acte par lequel Dieu a fait jaillirles mondes dunéant
L'imagination humaine s’arrête éblouie devant ce
concept qu'il lui est impossible de revêtir d'une
image sensible; elle cherche vainement dans le
monde matériel une opération qui se rapproche
de celle-là ou qui lui ressemble même de loin. Les ouvriers humainstravaillent toujours sur une matière préexistante; ils arrangent, ils modifient, ils transforment la matière; mais ils ne créent rien, et nos sens ne sauraientse représenter l'acte créateur. Heureusement, la raison pure va plus loin que l'imagination. Elle franchit la région des images, elle dépasse le monde corporel et perçoit
des choses qui échappent à la sensibilité. Quand
la force logique de notre intelligence nous à démontré, d'une part, que l'homme n’est pas éternel et qu'il ne s’est point fait tout seul, d'autre part, qu'il n’est pas une émanation de Dieu, nous
nous trouvons acculés dans une impasse. L'éma-
. nation divine se dressant à notre droite comme
une absurdité, la génération spontanée se dressant à notre gauche comme une impossibilité, une
seule issue nous reste possible, c’est que l’homme
vienne de Dieu par le procédé de la création. N’est-il pas plus rationnel d'attribuer à une puissance infinie un acte de puissance infinie que
d'admettre une absurdité ou une impossibilité ;
F vo
surtout lorsque, l'impasse étant franchie, on se
trouve dans un océan de lumière?
Mais comment le paganisme essaya-{-il d’expliquer l’origine de l'homme ? À quelle solution du problème les philosophes de l'antiquité s’arrêétèrent-ils ?
Le paganisme se contenta d'une solution enfantine. Les plus grands génies des plus grandes époques de la Grèce et de Rome admirent que l'homme primitif était autochtone, c'est-à-dire qu'il était un produit du sol lui-même, comme une plante, ou comme certains insectes, d'après la. science antique. Cette explication naïve nous démontre bien que la raison de l'homme et même : la raison de l'homme de génie est toujours courte par quelque endroit. Homère, dans ses poèmes, donne souvent aux hommes l'épithète d'enfants de la terre!; Empédocle, Démocrite, Épicure admetlaïient cette opinion. Le grand Platon lui-même dit gravement : « Les anciens hommesétaient fils dela terre et ne naïissaient pas «les uns des autres ». Il dit cela dans le Dialogue du Politique et il le répète dans le Dialogue du Menexène. Aristote parle lui aussi des hommes nés de la terre?. Cette . croyance devint générale. Les Atticiens se crurent « sortis du sol de l’Attique, les Ausoniens du sol de 4
1. Homère, Iliade, IV, vers 45. | 2. Aristote, la Politique, liv. IL chap. v.
l'Ausonie, les Arcadiens du sol de l’Arcadie. Les
riches Athéniennes et même les Athéniens de certaines époques affectaient de porter des épingles surmontées de cigales d’or, parce que les cigales étaient le symbole de l’autochtonie. Les larves de ces insectes s’enfoncent, en effet, dans la terre, où elles se nourrissent, dit-on, des racines des
plantes, et elles sortent de terre, quand leur for-
mation est achevée. — Cicéron, en pleine civilisation romaine, admettait cette explication de l’origine de l’homme. Il en parle dans ses lettres à Atlicus et dans son Livre des Lois, il dit sérieuse-
ment que Dieu, à un moment donné, sem le genre
humain, qui, répandu sur la terre, y germa bientôt!. Lucrèce chante la même chose dans son fameux poème *.
« O Dieu, s’écrie Bossuet, quelle a été lignorance des sages du monde qu'on a appelé philosophes, d’avoir cru que vous, parfait architecte et absolu formateur de tout ce qui est, vous aviez
trouvé sous vos mains une matière qui vous était
coéternelle, informe néanmoins et attendant de
vous sa perfection. Aveugles qui n'entendaient
pas que d'ètre capable de forme, c’est déjà quelque forme : c'est quelque perfection que d'être capable de perfection, et si la matière
1, Cicèron, des Lois, liv. I, 8.
2, Lucrèce, liv. V, vers 803.
avait d'elle-même ce commencement de perfection et de forme, elle en pourrait avoir d’ellemême lentier accomplissement! ».
L'homme vient de Dieu, car tout vient de Dieu. Océan infini de l'Être, en lui toutes les créatures prennent leur source, et retournent comme les fleuves à la mer. Etre nécessaire, en lui tous les êlres contingents trouvent leur raison d’être et la force de subsister. Être immense, en lui tous les êtres dispersés dans l'espace se trouvent contenus, et hors de lui rien ne saurait subsister! Être éternel, tout ce qui est dans le temps coexiste avec lui et dure grâce à lui. Toutes les créatures ne sont qu'une participation plus ou moins grande, un reflet plus ou moins pur de la réalité infinie ; et l’hommé, comme toutes les créatures, n’est qu'une participation plus ou moins grande, un rellet plus ou moins pur de la réalité infinie.
Mais pourquoi Dieu nous a-t-il créés?
Nous ne pouvons pas supposer que Dieu ait agi sans molif. Nul être intelligent ne procède au hasard, et la sagesse infinie qui n'ignore rien et qui voit le commencementet la finde tout, ne détermine sa volonté que sous l'impulsion d’une haute raison. Quel est donc le mobile qui à poussé Dieu à nous produire? Y a-t-il en lui, y a-t-1l en nous
1. Bossuet, Elévalion sur Les Myslères, 3° semaine, 2% élévation.
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quelque chose qui nous explique l'acte créateur? En nous! mais nous n'’élions rien, mais nous n'étions pas, et les beautés du néant n'étaient ouère capables d'attirer le regard et d'ébranler Île cœur de l'Étre infini. En lui! mais nous ne pouvions et il ne pouvait rien ajouter à son bonheur et à sa gloire. Sa vie était pleine, son activité débordait dans l’étonnante génération du Verbe éternel et de l'Esprit divin. IL se chantait à luimême l'hymne incomparable de son Verbe, il se versait à lui-même les flots infinis de son amour. Aucun besoin, aucun devoir, aucune gloire ne l'invitaient à sortir de lui. Pourquoi donc créat-il l'homme? Il créa l'homme par bonté.
Dieu a un cœur. Dans ce cœur il y a de l'amour, il y a plus que de l'amour, il à de la bonté, c’est-à-dire de l'amour gratuit, et voilà tout le secret de la création. Si l’homme, être borné, a le pouvoir de sortir de lui-même, d'aimer un autre que soi, et de se dévouer au bonheur d’autrui ou, ce qui vaut mieux, à son perfectionnement; comment l'être parfait n'aurait-il pas, à un degré infini, ce pouvoir merveilleux. Aimer le premier, aimer quand on ne doit rien, aimer quandonna besoin de rien, aimer sans qu'ily ait dans l’objet aimé ni beauté, ni bonté, ni un degré d’être quelconque, cela n’était possible qu’à l'amour infini, et c'est ce qu'a réalisé l’amour infini. C'est l'amour
infini qui a fécondé le néant. C’est l'amour in- |
fini qui a créé le monde! C’est l'amour infini qui a
créé l’homme ! Admirable doctrine de l'Evangile ?. Platon avait entrevu cette vérité, quand il.
s'écriait : disons la cause qui a porté le suprême |
ordonnateur à produire et à composer cet univers: il était bon. | Dieu seul existait. Admirable dans la majesté
de son être, magnifique dans ses opérations in-. times, 1l voyait l'éternité se dérouler derrière et.
devant lui, et se reposait tranquille dans une
gloire sans égale. Riche possesseur de la pléni-.
tude de la vie, il trouvait en lui-même tout ce
qu'il fallait à son bonheur : il y trouvait la vérité
infinie, il y trouvait l'amour infini, et produisait. dans ses éternelles communications deux per-
sonnes semblables à lui et même chose que lui, qui lui donnaient la joie d’une parfaite société et
augmentaient son bonheur en le partageant. Quelui fallait-1l de plus? Rien, et sans autre motif que le. plaisir de répandre ses richesses et de faire du. bien, il résolut de produire le monde, et de placer
au milieu du monde, pour en être le maitre et le. possesseur, une créature intelligente : l'Homme.
Ce fut d’abord la matière à l’état chaotique qui. sortit du néant. Puis les divers éléments qui cons-tituaient l'œuvre divine se séparèrent, et il y eut. une multitude de mondes. Puis, sur le globe que.
QUAD TRE REC RES ET FREE RES DT CRETE Li A E
devait habiter l’homme, les eaux se condensèrent dans un même lieu comme dans une immense coupe: il y eut des mers et des continents ; puis Ia terre s’entr ouvrit sous les germes des plantes, et le sol étonné se couvrit de fleurs et de fruits. Puis, — par un développement progressif que la science elle-même constate, les animaux apparurent; l’aigle traversa les airs, les oiseaux chantèrent, les bêtes rugirent ; et la création, jusqu alors si- lencieuse et muette, ou n'ayant entendu que le gémissement des vents etle grondement des flots, prêta l'oreille à des harmonies vivantes. Et quand tout cela eut été fait, d'après le magnifique récit de la Bible, Dieu se recueillit, comme pour une œuvre plus grande et plus sérieuse. Qu'’allait-il | faire? Vous allez assister à l'apparition de l’homme. - Écoutez! Sur la scène encore émue de la création, devant ces mers tièdes encore, devant ces “étoiles étincelantes, la voix divine crie : Faisons l'homme! Maintenant que l'univers est créé el que tout y est admirablement organisé, faisons Phomme; maintenant que les plantes donnent leurs fleurs et les arbres leurs fruits; maintenant que les animaux paissent nombreux dans les campagnes verdoyantes, faisons l’homme:
maintenant que le firmament étend son long | voile d'azur, que le soleil verse ses chauds rayons, que les étoiles brillent dans la nuit, faisons
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66 LA NOTION DE DIEU l’homme. Le palais est achevé, le ro1 va venir; la table est servie, le maitre va paraître? et Dieu, ouvrier sublime, prit de la poussière, en façonna | un corps humain, souffla sur ce corps un souffle, de vie, et l’homme était créé.
D'après l'idée chrétienne, l’homme est une créa. tion, mais quelle création est-il?
En lisant le récit de l’origine de l'homme dans la Bible, nous sommes frappés par certaines singularités. D'abord, nous voyons que cette œuvre arrive en dernier lieu. Elle est le dernier coup de pinceau de | l'artiste, le dernier coup de marteau du sculpteur! | elle est le couronnement de l'édifice divin; ct, après ce travail, Dieu, comme satisfait et rassasié | de gloire, s'arrète el se repose, d’après les éner- | aiques métaphores du livre saint. En second lieu nous remarquons que Dieu, pour produire l'homme, ne procède plus par voie de commande- | mentet d'autorité. Tandis que,pourcréerlalumière, « il avait dit : que la lumière se fasse! ; tandis que, pour créer les plantes, il avait dit : que la terre germe?; quand il s’agit de l'homme, le Créateur « dit : faisons l'homme”. Il se parle à lui-même, il | se recueille, il se consulte comme s'il s'agissait. |