‹ La civilisation helléniqueChapitre 8 sur 47 · I. — Platon · texte numérisé non relu

I. — Platon

LA PHILOSOPHIE DE PLATON COMME RELIGION. — Socrate a été représenté plus haut comme l'initiateur d'une religion pénétrée de philosophie. Platon, son disciple, supérieur à son maître par l'étendue des connaissances et par le génie, mit dans cette religion toute son âme. Elle n'était encore qu'à l'état d'ébauche dans les entretiens de Socrate. L'enseignement de Platon lui fit prendre forme et la rendit capable de se perpétuer après lui, sans qu'elle eût à subir de modifications très profondes.

Depuis longtemps déjà, et presque dèâ l'origine, la pensée philosophique s'était sentie obligée de s'émanciper de la religion traditionnelle. Elle l'avait fait de telle manière, avant Socrate, qu'en fait elle semblait devoir abolir en même temps le sentiment religieux. Ce sentiment était au contraire très fort chez Socrate ; il essaya de transformer au lieu de détruire. Chose singulièrement délicate et difficile. Quels éléments de croyance populaire était-il indispensable d'éliminer ? Que convenait-il de conserver et d'adapter ? 11 ne semble pas qu'il ait réussi à se faire sur ces questions une opinion précise. Platon s'y appliqua toute sa vie.

Associant étroitement, comme son maître, la morale à la religion, et soumettant celle-ci à la raison, il n'hésita pas à rejeter ouvertement tout ce que la mythologie contenait d'immoral ou d'absurde. Il le fit même avec une vivacité qui rappelait les hardiesses satiriques de Xénophane. Toutefois cette réprobation n'allait pas jusqu à proscrire la conception polythéiste ; il lui suffisait d'y introduire une notion d'ordre et de hiérarchie, qui donnait satisfaction à la tendance monothéiste de sa pensée. Attaché fermement à l'idée d'une intervention divine dans les choses humaines, il ne lui répugnait pas de l'imputer à des puissances distinctes, à la condition seulement de subordonner celles-ci à une autorité supérieure et de les représenter comme collaborant à un même dessein. Définir d'une façon précise la nature et les pouvoirs de ces dieux secondaires n'était pas d'ailleurs, selon lui, chose possible m nécessaire ; aussi, par une complaisance d'imagination qui ne lui paraissait pas tirer à conséquence, s'en remettait-il de ce soin à la tradition et aux révélations antiques, sans leur attribuer néanmoins un droit absolu à s'imposer. C'était

faire au mythe sa part, tout en réservant à la pensée libre sa liberté. L'essentiel lui paraissait être l'affirmation d'un ordre universel, conforme à la raison. De telle sorte que de ce polythéisme restreint, où les antiques croyances trouvaient leur compte, se dégageait en définitive l'idée d'une souveraineté divine, caractérisée à la fois par la perfection et par la puissance. Non pas, toutefois, puissance absolument illimitée : un certain dualisme subsistait dans la pensée du philosophe ; il le croyait nécessaire pour expliquer le mal. La puissance divine suivant lui, tout en voulant uniquement le bien et en cherchant à le réaliser par la création, ne pouvait créer que dans la matière, c'est-à-dire dans le fini et dans l'imperfection. Ainsi était ouverte la voie où devait s'engager pour longtemps toute philosophie désireuse d'expliquer l'antinomie de l'idéal et de la réalité.

Manifestement, cette théologie, qu'elle le voulût ou non, tendait à se dépouiller de tout caractère national ; et c'est là un fait sur lequel il importe d'attirer particulièrement 1 attention. En s affranchissant de la mythologie et de ses fables poétiques, elle rompait les attaches qui enchaînaient les croyances de la Grèce au sol natal. La religion de Platon n'était plus la religion d'un peuple déterminé ; rien ne l'ernpêchait de devenir universelle.

Et elle s'y prêtait d'autant mieux qu'elle complétait sur des points essentiels les données vagues ou insuffisantes de la tradition. Le premier, en effet, Platon essaya de démontrer méthodiquement l'immortalité de l'âme par un enchaînement de preuves qui lui paraissaient se compléter mutuellement. Sous l'influence du pythagorisme et aussi des idées orphiques, qu'il traduisait et transposait à sa manière, il se fit sur ce sujet une doctrine, qu'il a déve-

loppée particulièrement dans le Ménon, dans le Phèdre et dans la République. 11 admettait que l'âme de chaque homme apportait, en prenant un corps, les souvenirs plus ou moins effacés d'une vie antérieure, où elle avait eu l'intuition des réalités substantielles que l'intelligence seule peut saisir. Et il enseignait que, selon qu'elle savait plus ou moins ranimer ces souvenirs par la réflexion et la dialectique au contact des impressions sensibles, elle se préparait un sort plus ou moins heureux dans des existences ultérieures. A cette doctrine, il joignait, — en s'inspirant de l'orphisme et des mystères, mais en adaptant librement ces emprunts à ses idées personnelles, — la conception d'un jugement des morts, de peines et de récompenses, d'un cycle de transformations, auquel il assignait pour terme, comme le but suprême à atteindre, le retour à la pure contemplation de Dieu. C'est ainsi que sa philosophie essayait de répondre à des questions troublantes que l'humanité se posait bien avant lui ; et si ses réponses ne prétendaient pas à une certitude absolue, elles s'appuyaient du moins sur des raisonnements et des suggestions dont beaucoup d'esprits, désireux d'apaisement spirituel, ont pu se contenter.

VALEUR MORALE DE LA RELIGION PLATONICIENNE. — Cette religion se liait étroitement dans la métaphysique de Platon à sa morale. Les choses que nous connaissons par les sens ne tenaient en effet leur réalité, d'après lui, que de leur participation à des essences pures, qu'il appelait les Idées, et qui ne pouvaient être connues que par la raison. Or la plus haute de ces Idées, celle qu'il semblait identifier parfois à Dieu lui-même, était l'Idée du Bien. Il pensait donc que tout l'effort de l'âme devait tendre vers la possession la plus complète possible de cette Idée ; ce qui

revenait à dire que le culte le plus pur, le plus cligne de Dieu, le meilleur aussi pour l'homme, était la vertu. Et celle-ci, telle qu'il la concevait, ne pouvait se réduire à une honnêteté vulgaire, à l'observation consciencieuse de la justice, à la pratique du courage ou de la tempérance, à l'obéissance aux lois. L'élément nouveau qu'il y introduisait, le principal à ses yeux, était l'aspiration constante vers l'idéal. Il se représentait la vertu comme une ascension continue, par laquelle l'âme, se détachant et s'éloignant de plus en plus du monde des sens, s'élevait toujours plus haut, jusqu'à se rendre, autant que cela était humainement possible, semblable à Dieu lui-même. Et il lui semblait que ce développement progressif de la vie spirituelle, orientée vers le Bien suprême, était à la fois la condition nécessaire et la plus sûre garantie du bonheur. C'est par là que la philosophie platonicienne a dépassé singulièrement toutes les autres formes de la morale antique et qu'elle reste, après plus de vingt siècles, une des plus nobles affirmations des tendances de la conscience humaine.

LA PHILOSOPHIE DE PLATON COMME SCIENCE. — Mais si,

sous ce premier aspect, elle se présente comme une véritable religion, nul ne peut méconnaître qu'elle ne doive être considérée aussi, à titre au moins égal, comme une science, ou plutôt comme une synthèse de sciences. L'école fondée à Athènes en 387 par Platon sous le nom d'Académie a été, en effet, un des foyers d'études et de recherches savantes les plus actifs que la Grèce ait connus avant Aristote. Lui-même considérait les mathématiques comme indispensables au philosophe. Il s'adonnait avec une ardeur infatigable à la science des nombres, à la géométrie, à l'astronomie, et aussi à la connaissance de la nature. Con-

tinuateur de Pythagore, d'EmpédocIe, d'Heraclite, il ne voulut rien ignorer de leurs recherches et il travailla à développer ce qu'ils avaient découvert. La conception de l'univers exposée par lui dans le Timée dénote un esprit riche en connaissances variées, disposant de tous les matériaux amassés jusqu'alors par la science hellénique et d'ailleurs assez puissant pour les approprier à ses vues personnelles. Mais, ici, nous avons à considérer de préférence ce qu'il a fait pour la logique, la psychologie et la politique.

C'est par lui surtout que nous connaissons la dialectique antérieure à Aristote, telle que l'avaient faite les Eléates, les Sophistes, Socrate et l'école de Mégare. Il n'est pas douteux que Platon, en la pratiquant lui-même, en lui donnant dans ses dialogues la forme d'une action dramatique, ne l'ait aiguisée, assouplie, disciplinée et, en somme, perfectionnée. La méthode dite socratique, telle qu'elle a été définie précédemment, a pris chez lui toute son efficacité. Nous l'y voyons se produire sous des aspects multiples, avec autant d'adresse que de sûreté. La définition, l'analyse, la comparaison, l'induction et la déduction ont chacune leur rôle dans ces argumentations vigoureuses et fines, quelquefois subtiles. Mais la dialectique platonicienne va bien au delà ; elle ne s'arrête pas, comme celle de Socrate, à des définitions ; elle n'est même plus une simple méthode de raisonnement ; elle embrasse toute une éducation de l'esprit, toute une discipline intellectuelle, qui se propose d'accoutumer la raison à se détacher de plus en plus des choses concrètes pour la rendre capable de s'élever jusqu'au plus haut degré de l'abstraction, où se trouve pour Platon la suprême réalité.

Sa psychologie est en quelque sorte le reflet de cette dia-

lectique. SI elle ne forme pas un ensemble très arrêté, quelques traits néanmoins ressortent fortement et permettent de la caractériser. La distinction des trois parties de l'âme, qu'il appelle raison, sentiments généreux, appétits sensuels, si lom qu'elle soit de satisfaire aux exigences d'une observation précise, n'en est pas moins un premier essai d'analyse et de classification, dont il faut reconnaître la valeur. A cette distinction fondamentale se coordonne celle du désir et de la volonté, qui n'en est qu'un corollaire. Mais c'est surtout dans l'étude des opérations de l'intelligence que Platon a manifesté sa perspicacité. Nul ne s'était encore appliqué avec tant de soin à rendre compte de la nature de la connaissance et des formes diverses qu'elle comporte. On sait comment il les a réparties en une double échelle, mettant d'un côté la connaissance inférieure, qu'il subdivise en opinion conjecturale et jugement, et, de l'autre côté, la connaissance supérieure qui est d'abord réflexion et qui s'achève dans la science. C'est à l'élaboration de cette dernière notion qu'il s'est particulièrement attaché. A lui revient le mérite d'avoir défini ce degré dernier de la connaissance, qui est la pleine possession de l'objet, complètement pénétré par l'intelligence. Et si peut-être il n'a pas assez nettement marqué la limite du domaine accessible à l'esprit humain, il a bien vu du moins à quoi il devait tendre.

Quant à sa politique, il s'en faut de beaucoup qu'elle se résume, comme on le croit trop souvent, dans la construction d'une utopie fondée sur le communisme. L'Etat dont il a tracé l'image dans sa République, n'est pas pour lui un Etat réel. C'est une sorte d'hypothèse suggestive^ qui lui sert à faire sentir vivement ce qu'il y a de défectueux dans la plupart des sociétés humaines et quelles sont les passions

qui les divisent. Mieux que personne avant lui, il a vu et montré quelle étroite relation existe entre le caractère d'un peuple et la forme de son gouvernement ; mieux que personne il a su mettre en lumière cette vérité essentielle, que ce sont les bonnes mœurs politiques qui font les bons gouvernements ; et il a défini, en traits décisifs, les conditions d'où résultent la solidité ou l'instabilité des institutions. Autant d'aperçus profonds, qui sont devenus de précieuses acquisitions pour la science politique.

INFLUENCE DE PLATON. — En somme, c'est dans son œuvre, pour la première fois, que la philosophie s'est révélée comme la synthèse de toutes les sciences. Il est vrai qu'aucune des parties de cet ensemble immense n'était encore ni élaborée suffisamment ni même délimitée avec la précision désirable. Cette synthèse puissante appelait donc une série de révisions, qui exigeaient de longues et patientes analyses. Mais le génie de Platon avait tout aperçu de haut. Il était nécessaire qu'après lui l'observation et l'expérience fissent leur œuvre pour contrôler, corriger, réformer ou développer ses vues une par une. A son disciple, Anstote, revient l'honneur d'avoir commencé ce travail et d'avoir ainsi frayé quelques-unes des voies que devait suivre dans l'avenir la recherche scientifique.

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