‹ La civilisation mussulmaneChapitre 4 sur 4 · I . Voir la traduction deS.de Sacy, p · texte numérisé non relu

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logie ne firent pas non plus de grands progrès; tout au moins entrèrent-elles dans les préoccupations des savants musulmans. Le traité de Damîrî, intitulé Hayat al-Héïwân ou Vie des animaux est surtout curieux par son côté légendaire, et le traité de minéralogie de Téïfashî nous intéresse par les détails qu'il fournit sur la provenance et la taille des pierres précieuses.

N'oublions pas de dire, en terminant cet aperçu, que les Musulmans possédaient encore une foule d'ouvrages techniques sur l'art militaire, la balistique, le feu grégeois, la fauconnerie et la vénerie, ainsi que sur certaines industries comme celles du verre, de la porcelaine et des métaux. Ils ont aussi écrit sur la magie, l'interprétation des songes et sur l'art du prestidigitateur. Tous ces travaux ont encore été peu exploités; ils nous réservent sans doute plus d'une révélation inattendue sur l'histoire des arts industriels et sur l'histoire inépuisable des superstitions.

Avec un empire aussi vaste que l'était l'empire musulman, l'on conçoit facilement quelle extension avaient dû prendre le commerce et l'industrie. Le commerce avait d'ailleurs été de tout temps en honneur chez les Arabes. Bien avant l'Islamisme, les Qpréïshites envoyaient chaque année en Syrie des caravanes chargées de tous les produits du Yémen. D'autre part, le commerce maritime était déjà florissant dans la Chaldée au v^ siècle de notre ère. La ville de Hîrah était fréquentée par des vaisseaux de l'Inde et de la Chine. Obollah était l'entrepôt des marchandises de l'Inde. C'est là qu'on apportait le bois de teck servant à la construction des navires et des édifices. Les Arabes, lorsqu'ils conquirent la Chaldée, trouvèrent donc le commerce maritime en pleine activité et s'en emparèrent. Sous les Abbâsides, Bassorah supplanta Obollah et Hîrah et

devint un port des plus considérables.

L'histoire de Sindehad le marin, le livre des Merveilles de l'Inde nous montrent combien étaient goûtés les voyages lointains et avec quel courage les matelots persans et arabes affrontaient les dangers de l'Océan. Des colonies étaient installées tout le long des côtes de la Perse et de l'Inde, et les voyageurs musulmans se trouvaient en pays de connaissance même au delà de l'archipel indien. D'un autre côté, des caravanes sillonnaient en tous sens les côtes de l'Afrique, l' Asie-Mineure, l'Arménie, la Perse, le Khorâsân et le Turkestân jusqu'aux frontières de la Chine. Ainsi affluaient dans l'empire musulman les soieries de Chine, les épices, le camphre, l'acier, les bois précieux de l'Inde, l'ivoire et les esclaves nègres de l'Afrique. En échange, les Musulmans exportaient des verreries, des dattes, des étoffes de coton, du 'Sucre raffiné, des instruments. La fabrication du verre était une industrie ancienne chez les Syriens. Bagdad produisait le cristal et l'émail. Les dattes

étaient principalement cultivées dans les environs de Bassorah et dans la Perse méridionale. Qiiant à la fabrication des armes offensives et défensives, on la trouvait répandue en Chaldée, dans la Bahreïn, l'Oman et le Yémen. Mais les Syriens passaient pour forger les meilleures lames de sabre. C'est de Syrie que vinrent jusqu'en Europe les miroirs d'acier poli. Le tissage des étoffes constituait une branche importante de l'industrie.

Les étoffes rayées du Yémen, les tissus dits de Baghdad, mais qui étaient originaires de la Perse, jouissaient d'une grande célébrité. Damas se distinguait par les tissus de soie qui ont gardé son nom. Les soieries du Yémen, de l'Egypte et de Koûfah avaient aussi une grande réputation. Tunis fournissait la gaze et la mousseline brochée d'or, l'Egypte, le brocart ; l'Arménie envoyait le satin.

Quant à l'industrie des tapis, elle était déjà sous les khalifes ce qu'elle est encore de nos jours. La bijouterie et la joaillerie trouvaient de nombreux débouchés. C'é-

— estaient principalement des Juifs qui s'y adonnaient en Orient. L'industrie du papier avait une très grande extension.

Primitivement les Arabes employaient le parchemin. La conquête de l'Egypte y substitua le papyrus, qui fut lui-même détrôné par le papier lorsque les Musulmans furent entrés en relations avec la Chine. Des fabriques se montèrent dans plusieurs provinces et à Bagdad. Avec l'apparition de ce précieux article, la reliure devint bientôt elle-même une industrie florissante, comme l'étaient aussi d'ailleurs la sellerie et la cordonnerie. Le commerce de détail se chargeait de répandre tous ces produits ainsi que ceux de l'agriculture. Dans toutes les villes de l'empire il se tenait des bazars où les fruitiers-épiciers (baqqâls), les bouchers (djaT^Tiârs), les boulangers (khabbâ^), les armuriers (séïqals), les libraires (warrâqs) et les droguistes-parfumeurs (aitdrs) débitaient leurs marchandises.

Vous seriez étonnés, Messieurs, si j'omettais de mentionner les splcndides

manifestations de l'art décoratif des Musulmans. L'horreur que professait Mahomet pour les idoles et sa fureur iconoclaste devaient bannir à tout jamais de l'Islamisme les arts figurés. Si les préjugés qui régnaient contre la peinture s'affaiblirent quelque peu chez les Persans, en revanche la statuaire, frappée d'un ostracisme rigoureux, ne put jamais triompher de l'intolérance religieuse. Le goût du beau se réfugia dans l'ornementation, et l'arabesque, cette création d'une originalité saisissante, vint enlacer les murs des palais merveilleux et des mosquées, fouiller les parois des vases et serpenter le long des armes et des instruments.

A parcourir cet aperçu de ce que nous savons déjà de l'histoire de la civilisation musulmane, il semblerait. Messieurs, que nos prédécesseurs aient complètement défriché le champ de nos études et qu'il ne nous reste plus qu'à cueillir les fruits

de leur labeur. Mais il en est tout autrement. Bien des générations de travailleurs se succéderont avant que les études arabes soient parvenues à leur plus haut degré de maturité. Les résultats que je viens de vous présenter ne donnent qu'une idée incomplète, et sur quelques points inexacte peut-être, de ce que fut l'activité scientifique, littéraire, artistique, industrielle et commerciale chez les Musulmans. Il reste à explorer plus d'une moitié de la littérature, et l'examen des documents nouveaux que recèlent nos bibliothèques modifiera souvent encore tous les tablqaux d'ensemble que l'on pourra tracer de l'Orient musulman, et dont le plus récent est dû à la plume exercée d'Alfred Von Kremer (i) . Vous n'ignorez pas, Messieurs, combien l'écriture arabe est imparfaite:

elle omet les voyelles, et les consonnes elles-mêmes se dénaturent facilement sous le qalam des scribes ignorants. D'autre part, les auteurs arabes se sont générale-

: . Ciiîturgeschichfe des Orients.Wi^n, 1875-1877

ment copiés les uns les autres, souvent avec peu d'exactitude ; et comme les écrits les plus modernes tendaient à supplanter les plus anciens, nombre d'ouvrages ne nous sont parvenus que mutilés par des compilateurs sans critique. La tâche qui vous incombe aujourd'hui, Messieurs, est donc avant tout la restitution des sources, tkhe difficile, car elle suppose l'étude patiente d'une masse énorme de documents imprimés et manuscrits. L'entente parfaite des textes ne peut marcher que parallèlement avec le perfectionnement des dictionnaires. L'école hollandaise l'a si bien compris qu'elle ne publie jamais un texte nouveau sans y joindre le glossaire des mots imparfaitement expliqués, ou omis, dans nos lexiques.

C'est là une coutume que tous les arabisans devraient imiter, et le vœu exprimé naguère au Congrès des OrientaHstes, à Leide, ne serait pas trop loin de se réaHser : nous pourrions espérer dans un avenir assez prochain l'accompHssement d'un dictionnaire rédigé d'après les sources et

qui soit aux arabisants ce qu'est pour les indianistes le dictionnaire de Saint-Pétersbourg. Il faudrait, dans cette voie, tenir compte de l'appoint considérable que fournirait le dépouillement systématique des dialectes vulgaires. Ce travail a été commencé fructueusement par de jeunes savants, et les résultats déjà obtenus sont bien de nature à vous piquer d'émulation. Et maintenant, admettons que ce programme vienne à être épuisé; admettons que les écrits des historiens, des géographes, des voyageurs, des grammairiens, des lexicographes, des philosophes, des poètes, des théologiens, des jurisconsultes soient tous entre nos mains, sous leur forme définitive; admettons qu'au trésor de la langue arabe on ne puisse ajouter un seul joyau, c'est alors que commencera l'ère des grands travaux d'ensemble, où bien des systèmes opposés trouveront place, où bien des théories se succéderont. Et je ne parle ici que de la civilisation musulmane étudiée en soi, dans son complet épanouissement. Mais

combien de problèmes relatifs à ses origines et à son influence ne restera-t-il pas à élucider ! L'arabe n'est qu'un rameau de la souche sémitique dont M. Renan a si brillamment tracé l'histoire. La grammaire comparée des langues de Sem est encore à faire, et c'est l'arabe qui nous en conserve la forme la moins altérée; c'est à lui que déjà l'on a recours pour mieux comprendre le vocalisme de l'hébreu et des idiomes congénères, et son rôle, dans ces belles recherches, ne pourra que grandir de jour en jour. L'histoire de l'écriture arabe est encore bien obscure. Les origines de la grammaire ne sont que soupçonnées. Les sectes musulmanes reflètent des idées antérieures qu'il importe de reconnaître et de dégager. L'influence exercée par la philosophie et par les sciences des Arabes sur la renaissance de notre moyen âge mérite d'être observée plus en détail comme l'a très bien montré Dieterici. L'histoire des Croisades ne sera définitivement connue que lorsque tous les chroniqueurs arabes auront été livrés

à la publicité. N'oublions pas, Messieurs, cette question si nuageuse de la musique ancienne pour laquelle la musique arabe nous donnera quelque jour de nombreux éléments de solution. La théorie scientifique de la prosodie est entrée dans une voie nouvelle. Il faut que les essais de vos devanciers soient repris par vous et développés.

Je ne me flatterai point, Messieurs, de n'avoir omis aucun trait essentiel dans cette courte esquisse du présent et de l'avenir des études arabes. Mais je voudrais emporter la persuasion que j'ai réussi à vous en faire sentir toute l'importance et l'intérêt, et à pi"ovoquer chez vous le désir de surpasser vos maîtres. La science ne diffère souvent de l'ignorance que parce qu'elle est prête à reconnaître ses erreurs. La découverte de l'erreur est la moitié de la vérité.

Travaillons donc, avec l'espoir que, si nous nous montrons sincères, aucun de nos efforts ne restera improductif.

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