III. — L'histoire
l'histoire ET LE GOUT PUBLIC AU IV^ SIÈCLE. — Comme
le drame et comme l'art oratoire, l'histoire, au IV® siècle, ne pouvait manquer de modifier plus ou moins la tradition dont elle héritait. Ses principaux représentants furent alors Xénophon, Ctésias, Ephore et Théopompe ; la popularité dont ils jouirent prouve que les récits historiques trouvaient autour d'eux de nombreux lecteurs. Ce qui vient d'être dit explique cette faveur et permet de comprendre quel était en cette matière le désir général. Le public grec devenait de plus en plus curieux du spectacle de la vie : il demandait aux historiens de la lui montrer sous ses aspects multiples ; ceux-ci, comme il est naturel, s'étudièrent à lui procurer satisfaction.
XÉNOPHON ET l' INFLUENCE SOCRATIQUE. — Chez Xénophon, l'histoire nous apparaît toute pénétrée de l'esprit socratique. Jeune encore, il avait subi d'autant plus profondément l'influence de Socrate qu'elle était en intime accord avec ses tendances naturelles. Les enseignements de ce maître et l'expérience personnelle qu'il acquit dans la suite se confondirent en une morale dogmatique, dans laquelle vinrent s'encadrer toutes ses conceptions. Elle est exposée
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en dialogues dans ses Mémoires sur Socrate ; elle remplit tout le roman historique qu'est sa Cyropédie ; elle se fait reconnaître et sentir partout jusque dans les œuvres où il est proprement historien, VAnabase et les Helléniques. En racontant dans VAnabase l'expédition du jeune Cyrus contre son frère, le roi Artaxerxès, et la retraite des dix mille mercenaires grecs qui y avaient pris part, ce qu'il fait surtout ressortir, c'est la valeur de la discipline, du courage raisonné, de l'endurance, ce sont les services que peuvent rendre, au milieu des plus rudes épreuves, le sangfroid, la réflexion, la confiance en la protection divine ; et l'intérêt de l'ouvrage naît de la notation judicieuse des sentiments que ces épreuves provoquent soit chez les soldats, soit chez les quelques personnages que les circonstances détachent de la foule. Il en est de même des Helléniques, où est retracée la série des événements qui agitèrent la Grèce entre 41 1 et 360 environ. Quelque droit que l'on ait de reprocher à l'auteur ses préventions, sa partialité, et trop souvent son inintelligence des hommes et des choses, on ne peut lui refuser le don d'intéresser et de plaire. Et ce n'est pas seulement par son élégante simplicité, par une certaine grâce naturelle qui séduit et qui attache, mais c'est aussi parce qu'il y a, chez ce narrateur agréable, un moraliste, qui appelle notre attention sur la qualité des actions et des motifs et qui invite par là même à les juger.
LES autres historiens DU IV^ SIÈCLE. — Ctésias, Êphore et Théopompe ne sont plus connus que par des fragments, des extraits rares et courts, des témoignages assez nombreux, mais qui ne sauraient suppléer pour les apprécier à leurs œuvres perdues. Ce que nous en savons suffit du moins
pour reconnaître chez eux aussi quelques traits caractéristiques de leur temps.
Ctésias, qui avait séjourné assez longtemps en qualité de médecin à la cour de Suse, excita vivement l'intérêt de ses lecteurs par les informations qu'il y avait recueillies. Les Grecs du IV® siècle étaient particulièrement curieux de connaître l'Asie, avec laquelle leurs relations politiques et commerciales devenaient de plus en plus fréquentes. Ctésias se fit accueillir, à tort ou à raison, comme un témoin qui venait les instruire sur beaucoup de choses qu'Hérodote n'avait pu qu'entrevoir.
Ephore et Théopompe, avant de se faire historiens, avaient été l'un et l'autre disciples d'Isocrate et ce fut même lui, dit-on, qui les engagea à traiter des sujets historiques. L'art oratoire, en la personne de ce maître renommé, revendiquait donc l'histoire comme une partie de son domaine. Tous deux, malgré la diversité profonde de leur nature, semblent bien s'être inspirés de cette pensée. La tâche que s'était proposée Ephore, en écrivant son Histoire universelle, était de mettre en œuvre, dans une large composition, tous les renseignements que d'autres avant lui avaient amassés. Un tel dessein réduisait à peu de chose la recherche personnelle. Le succès qu'il obtint était dû à l'heureux emploi de ces matériaux divers, à l'ordonnance claire qui permettait de suivre le cours des événements et qui les groupait néanmoins de manière à en faciliter l'intelligence, à l'intérêt de cette immense revue historique dans laquelle tout le passé de la Grèce était exposé avec un remarquable talent de narrateur et d'écrivain, depuis les temps primitifs jusqu'au milieu du IV® siècle. Quant à Théopompe, orateur brillant et passionné, c'était aux choses de son temps qu'il s'était attaché dans ses Helléniques et
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ses Philippiques, comprenant d'une part les dernières années de la guerre du Péloponnèse et l'hégémonie de Sparte jusqu'en 394, de l'autre le règne entier de Philippe de Macédoine. De brillants discours, des récits dramatiques, des fictions ingénieuses même en formaient le tissu. Les hommes du temps y étaient mis en scène et jugés d après les sentiments personnels de l'historien, qui ne dissimulait ni ses antipathies ni ses préférences. Quelques réserves qu'il y ait lieu de faire sur cette manière de comprendre l'histoire, il n'est pas douteux que l'œuvre ne fût singulièrement vivante et suggestive, abondante en portraits, en descriptions morales, très appropriée par conséquent à satisfaire la curiosité du public auquel elle était destinée.
LES PENSEURS DU IV® SIECLE. — Tandis que la littérature du IV® siècle continuait, ainsi celle du siècle précédent, dans des œuvres historiques, dramatiques et oratoires, inspirées d'un esprit un peu différent, la pensée spéculative poursuivait aussi son œuvre et réalisait des progrès remarquables. Deux noms en résument l'histoire : ce sont ceux de Platon et d'Aristote, l'un qui domine la première moitié du siècle, l'autre la seconde. Leur part à tous deux dans la civilisation hellénique a été des plus grandes. Car leur autorité spirituelle s'est exercée puissamment, non seulement en leur temps et à travers toute l'antiquité, mais, à vrai dire, jusqu'à nos jours.