II. — Le drame et la peinture des mœurs
l'observation des mœurs et des caractères. — Ce siècle, si favorable à l'éloquence, ne le fut pas moins à l'ob-
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servation des mœurs et des caractères, et en partie pour les mêmes raisons. La grande diversité qui apparaissait de plus en plus entre les hommes, à mesure que l'ancienne formation sociale se dissolvait, et la prédominance croissante de l'individualisme appelaient l'analyse psychologique. Nous venons de la voir pénétrer dans l'éloquence et s'y faire une large place, tantôt sous une forme familière, tantôt dans des exposés graves ou passionnés. Elle s'imposait également aux philosophes et aux historiens. Bon nombre d'entre eux manifestent alors le même goût pour l'étude et la représentation de ces variétés morales. Elles sont mises en scène dans les dialogues socratiques, dont Platon et Xénophon nous ont laissé de vivants spécimens. Chez Platon surtout, nous voyons passer sous nos yeux toute une série de personnages prestement dessinés, qui ont chacun leur physionomie propre. Ailleurs, en particulier dans certaines parties de la Morale et de la Politique d'Aristote, ce sont des notations précises et fines, qui font ressortir les traits caractéristiques des différents âges ou ceux par lesquels les passions humaines se distinguent les unes des autres.
Le plus illustre disciple de ce philosophe, Théophraste, s'est fait connaître en ce genre par le petit livre des Caractères, qui a servi de modèle à La Bruyère. C'est, comme on le sait, une collection de portraits, qui représentent moins des individus que des types, chacun de ces types étant caractérisé par un groupemenet de traits qui sans doute n ont jamais été réunis dans un même homme, mais qui lont partie d'une même définition. Il y a de l'esprit dans le choix et le groupement de ces détails, un genre d'esprit qui n'est et ne veut être que de l'observation aiguisée.
LA COMÉDIE NOUVELLE. — Sous l'influence de ce goût, naît alors une forme de comédie, très différente de celle qui avait fait les délices des Athéniens du V*^ siècle. Celle-ci, avec ses exagérations bouffonnes, sa fantaisie exubérante, ses inventions saugrenues, ses violentes attaques contre les hommes du jour et son âpre satire des nouveautés, avait fait son temps. Elle ne convenait plus à une société qui se polissait de jour en jour et qui en même temps s'attachait à la réalité, à mesure qu'elle en découvrait l'intérêt. Euripide, déjà, dans la tragédie même, avait fait sentir tout ce que la vie commune contenait de matière dramatique. Ce fut cette matière que la comédie du IV* siècle, après une période d'apprentissage et de transition, sut exploiter excellemment.
Dans le dernier tiers de ce siècle, ce genre nouveau atteignit à sa perfection avec Philémon et Ménandre. Ce qu'ils représentent sur la scène, c'est en somme la société de leur temps. Dans le cadre d'une intrigue empruntée aux incidents de la vie contemporaine et développée à l'aide de quelques combinaisons ingénieuses, ils groupent et mettent en action des personnages dont les sentiments, les travers, les ridicules, les manières sont l'image vive du milieu social où ils vivaient. Leur art se pique avant tout de naturel, de vérité. Ils se proposent de faire en sorte que leurs spectateurs se reconnaissent, ou du moins reconnaissent leurs voisins, dans ces êtres fictifs. Le goût du public exige que les aventures mêmes n'aient rien d impossible ni de trop extraordinaire. Ce sont fréquemment de simples faits divers, qu'on dirait tirés de la chronique du jour. Et justement parce que ces pièces imitent de près la vie, elles excitent à penser tout en amusant. Elles posent des problèmes pratiques, font appel au jugement, donnent à ceux qui réfléchissent des leçons utiles.
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Cet art délicat complète de la façon la plus heureuse l'art plus simple, plus large, du siècle précédent. Il tient plus de compte des petites choses, tout en se gardant de s'y absorber. Ménandre fait passer sous nos yeux des hommes de toute sorte, des avares, des indiscrets, des fanfarons, des bavards, des étourdis, des amoureux légers et inconstants, caractères de médiocre relief et pourtant bons à regarder pour qui s'intéresse, selon sa formule même, à tout ce qui est humam. Il nous montre les fines particularités qui tiennent à leur âge, à leur condition, leurs émotions passagères et les sentiments qui ont leur racine dans leur nature propre. On voit chez lui des riches et des pauvres, des gens du peuple, des affranchis, des esclaves ; on y voit des mères de famille, des épouses, des jeunes filles et aussi des femmes d'intrigue et des courtisanes. Rien ne donne mieux l'idée de ce qu'était alors la société grecque. Elle se découvre là dans sa vérité et dans sa diversité, avec ses défauts et même ses vices, comme aussi avec ses qualités, son élégance, sa douceur, son humanité, terme qu'il convient de prendre ici au sens le plus large comme celui qui la caractérise le mieux.
Comme forme d'art, cette comédie a eu d'ailleurs une influence tout autre que celle qui l'avait précédée. La comédie ancienne, celle d'Aristophane et de ses contemporains, était trop exclusivement athénienne pour qu'on pût la transporter aisément sur un théâtre étranger. Au contraire, rien n'empêchait celle de Ménandre, où la vie humaine était dépeinte sous ses aspects généraux, de s'adapter à des sociétés diverses. C'est ce qui explique qu'elle ait pu servir de modèle à Plante et à Térence. Ceuxci, à leur tour, ont trouvé des imitateurs dans les pays de civilisation latine ; et ainsi elle a fourni aux littératures