‹ La civilisation helléniqueChapitre 39 sur 47 · CROISET, II · texte numérisé non relu

CROISET, II

grecque. Confinée au moyen âge dans le domaine de la philosophie et de la théologie, elle va désormais se faire sentir non seulement dans la philosophie et les sciences, mais dans la littérature, dans les arts, dans la politique et même, passagèrement au moins, dans les mœurs. En d'autres termes, plus ou moins puissante selon les époques et selon les lieux, elle devient un des éléments intégrants de la civilisation moderne. Seulement, le principe de liberté qui était en elle ayant pour effet nécessaire d'émanciper les esprits sur lesquels elle s'exerce, il en résulte qu'elle tend à s'éliminer par son action même, quant à ses formes exétrieures du moins, pour se réduire de plus en plus au rôle d'un facteur d'affranchissement intellectuel et moral. Donner un aperçu d'une action aussi étendue, aussi variée, serait évidemment une œuvre de longue haleine, la matière d'un gros volume. Nous devons nous contenter ici de quelques rapides indications.

Dans la philosophie, cette force d'excitation émancipatrice est particulièrement sensible. Au XV® et au XVI® siècle, c'est autour de Platon et d'Aristote, désormais interrogés directement dans l'ensemble de leurs œuvres, et par conséquent mieux compris, plus passionnément étudiés, que s'engagent les discussions savantes. Pour les interpréter, pour développer leurs pensées, on fait appel au néoplatonisme, à Plotin, à Porphyre, à tous leurs commentateurs, à mesure qu'ils reparaissent au jour. Mais alors on prend connaissance par là même des autres systèmes philosophiques de la Grèce. On s'intéresse à Pythagore et à son école, aux Ioniens, à l'atomisme de Démocrite et d'Epicure, comme aussi au stoïcisme et au scepticisme. C'est tout un monde de pensées, tout un ensemble de problèmes et de solutions diverses qui se révèlent ainsi. Quelle excitation

pour les esprits vigoureux ! Du coup, la stérilité de la scolastique apparaît ; et voici qu'on éprouve le besoin de reprendre à nouveau toutes ces recherches, de créer des méthodes neuves. Le XVII® siècle les inaugure avec éclat : ni Bacon, ni Descartes ne veulent être des disciples de la Grèce ; ce sont des novateurs, qui frayent par eux-mêmes leurs voies. Mais, en face de Descartes, Gassendi reste encore attaché à la pensée grecque, qu'il essaye de défendre avec les connaissances récemment acquises. Et les novateurs eux-mêmes ne procèdent-ils pas du mouvement d'idées que la philosophie grecque avait suscité dans les deux siècles précédents ? Leibnitz se rattache aux conceptions d'Aristote et de Platon, tout en les modifiant. Cette émancipation, il est vrai, va en s'accentuant. La Grèce semble de plus en plus oubliée par la philosophie du XVIII® siècle. D'autre part, le rapide développement des sciences apporte à la réflexion une si grande quantité de matériaux nouveaux qu'elle s'absorbe chaque jour davantage dans leur étude. C'est à les organiser que s'applique surtout la philosophie du XIX® siècle ; et elle le fait en pleine indépendance. Pourtant, il n'est pas nécessaire d'un grand effort d'attention pour s'apercevoir qu'au fond les grandes questions agitées sont toujours les mêmes, et que les solutions d apparence nouvelles ne sont bien souvent que celles de l'antiquité grecque rajeunies et mises au point. Relativement à l'esprit et à la matière, à la nature de la connaissance, aux éternelles énigmes du monde, aux rapports de l'infini et du fini, à la destinée de l'homme, ne remarque-t-on pas chaque jour que les doutes, les hypothèses des Grecs sont encore, à peu de chose près, les nôtres ? Aussi l'histoire de la philosophie grecque a-t-elle été profondément étudiée et presque renouvelée, à mesure que s'est imposée l'habitude

de remonter à l'origine des questions pour en suivre tout le développement ? Qu'importe que, sur bien des points, nous les sentions très loin de nous ? Nous ne pouvons méconnaître qu'ils ont posé les données essentielles des plus difficiles problèmes avec une simplicité, une netteté, dont il y a toujours à tirer profit.

Dans la littérature, quelque chose d'analogue s'est produit. Au XVI® siècle, quand les chefs-d'œuvre de la poésie et de la prose grecques sont remis en lumière, les meilleurs esprits en sont comme éblouis. Devant ces modèles, il leur semble qu'ils n'aient rien de mieux à faire que d'imiter. En France, c'est le fait de Ronsard et de la Pléiade. Ainsi pratiquée, l'imitation nuit manifestement à l'originalité. Mais, dans cette lecture assidue et quelque peu superstitieuse des œuvres de l'antiquité, le jugement se forme et s'affermit. Montaigne a dit en termes excellents ce qu'il devait à Plutarque et son témoignage, tel qu'il le donne, s'applique à beaucoup de ses contemporains. D'ailleurs les influences latines, qui s'associent alors à celles de la Grèce, sont pour une large part, elles aussi, des influences grecques indirectes ; il en est de même d'un certain nombre d'influences italiennes. Au XVII® siècle, nous constatons un changement. Notre art classique, s'il continue à s'inspirer de l'antiquité, se fait alors de l'imitation une tout autre idée, et chacun la pratique, selon ses goûts. Balzac et Corneille sont plus romains que grecs, bien que ce dernier emprunte de nombreux sujets à l'histoire de la Grèce ; mais chez Racine, chez Fénelon, le sentiment de la beauté hellénique est extrêmement vif. Il y a comme un contact d'âmes immédiat entre Euripide et le poète de Phèdre et d'Iphigénie, entre Homère et l'auteur de Télé' maque. Et, en effet, ce qui les rapproche ainsi, ce sont moins

leurs emprunts directs, si importants qu'ils soient, qu'une certaine forme de sensibilité ou un certain tour d'imagination. Quelque chose de l'esprit grec a vraiment passé en eux et transparaît sous l'adaptation qu'ils font des sujets anciens au goût d'un public bien éloigné de la simplicité antique. Le fait évident c'est qu'on a cessé de copier ; on admire autant qu'au siècle précédent, mais on essaye de rivaliser plus librement. La Bruyère commence par traduire Théophraste ; puis, ayant appris de lui la valeur de l'observation précise, il observe à son tour et fait une œuvre originale. Il arrive même que les chefs-d'œuvre nouveaux inspirent à quelques-uns l'idée de se révolter contre l'antiquité. La célèbre querelle des anciens et des modernes témoigne d'une volonté d'indépendance, qui s'autorise des progrès des connaissances et des exigences d'une civilisation plus avancée. Ce sentiment devient plus fort et plus général encore au XVIII® siècle. Voltaire, qui en représente l'esprit mieux que personne, met de fortes réserves à son admiration pour les Grecs. Et les érudits eux-mêmes, qui les traduisent et les commentent, ne les comprennent que médiocrement. Toutefois, dans la seconde moitié du siècle, sous l'influence de Rousseau, une réaction a lieu contre l'abus de l'esprit et la frivolité mondaine ; on revient à la nature, on s'éprend de simplicité, d'ingénuité, et même de vertu civique ; Plutarque, loué expressément par l'auteur de l'Emile, retrouve une popularité, qu'il fait partager à ses grands hommes ; l'abbé Barthélémy promène ses nombreux lecteurs dans la Grèce antique à la suite de son jeune Scythe, Anacharsis ; André Chénier, dans des poésies délicates et charmantes, qui ne seront publiées, il est vrai, qu'au début du siècle suivant, s'inspire à la fois d'Homère, de Théocnte et des poètes de l'Anthologie.

Enfin, l'image de Sparte idéalisée domine la première période de la Révolution. Puis, à travers le XIX® siècle, il semble que cette mfluence hellénique, tantôt exaltée, tantôt refoulée et passagèrement diminuée, ait tendu à prendre sa juste valeur. Il est devenu évident qu'elle ne peut s'imposer aux littératures modernes comme un type unique de perfection. Trop de pensées nouvelles ont surgi, trop de sentiments que la Grèce connaissait à peine se sont développés, trop de formes d'art créées par d'autres peuples ont séduit l'âme moderne, pour que celle-ci puisse désormais s'enfermer dans le cadre des conceptions antiques. Mais justement parce que le goût s'est élargi, parce que la sensibilité s'est assouplie, il est devenu plus facile de les comprendre, d'en apprécier la simplicité associée souvent à tant de vérité et de profondeur.

Et ce qui est vrai de la littérature l'est aussi des beauxarts. Certes, depuis la Renaissance, l'étude de l'architecture et de la sculpture grecque n'a pas cessé d'être féconde. Elle l'est même devenue plus que jamais, depuis qu'à une admiration trop confuse, elle a substitué une critique attentive, qui sait discerner et distinguer les époques, noter les caractères individuels, en un mot classer et juger par comparaison les artistes et les œuvres. Mais si cette critique nous a fait mieux sentir à quel titre la Grèce est une magnifique école de beauté et quels services elle rendra toujours en cette qualité au besoin d'idéal qui est en nous, elle nous a aussi appris à retrouver dans d'autres créations du génie humain, sous des formes très différentes, les mêmes aspirations et des réalisations qui valent les siennes. L'architecture de quelques-unes de nos cathédrales ne nous parait pas aujourd'hui inférieure à celle du Parthénon ni le mérite artistique de certaines statues du moyen âge inégal à celui

de telles ou telles œuvres de Scopas ou de Praxitèle. De plus en plus, aussi, se révèle à nous l'art d'autres peuples, trop méconnu précédemment. L'Orient, mieux étudié, nous étonne et nous séduit. De cette expérience élargie résulte le sentiment très net que l'art ne peut pas s'enfermer dans des formules traditionnelles et immuables, qu'il lui est même interdit de s'attacher servilement aux mêmes modèles, si beaux qu'ils soient, et qu'au contraire la variété, le renouvellement incessant est la loi même de sa vie. Mais, SI, d'autre part, il ne peut pas devenir un simple abandon de l'imagination à tous ses caprices, s'il doit en définitive s'en référer toujours à certains préceptes essentiels de la nature et de la raison, comment ne trouverait-il pas demain comme hier et aujourd'hui, dans les exemples de la Grèce, des leçons excellentes, qu'il appartient à chacun d'approprier à son temps, à son milieu, à son talent personnel et à ses conceptions ?

En politique, l'influence de la civilisation grecque a été jusqu'à présent fort restreinte. Les grands Etats modernes, constitués en monarchies, ne pouvaient rien demander, en fait d'exemples ou de leçons, aux petites républiques grecques, dont les conditions d'existence étaient si différentes des leurs. Et les démocraties elles-mêmes, comme celles des deux Amériques, dominées par leurs traditions propres, ne s'imaginaient pas qu'il y eut rien de commun entre elles et ces Etats minuscules d'autrefois, qu'elles connaissaient d'ailleurs si peu. Cependant les théoriciens politiques ne partageaient pas cette indifférence. Bossuet, dans son Histoire universelle, consacrait un chapitre aux gouvernements de la Grèce ancienne et, par là, appelait sur eux l'attention des esprits réfléchis ; il y mêlait à de nombreuse^ erreurs quelques fortes observations, qui

faisaient ressortir ce que ces républiques avaient dû à l'amour de la liberté et aux vertus civiques. Montesquieu, dans son Esprit des lois, sans présenter un tableau d'ensemble de leur vie publique, insistait néanmoins à son tour sur un certain nombre de leurs traits caractéristiques. Grâce à ces grands écrivains, l'étude de la Grèce ancienne prenait place dans la science politique. Elle suggéra, nous l'avons vu, quelques idées et certains arguments à plusieurs des hommes de la Révolution. Puis le rétablissement et la succession des gouvernements monarchiques la reléguèrent de nouveau dans le domaine des théories. Mais voici que, de nos jours, l'extension de la forme républicaine et démocratique à un grand nombre de nations lui rend un intérêt d'actualité. Elle redevient pour nous une expérience historique de haute valeur, et ce changement coïncide avec un accroissement de savoir qui en augmente sensiblement l'importance. Nous connaissons aujourd'hui les institutions de la démocratie athénienne avec bien plus de précision qu'on ne les connaissait au siècle dernier, et notre pays est lui-même une démocratie en relation avec d'autres démocraties. Comment n'aurions-nous pas profit à interroger curieusement une histoire qui a des rapports si manifestes avec la nôtre ?

Or, cette histoire est instructive : elle l'est doublement, par les défauts et par les qualités qu'elle révèle. La démocratie, comme toute forme de gouvernement, a besoin d'une organisation solide et souple ; elle en a même d'autant plus besoin que sa tendance naturelle à l'individualisme l'expose, plus que tout autre, au danger de voir ses éléments se désintégrer. Athènes a-t-elle réussi à réaliser cette organisation ? Non. Ce qui lui a manqué surtout, nous l'avons vu, c'est un pouvoir exécutif capable de donner au peuple

une direction suivie. Elle n*a pas su établir un gouvernement qui assurât suffisamment la continuité de sa politique, en la préservant des improvisations et des entraînements irréfléchis. A ce premier défaut s'en est ajouté un second : la mauvaise constitution du pouvoir judiciaire. En confiant le soin de rendre la justice à des tribunaux qui étaient de véritables assemblées, elle l'a mise à la discrétion de l'ignorance et des passions. Et, par là, elle a enlevé presque toute valeur à la conception, si juste en elle-même, de la responsabilité personnelle, qu'elle attachait à toute fonction publique. Enfin, elle n'a pas assujetti l'exercice de la souveraineté populaire à des conditions restrictives, d'autant plus nécessaires que cette souveraineté résidait dans la plus mobile des foules, particulièrement accessible à ces mouvements imprévus auxquels les hommes réunis sont toujours exposés. Voilà en quelques mots la part qu'il convient de faire tout d'abord à la critique, afin de dégager plus librement ce qui mérite d'être loué.

La gloire d'Athènes est d'avoir montré la première, dans l'antiquité, ce qu'un peuple qui se gouverne luimême est capable de faire pour s'assurer une place d'honneur dans l'histoire. De cet honneur Athènes s'est rendue digne par son esprit civique, par son humanité, par sa culture supérieure.

Nul ne peut nier que les Athéniens, à la belle époque de leur démocratie, n'aient eu vraiment une haute idée des droits et des devoirs du citoyen. On les vit alors se montrer sincèrement soucieux du bien public, prêts à tous les services que l'intérêt de l'Etat leur imposait, courageux et endurants sous les armes, respectueux de la discipline, acceptant de bon cœur les sacnhces et les fatigues nécessaires, et, au dedans, subissant sans se plaindre les charges qui

leur étaient imposées, fiers de la réputation de leur ville et heureux de contribuer à l'accroître dans un sentiment de noble solidarité. Une ambition patriotique animait la cité entière, consciente de la destinée glorieuse qui semblait s'ouvrir devant elle, depuis qu'elle avait contribué plus qu'aucune autre à la défense de l'indépendance nationale.

Cette énergie se conciliait d'ailleurs avec une douceur naturelle qui lui valait un renom mérité d'humanité. Sans doute, lorsque nous songeons que l'esclavage était considéré, aussi bien à Athènes que partout ailleurs dans l'antiquité, comme un fait naturel, lorsque, d'autre part, nous voyons rapportés par les historiens certains actes de cruauté dont le peuple athénien s'est rendu coupable, nous sommes portés à faire des réserves sur ce point. Mais rien ne serait moins équitable que de juger du point de vue moderne les choses du passé. Ce qu'il faut voir, c'est que nulle part la condition de l'esclave n'a été moins dure que chez les Athéniens ; la loi même lui assurait une certaine protection et les mœurs lui étaient souvent plus indulgentes encore que la loi. Quant aux actes cruels qui sont attestés, s'il serait excessif de les excuser, il faut reconnaître que les uns s'expliquent par des mouvements de colère passagers, d'autres par l'état du droit international qui était encore dans l'enfance. Ce sont d'ailleurs des faits isolés. En général, la démocratie athénienne a été accueillante pour l'étranger. Elle tenait à honneur d'attirer non seulement les Grecs des autres cités, mais aussi les barbares. C'est à Athènes que le sentiment de la fraternité humaine trouvait les dispositions morales les plus favorables à son développement. Et cette humanité instinctive se manifestait jusque dans la politique nationale. En sa qualité de démocratie, la repu-

blique athénienne se sentait obligée à soutenir partout les principes démocratiques. Elle était donc l'ennemie naturelle des puissances oppressives, la protectrice des faibles, elle avait pour mot d'ordre la défense de la liberté. Et si l'on ne peut nier que ce rôle ne fût pas toujours aussi désintéressé dans la réalité qu'il semblait l'être dans les discours de ses orateurs, il n'en est pas moins vrai qu'il y a profit moral et honneur pour un peuple à pouvoir orienter ainsi son action vers un idéal généreux. Il en résulte pour lui une habitude de pensée qui l'ennoblit en l'élevant au-dessus de l'obsession constante des intérêts purement matériels. Mais, entre tous les titres qui recommandent le nom d'Athènes, aucun ne vaut celui qu'elle s'est acquis par sa brillante culture intellectuelle, morale et artistique. Et ce qui est particulièrement intéressant à noter, c'est l'étroite relation de cette culture avec ses institutions démocratiques. On sait avec quel accent de fierté, le poète Eschyle, dans sa tragédie des Perses, exalte par la bouche des vieillards de Suze, devant la reine étonnée de ce qu'elle entend, la force redoutable de ce peuple qui n'a point de monarque. Cette influence vivifiante de la liberté, un étranger, Hérodote, l'a signalée également. On ne peut se refuser à reconnaître, comme lui, qu'elle a été une des sources principales des sentiments qui ont animé les Athéniens du V^ siècle, à commencer par le plus grand d'entre eux, Périclès. C'est dans une atmosphère de liberté démocratique que se sont produites toutes les grandes oeuvres de ce temps. Aucun milieu n'était plus favorable au brillant développement de la tragédie, qui a pu donner là en spectacle les passions humaines, devant un public préparé par les discussions publiques à comprendre le jeu des intérêts contraires ; jiul autre ne se serait également prêté aux hardiesses de la

comédie, à ses critiques insolentes et incisives, qui faisaient penser. Et que dire des orateurs, des historiens, mûris dans cette agitation féconde des esprits, dans ce conflit des idées, où l'on apprenait à étudier les événements, à scruter les motifs, à noter les conséquences, c'est-à-dire à juger et à prévoir ? N'est-ce pas la liberté athénienne qui a fait un Thucydide, comme elle avait fait un Périclès ? La philosophie même, du moins la philosophie morale et sociale, qui s'est montrée sévère pour la démocratie, d'où est-elle née, sinon de cette démocratie qu'elle condamnait ? Se représente-t-on Socrate ailleurs que dans Athènes ? Ne fallait-il pas à cet observateur le spectacle humain qu'on ne trouvait que là, et à ce moraliste ironique et moqueur la liberté de parole qui n'existait alors au même degré nulle part ailleurs ? Enfin, quant à l'art, ce n'est point par hasard assurément qu'il a pris dans Athènes, à la même époque, un essor si merveilleux. Il l'a dû, sans aucun doute possible, non seulement au désir, commun à tous les Athéniens de ce temps, de donner à leur ville une parure digne de sa grandeur et d'honorer les dieux auxquels ils l'attribuaient, mais aussi à une culture générale du goût, résultant de l'activité de tous, de leurs relations mutuelles, de l'échange incessant des idées, de l'accueil fait aux hommes de talent de tous pays. En somme, c'est parce que la liberté avait fait l'éducation d'Athènes que cette ville, à son tour, a pu contribuer si largement à celle de l'humanité.

Ainsi, nous le voyons clairement, la civilisation hellénique, bien loin de perdre pour nous rien de sa valeur, à mesure qu'elle s'enfonce dans le passé, semble au contraire en acquérir davantage de nos jours, en proportion de l'effort qui est fait pour la mieux connaître. Considérée dans la

succession des époques que nous avons parcourue rapidement, elle présente assurément, comme tout ce qui est humain, de grandes inégalités et, à côté de parties brillantes, mainte défaillance. Mais, si au lieu de l'envisager amsi, siècle par siècle, selon la méthode de l'histoire, on rassemble sous un seul regard tout ce qu'il y a eu en elle de meilleur, tout ce qui a été et reste encore profitable à l'humanité, elle apparaît comme une source merveilleuse de sagesse, de lumière et de beauté. C'est pourquoi le dernier mot de cette étude ne peut être que l'expression d'un sentiment d'admiration et de reconnaissance pour cette petite nation de l'antiquité à laquelle nous devons tant.

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