie marque une époque nouvelle. Et cet enseignement se multiplie, s'affermit, se précise au cours duMiI® siède,-^

mesure que l'Eglise chrétienne s'organise et ouvre des écoles. En face des philosophies du paganisme, on voit alors s'élever une philosophie chrétienne, qui oppose sa doctrme aux doctrines des sectes renommées ; et c'est naturellement au néoplatonisme qu'incombe le devoir de lui tenir tête. Au début, toutefois, il semble que, ni d'un côté ni de l'autre, on n'ait pris position très nettement. Les docteurs chrétiens étaient eux-mêmes des Platoniciens. Origène eut peut-être le même maître que Plotin ; et, en tout cas, ses écrits témoignent d'une certaine communauté d'idées avec lui sur plusieurs points. D'autre part, Plotin ne paraît pas avoir pris à partie le christianisme ni dans son enseignement ni dans ses écrits. C'est après lui que la rivalité se déclara ouvertement.

PORPHYRE. — Elle se manifeste sous deux formes dans l'œuvre de Porphyre, son plus célèbre disciple et son continuateur : par des attaques directes contre les chrétiens, et par une volonté très nette de rajeunir le polythéisme et de le fortifier en le mettant sous la protection de la philosophie. Il ne nous reste presque rien de l'ouvrage en 15 livres qu'il avait composé contre les chrétiens ; seuls, les témoignages des Pères, notamment ceux de S' Augustin, attestent le retentissement qu'il eut en son temps. Autant que nous pouvons en juger, ce n'était pas une diatribe injurieuse ; Porphyre considérait Jésus comme un homme remarquable par ses vertus ; ce n'était donc pas sa personne qu'il attaquait, c'était l'idée d'un dieu fait homme et le dogme fondamental de la rédemption ainsi que ses conséquences pratiques. Il devait voir, en effet, dans cette théologie un principe nouveau, contraire à la notion essentielle que le néoplatonisme se faisait de Dieu et de ses rapports

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avec l'humanité. Mais cette critique du christianisme n'eut probablement pour Porphyre lui-même qu'une importance secondaire. Ce qui l'occupa surtout, ce fut d'afïermir la doctrine de Plotin. Celui-ci l'avait chargé de publier ses écrits ; il mit en ordre les Ennéades et en fit l'ouvrage que nous lisons. Son érudition, son activité d'écrivain, étaient grandes. Grammairien, commentateur, critique littéraire, il avait une variété de connaissances que son maître n'avait pas eue, bien que d'ailleurs il lui fut très inférieur par l'originalité de la pensée. Toutes ses ressources furent mises au service de la philosophie qui lui était chère. Plusieurs choses méritent d'être signalées dans son œuvre.

Porphyre eut le sentiment très vif qu'en fait, c'était toute la tradition hellénique qui se trouvait en jeu dans la lutte d'idées où il était engagé et que, par conséquent, c'était cette tradition dont le néoplatonisme devait prendre la défense. Il s'agissait pour lui de remettre en lumière à la fois des exemples et des idées. Ce fut l'objet de son Histoire de la Philosophie, dont nous possédons encore le 1^^ livre, consacré à la Vie de Pythagore. Celui-ci y était représenté, non seulement comme un penseur, mais comme un sage inspiré, presque supérieur à l'humanité, doué d'une puissance, d'une autorité sur les âmes vraiment miraculeuses. La légende s'y mêlait à l'histoire ; les fidèles de l'hellénisme trouvaient, dans un tel livre, une apologie de leurs croyances et un sujet d'édification. Même intention sans doute dans l'ouvrage intitulé La Philosophie d'après les oracles. Au polythéisme hellénique manquait un livre sacré, auquel il pût se rattacher. Porphyre pensa que les recueils d'oracles qui avaient cours alors pouvaient constituer ce livre fondamental, si quelqu'un savait les commenter de manière à établir qu'ils contenaient une doctrine. Tel fut l'objet

qu'il se proposa. Il voulut démontrer que sa religion, celle qu'il opposait au christianisme, n'était pas œuvre d'invention humaine, qu'elle procédait d'une révélation divine, et que cette révélation, bien interprétée, se trouvait en accord avec les enseignements platoniciens modernisés. Dans cette entreprise, son syncrétisme ne craignait pas de mêler aux oracles grecs ceux des astrologues chcJdéens, fidèle en cela à l'esprit du temps qui ne concevait plus les religions comme nationales.

En morale. Porphyre paraît avoir eu des intentions analogues. Son traité De i Abstinence des viandes en 4 livres, d'ailleurs mutilé, est tout autre chose qu 'un écrit de circonstance, comme le titre pourrait le faire croire. C'est en récJité une sorte de corps de préceptes, destinés à régler, sinon la vie commune, du moins celle des âmes éprises d'un haut idéal de perfection. La question des aliments n'y est considérée que dans son rapport avec la spiritualité, qui est tout pour l'auteur. Ce qu'il enseigne, ce qu'il demande avec une conviction intransigeante, c'est le renoncement décidé aux satisfactions des sens, c'est le détachement, d'où résultent pour lui toutes les vertus et sans lequel il les juge impossible. Nous voyons là le néoplatonisme s'orienter nettement vers l'ascétisme, comme s'il sentait le besoin d'exalter ses forces, de redoubler son énergie intime, pour se mieux défendre. Au moment où il semble concentrer en lui toute la civilisation hellénique, il est curieux d'observer que, par la force des choses, il perd précisément ce sens de la mesure qui en avait été un des caractères les plus originaux à la belle époque.

JAMBLIQUE ET JULIEN. — A Porphyre succède, comme chef -de l'école, un autre Syrien, Jamblique, et avec lui

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les tendances qui viennent d'être signeilées s'exagèrent encore. L'Orient pénètre de plus en plus dans l'Hellénisme, l'exaltation et le mysticisme s'y développent aux dépens de la saine raison. Jamblique est pour ses disciples plus qu'un homme ; il y a en lui quelque chose de divin. L'admiration pieuse qui s'attache à sa personne ne se justifie pas par la force de ses pensées ; elle est causée par la puissance mystérieuse qu'on lui attribue. Son rôle est celui d'un interprète de Dieu. On l'écoute avec dévotion ; et, en l'écoutant, on se sent éclairé, consolé, exalté. Par le peu qui nous reste de ses nombreux écrits et par les témoignages qui s'y ajoutent, nous pouvons nous le représenter moins comme un philosophe à proprement parler, que comme une sorte de prédicateur. 11 ne discutait guère, il commentait pieusement, abondamment, il enseignait à croire et à prier. Son esprit subtil trouvait dans les écrits de Platon, d'Aristote, des Pythagoriciens et de Plotin, et aussi dans ceux des Orphiques et des Chaldéens, tout ce qui était nécessaire à sa théologie. La pratique religieuse, chez lui, était d'ailleurs inséparable de la doctrine et apparemment plus importante. Il attachait le plus grand prix aux sacrifices, aux prières, au culte des images, à la divination ; il vivait et il entretenait ses disciples dans la croyance aux miracles. La magie elle-même trouvait accueil dans ce milieu, où le sens critique s'oblitérait de plus en plus et où se développait la plus étrange crédulité.

C'était le temps où Constantin se convertissait à la religion chrétienne qui devenait la religion officielle de l'Empire. Si le concile de Nicée ne réussissait pas à détruire les dissidences qui la compromettaient, il donnait cependant à ses dogmes fondamentaux une autorité qui devait à la longue en assurer le succès. D'ailleurs l'arianisme de

Constance n'était pas plus favorable au polythéisme que l'orthodoxie de Constantin. Contre cette puissance spirituelle qui triomphait, c'était une bien faible défense que cette philosophie dégénérée, si infidèle aux principes qu'elle prétendait représenter. Le règne de Julien (361-363) put, il est vrai, faire illusion un instant à ceux qui lui demeuraient attachés. Le jeune prince n'avait rien plus à cœur que de régénérer le polythéisme et d'en faire de nouveau la religion de l'Etat. Et, pour cette réforme, il s'inspirait du néoplatonisme, dont il avait embrassé les doctrines avec ardeur. Jamblique, en particulier, bien que mort depuis une trentaine d'années, était l'objet de sa plus vive admiration. Il fît donc tout ce qui dépendait de lui, soit comme empereur, soit comme écrivain, pour donner aux cultes anciens une vie nouvelle et pour leur assurer le soutien d'une théologie appropriée. Sa mort prématurée mit fin à une tentative qui, de toute façon, était condamnée à échouer.

l'hellénisme a la fin du iv^ siècle. — Dès lors l'hellénisme ne pouvait que marcher rapidement à sa fin. Dans la dernière moitié du IV® siècle, ceux qui perpétuent encore ses traditions ne sont que des hommes de second ordre, philosophes ou rhéteurs. A côté des néoplatoniciens de l'école d'Athènes, les seuls que nous devions citer ici sont le philosophe Thémistios, les rhéteurs Libanios et Himérios. Thémistios, qui professa la philosophie à Antioche, à Nicomédie, à Constantinople, et qui devint un personnage politique sous le règne de Théodose, était un esprit clair et superficiel, écrivain agréable, orateur disert, mais qui, en somme, ne s'élève pas au-dessus d'une élégante médiocrité dans ses paraphrases de divers écrits d'Aristote, non plus que dans ses discours. Son contem-

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porain Himerios se fit une grande réputation avec de petites œuvres, compositions d'école, où son imagination brillante mettait comme un reflet des œuvres classiques dont il s'inspirait. Libanios d'Antioche a plus de droits que l'un et l'autre à une mention dans un aperçu historique de la civilisation grecque. On ne peut nier qu'il ne l'ait représentée avec un certain éclat, au moment où elle allait s'éteindre. Sa renommée, l'amitié de plusieurs empereurs, les honneurs dont il fut revêtu lui valurent une haute considération dans le monde grec de ce temps. Dans les nombreux écrits que nous possédons de lui, discours, lettres, compositions scolaires, notices biographiques et historiques relatives à Démosthène, nous reconnaissons un esprit remarquablement cultivé, une connaissance étendue de la littérature classique, un jugement généralement sain. L'homme lui-même n'est pas sans inspirer de l'estime et de la sympathie. Au milieu des conflits religieux qui divisaient alors le monde gréco-romain, il sut garder l'attitude d'un honnête homme, étranger aux violences de langage, attaché sans intransigeance à une tradition que beaucoup d'autres détestaient par intérêt. Par là, il tient honorablement sa place au bout de cette longue galerie de figures, qui, tour à tour et à des degrés très divers, avaient exprimé les aspects changeants de l'hellénisme.

LES DERNIERS NÉOPLATONICIENS. — Bien que refoulé définitivement par le christianisme à partir de la mort de Julien, le néoplatonisme se perpétua encore comme secte indépendante pendant tout le V® siècle et le premier tiers du suivant. Il serait sans intérêt d'énumérer ici les noms, depuis longtemps oubliés, de ceux qui professèrent alors ses doctrines, soit à Alexandrie, soit à Athènes. Rendons-

leur seulement la justice de reconnaître qu'ils firent preuve, dans leur attachement au passé, d'une fermeté qui ne manquait pas de noblesse. Hommes de tradition, d'esprit timide et dénué d'originalité, mais de conviction sincère, ils ne pouvaient se résoudre à renier tant d'enseignements admirables, dont ils se sentaient les dépositaires ; d'autre part, ils n'étaient pas capables de les développer par des recherches nouvelles. La libre investigation scientifique, qui, seule, aurait pu fournir à leur pensée un élément vraiment fécond, leur était étrangère. On n'étudiait plus directement ni la nature, ni l'homme, ni la société. Il semblait que, sur ces sujets, pourtant inépuisables, tout eût été dit. La science leur paraissait achevée, et ils croyaient la posséder toute faite dans les ouvrages qu'ils ne cessaient de méditer. Etait-il raisonnable de vouloir dépasser Platon et Aristote ? Toute leur activité intellectuelle s'employait à les commenter. Le plus illustre de ces commentateurs fut le Syrien Proclus, dont nous lisons encore d'assez nombreux ouvrages relatifs à divers traités de Platon, deux abrégés de la doctrine néoplatonicienne et quelques opuscules secondaires. D'autres nous ont laissé toute une collection de commentaires sur Aristote. Leur défaut commun est une prolixité, d'autant plus fâcheuse qu'elle tend moins à éclaircir la vraie pensée de l'auteur dont ils s'occupent, qu'à l'altérer ingénieusement, pour la rapprocher des doctrines néoplatoniciennes.

Si peu dangereux que fussent ces derniers représentants du polythéisme grec, leur refus d'adhérer à la religion victorieuse leur fut imputé à crime par l'empereur Justinien. Un édit qu'il rendit en 532 ordonna la fermeture de l'Ecole d'Athènes et interdit l'enseignement d'une philosophie que l'Eglise chrétienne réprouvait. Ses derniers leprésen-

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tants durent prendre le chemin de l'exil. Ils se réfugièrent auprès du roi des Parthes, Chosroès. Mais, à vrai dire, la civilisation proprement hellénique avait cessé de vivre bien avant que l'empire grec lui signifiât son arrêt de mort. Elle s'était éteinte progressivement dans le cours du IV® siècle. Une partie de sa sève était alors passée dans le christianisme et avait animé l'éloquence des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Chrysostome. Une autre s'était incorporée depuis longtemps à la civilisation latine. Le moment serait donc venu de l'apprécier dans son ensemble, si nous ne devions auparavant remonter en arrière pour jeter un coup d'ceil sur l'évolution de l'art grec pendant la période hellénistique et au temps de l'Empire.

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