IV. Les philosophes d^ Alexandrie
Le grand souffle de spiritualisme, qui avait animé cette foi, vieille de tant de milliers d'années, ne s'était point éteint pourtant; une école s'était formée, à Alexandrie, qui, pieusement, en avait recueilli la tradition, et cultivé les principes. Pythagoriciens et néo-Platoniciens s'efforçaient à lui donner corps, sous des définitions nouvelles, en une dogmatique, où ne survivait que la philosophie des mythes disparus.
Ce n'était point la christianisation ^des idées de Platon, ainsi qu'on l'a dit, que nous retrouvons
chez ces sages. Tout au contraire, ils s'ingénièrent à égyptianiser, s'il est permis de s'exprimer ainsi, rÉvangile; si bien, qu'à travers les réfutations de saint Irénée et des autres Pères de l'Église, qui ont le plus combattu leurs doctrines, apparaît clairement, aujour^ d'hui que la théosophie pharaonique nous est connue, cette vérité, que, pour eux, l'Évangile se résuma tout entier à la religion solaire, au culte d'Osiris, tel que les hymnes l'ont décrit (1).
Simon le Mage, Basilide, Valentin, toutes les grande? figures du premier siècle de notre ère, se détachent dans cette école comme les apôtres d'une foi nouvelle, en l'évolution perpétuelle des choses, les Devenirs de l'être, le renouvellement indéfini des existences. Théogonie, théosophie, cosmogonie, anthropologie, tout est ramené aux systèmes d'autrefois. On y retrouve les trois cieux de l'Égyptien ; le ciel supérieur, Résidence du Père; le ciel intermédiaire. Trésor des Germes, séjour de l'essence psychique; le ciel du monde terrestre. La création a lieu par émanations, et le ciel intermédiaire se peuple de Puissances, qui ne sont que des manifestations du Père, de même que les dieux secondaires, n'étaient considérés que comme des manifestations de Ra. Le feu est le principe de toutes choses; un feu, qui n'est pas un élément, mais une puissance infinie. Parfaite Intelligence. Cette Parfaite Intelligence a a un côté secret, caché sous une partie évidente, et une partie évidente, dissimulée sous un côté secret 9 . Elle a été, est et sera. Et sous ces défini-
(1) Al. Gayet, l'Art Copte.
tions, identiques à celles des vieilles litanies, se retrouvent, traits pour traits, les qualifications de la nature deRa.
L'homme est composé d'éléments complexes, identiques à ceux qui s'assemblent chez l'Égyptien, et ses Devenii*s sont les mêmes; seuls les noms changent. Trois essences se juxtaposent en la créature humaine; l'essence matérielle ou démoniaque ; l'essence psychique, émanée du démiurge et l'essence spirituelle, désignée dans les textes sous le nom de pneuma. La présence de l'une de ces essences comporte celle des autres, si l'homme est plus que démoniaque. Et selon celle qui l'habite, il appartient à la catégorie des hyliques, matériels; des psychiques; ou dès logiques, ceux auxquels le Verbe s'est révélé. Son sort est celui de rOsirien; hylique, il est anéanti; psychique, il entre en possession de la vie du monde intermédiaire. Seul, celui qui est armé au pneuma, par la connaissance du Verbe, l'être logique, parvient aux béatitudes de lumière, réservées aux seuls élus.
Pendant ce temps, les voyageurs grecs, visitant la vallée du Nil, restaient confus devant la masse imposante des sanctuaires et les profondeurs des caveaux aux fresques qui leur étaient incompréhensibles. Habi tués qu'ils étaient aux petits édicules et aux petits tu* mulus de leurs ancêtres, ils ne pouvaient s'expliquer ces temples, images du monde extérieur et du monde surnaturel, où le soleil s'enfantait dans l'ombre du ciel intermédiaire, fermée à la lumière des vivants; ni ces syringes, où la mort accomplissait son voyage à travei*s les ténèbres, pour renaitre à la vie de ce royaume
de l'Étoile Polaire, qu'éclairait le disque ailé, Thabitant de Houd, Osiris dans TAmenti.
Pris au dépoui*vu, ils devenaient la proie de drogmans, aussi ignorants que ceux d'aujourd'hui, qui sans vergogne leur contaient les fables les plus extraordinaires; qui souvent même, se firent un malin plaisir de se moquer de leur touriste, témoin ceux qu'employa le bon Hérodote. Leur audace n'eut d'égale, que la crédulité qu'il leur accorda.
Arrivait-il À Memphis ; vite, l'un d'eux lui narrait les « histoii*es d qu'on sait, i»ur la construction des pyramides. Khéops et Khéphren avaient été des Pharaons impies, qui fermaient les temples ; des tyrans terribles, dont les règnes n'avaient été qu'une longue oppression du pays. Il a fallu la découverte du déchiffrement hiéroglyphique, pour savoir que loin de persécuter la religion, Khéops bâtissait et dédiait les sanc^ inaires; qu'il avait fait restaurer le Sphinx, et remettre son culte en honneur. Qu'il s'intitulait a le bon Horus, grand par le double diadème » que sa femme la reine Mara-se-Ankh était grande prêtresse de Thot, et que l'un de ses proches, le prince Ma-n-An, était premier prophète d'Hermopolis. Que la stèle de sa fille, la princesse Hent-sen, enfin, nous parle aussi de la réparation du grand temple d'Isis, voisin de la pyramide. Voici ce texte, retrouvé dans son tombeau.
tt L'Horus vivant, le roi d'Egypte, Khoufou (Khéops) vivificateur, a restauré le temple d'Isis, rectrice de la pyvamide, près du temple du Sphinx, au nord-ouest du temple d'Osiris, seigneur du tombeau. Il a construit sa pyramide près du temple de cette déesse, et a
élei/é la pyramide de sa royale fille, Hentsen, près de ce temple. Il a fait ceci à sa mère divine, Isis, à Hathor, Dame des Eaux d'en Haut. Inscrivant sa donation, sur une stèle, il lui a octroyé de nouveaux apanages, et a reconstmit son tabernacle, en pierre. Il a placé les images saintes dans son temple... » Et Ton remarque parmi ces images, Horus, Isis, Nephthys, Phtah, Sékhet et Osiris. La barque dlsis, Tépervier d'Horus et libis de Thot étaient en bois doré. Isis et Nephthys en bronze d'or.
Le roman que lui contait son guide plaisait infiniment plus au voyageur, qui s'y complaisait, et notait gravement que « des caractères hiéroglyphiques mar* quaient la valeur des sommes dépensées en raves, oignons et aulx, pour les ouvriers employés à la construction de la pyramide. Soit au total seize cents talents d'argent » .
Les procédés de construction n'étaient pas moins décrits de façon plaisante. L'oppression du peuple; la haine vouée au souverain, pour les calamités aux* quelles il avait réduit l'Egypte, afin d'ériger un monument tt à sa vanité et à sa folie » ; les effroyables corvées, imposées pour extraire la pierre, tirer les blocs, et les élever. Tout cela tombe à l'examen. Les papyrus nous ont appris la vénération dont fut entourée la mémoire du souverain, à ce point, que son règne était considéré comme un souvenir de l'âge d'or, auquel chacun pensait avec envie. Des prisonniers, faits au Sinai, formèrent, à n'en pas douter, le principal contingent des maçons. Le reste était efiectivement requis par corvées. Mais, la chose était trop dans les habitudes
du pays, pour que ses sujets en gardassent un pénible souvenir.
Peu importait au voyageur : tout pivotait pour lui sur ce roman ; sur celui de Menés, qui non seulement avait créé, à lui tout seul, tout en Egypte, mais qui encore, avait tiré le pays des eaux.... Un beau travail» pour un seul homme! Après eux, venait un certain Rhampsinit, qui avait bâti des propylées; puis, d'un seul bond, on arrivait à Psametik, et le tout se couronnait des hauts faits d'Asykhis (?)
Un nom frappait cependant partout et toujours le doux voyageur, celui de Phéron; et il avait fini par croire que c'était là le principal roi constructeur de cet empire étrange* Cette fois, une étymologie vraie se cachait sous cette apparence, et Phéron avait bien couvert de fondations le pays, pendant quatre mille ans. Dans tous les textes, le souverain prend dans son protocole, le nom de Per-àa, — Pharaon — , et le drogman disait tt Phéron a érigé cet édifice n • Si bien, qu'à Memphis, à Héliopolis, au Fayoûm, à Thèbes, aux Cataractes, Hérodote reconnaissait Tœuvre de ce tout-puissant seigneur.
Il serait trop long de réfuter de telles erreurs; d'un bout à l'autre, les a histoires « ne sont qu'un tissu de fables semblables* Même les choses vues, même les cérémonies et les fêtes, sont décrites inexactement. Dépaysé dans ce milieu, si dissemblable à celui qui lui était familier, Hérodote n'a su ni comprendre, ni sentir la civilisation étalée, à ses yeux, pas plus que l'esprit qui avait présidé à son origine* Abandonné, entièrement à des guides et aux portiers de tous les
édifices, il a pris leurs dires pour articles de foi. La plupart des autres voyageurs gréco-latins en furent là, d^ailleurs ; nous devons les lire avec la plus grande méfiance. Le plus sage est même de ne nous en remettre qu'aux seuls documents.
Toutefois, si cette réserve s'impose dans l'étude de la civilisation pharaonique elle tombe d'elle-même lorsqu'il s'agit de démêler les origines de cette curieuse époque qui fut celle de l'école d'Alexandrie. Les grands philosophes d'alors, Basilide et Valentin en particulier, s'ingénièrent avant tout à fondre les données philoso^ phiques antiques entrevues à travers les déformations que leur avaient fait subir les Grecs, en une formule nouvelle, celle de la gnose des premiers temps chrétiens. La reviviscence des vieux mythes y persiste, y reverdit même, avec une singulière conscience de leur dogmatique. A certains moments, les disciples surpassent leurs maîtres et commentent à la manière dont aurait pu le faire un Égyptien. Alors, mais seulement pour, cette période, la connaissance des voyageurs bel-» léniques devient nécessaire, indispensable même. L'incomparable complexité d'àme des gnostiques fait pardonner l'erreur qui dénaturait la connaissance de l'Egypte des Pharaons.
Telle fut, en grandes lignes, cette civilisation, long* temps si mal connue, sur la foi de Diodore, de Strabon, de Plutarque et d'Hérodote. Ce dernier surtout nous avait égarés. La faute en fut à ce qu'il prit la canaille des grandes villes qu'il visita, pour la population de l'Egypte pharaonique. Et que, son tempérament d'Hellène, avec tout ce qu'il comportait d'étroit, de mesquin, d'ergoteur et de démagogique s'y complut. Le mystère profond de la religion de Ra, d'Osiris, d'Hathor ; les conceptions panthéistes des Devenirs de l'homme, des éternelles renaissances de l'être, l'au-delà du mystérieux Amenti, l'anthropologie de la créature humaine, l'union des éléments assemblés en elle, le rôle mystique exercé par le Double, caché dans le ciel intermédiaire, — le Pa-Tia, ^ — le palais de l'étoile, où trônait Nékheb, tout eût échappé à son intellect, s'il eut trouvé un drogman capable de le lui expliquer, tant cela était loin de sa conception à lui, touchant la nature de ses dieux, la formation de la personnalité de l'homme , la manière dont il se représentait l'Adès et l'existence des bienheureux.
La dissemblance était si forte, qu'il se fût refusé à
croire que quelqu'un avait pu penser ainsi. La constitution politique aussi, le rôle du Pharaon, intermédiaire entre le ciel et Thomme ; l'office de résurrection qui se célébrait au fond des sanctuaires, cette revivification de Tessence de toutes les espèces animées, cette réincar* nation des atomes de vie, dans les cantons du mystère céleste, il n'en eût pas davantage compris le premier mot. Il vit la célébration de ce sacrifice cependant, si nous l'en croyons, mais il est à supposer, que ce fut de loin, perdu dans la foule qui se pressait à la porte du temple. Des scènes de la Passion et de la Résurrection d'Oslris, il ne vit que la figuration, et l'assimila à celle de quelque drame sacré de la Grèce, aux panégyries de la Déméterd'Éleusis, avec l'orgie dont celles-ci s'entouraient en moins.
Sans doute, la pure théosophie des prêtres de l'Amon thébain, l'irréprochable morale de Phath- Hotep était demeurées, de même qu'aux temps de la grandeur thébaine, l'apanage des classes aristocratiques. La populace, pas plus que l'étranger, n'en com-^ prenait la grandeur. Les symboles du culte, la vache d'Hathor, l'oie d'Amon, le bélier de Ra, le bouc d'Osiris étaient pour elle, comme autant de fétiches, auxquels allait sa superstition dévote. La magie des sorciers, tenait plus de place dans ses croyances, malgré les défenses les plus sévères, que les préceptes des moralistes et des théologiens. Les grandes fêtes en l'bonneur des dieux, les processions solennelles du renouvellement de l'année tournaient souvent dans cette multitude à la mascarade. A Bubaste, Hérodote put voir des pèlerins accourir en foule de tous les vil-
lages environnants. Ils traversaient le Nil, dans des barques, où s'empilaient pêle-mêle hommes et femmes, déjà plus qu'à demi en état d'ivresse. Joueuses de castagnettes et de flûte s'accroupissaient à la proue, et rythmaient sur leurs instruments l'un de ces airs chromatiques, qui sont encore aujourd'hui en si grande faveur près des populations orientales, pendant que l'assistance ponctuait ce qui, pour elle, caractérisait rhabileté de l'instrumentiste, d'acclamations. Débarquée à terre, cette tourbe se débandait titubante; les femmes provoquant les passants sans vergogne, u Les ancêtres se réjouissaient, ceux qui se trouvaient là s'enivraient de vin, une couronne de fleurs sur la tête; la populace courait çà et là gaiement, les cheveux ruisselants de parfums. Les enfants s'ébattaient en l'honneur de la déesse, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher (1). i)
A côté de ces spectacles, où la bestialité des instincts débridés de la foule s'étalait au grand jour, les contes populaires formaient le fond, où le voyageur grec puise les matériaux de ses histoires. La légende des grands rois y passait défigurée, en un roman où, à plaisir, chacun d'eux se dessinait sous un jour ridicule et odieux. Le levain de haine, inhérent aux populaces; tous les instincts de désordre qui, un instant, s'étaient ouvertement affirmés, avec les revendications des ouvriers de Thèbes, la révolution de Sais et le mas^ sacre d'Ouaheb-Ra, prenaient, par la calomnie, leur revanche d'avoir été durement réprimés par les Masa-
{!) Dumilhen. Denderah.
GONGLUSION 317
houash et les mercenaires grecs. Ils faisaient des grandes figures de Khéops, de Khéphren, d'Ousortasen, d'Amen-m-hat, de Thotmès, d'Hatasou, d'Aménopliis, de Séti et des Ramsès, des êtres grotesques, des tyrans impitoyables, des impies et des débauchés. Et cela encore était bien parfait pour sembler véridique au bon Hérodote. Il le recueillit et le compila soigneusement. A ces tendances, toutes générales, d'autres plus spéciales venaient s'ajouter. L'Égyptien n'était point de race conquérante. Si l'empire des Pharaons put soumettre l'Asie Mineure, l'Ethiopie, la Libye, les provinces du Haut-Nil, cela tenait exclusivement à ce que, de tout l'Orient d'alors, lui seul était arrivé à un degré de civilisation parfaite ; à ce qu'il s'appuyait sur des armées régulières, bien exercées, bien encadrées, bien disciplinées, bien équipées, bien commandées, par des officiers à qui tous les secrets de la tactique de leur temps étaient familiers. La monarchie menphite n'en était pas moins tombée sous les coups des Rois Pasteurs ; du jour où les hordes hittites, dont, à grand'peine, Ramsès II avait eu raison, se furent constituées, à leur tour, c'en fut fait, pour toujours, de l'hégémonie égyptienne. Puis, le royaume assyrien fondé, une seconde invasion asiatique pénétrait dans le Delta, remontait le cours du Nil jusqu'à Thèbes, et Ashshouredililani entreprenait de pousser jusqu'au fond de l'Ethiopie, où s'était réfugié Taharka. De cette heure, la puissance militaire et la suprématie des Pharaons s'écroulèrent; pas un peuple n'arriva à l'apogée de sa puissance, qui ne conquit à son tour l'Egypte. Un instant, quand l'Asgyrie décline, quelques princes indigènes arrivent à
recouvrer leur indépendance. Mais bientôt la conquête perse mit fin à cet état de choses, et du joug des successeurs de Cambyse, cet Empire des Thotmès, des Aménophis et des Séti passe sans transition sous celui de Philippe Arrhidée et d'Alexandre, puis des Ptolémées et des empereurs romains et byzantins.
L'Egyptien, même à Tapogée de sa puissance ,^ était donc un conquis, et partant, son spiritualisme latent, son mysticisme méditatif et contemplatif se doublait de la dualité de cœur et de la duplicité d'esprit, qui forment le fond du caractère des races vaincues. Il était fourbe, dissimulé, méfiant, toujours enclin à tourner et à interpréter les principes les plus formel s, pour peu que ceux-ci se trouvassent en opposition avec ses désirs ou ses intérêts. Aussi, pour lui, Textériorité du culte avait été tout; cette piété, qu'on a tant admirée, toute entière en surface. La preuve en est, que, malgré les pures maximes de morale, contenues dans les enseignements dogmatiques, le bien ou le mal, faits pendant la vie, ne comptèrent longtemps pour rien, au moment de la pesée de l'âme, à condition que les formalités du rituel aient été régulièrement accomplies, à l'heure de la mort» Ce qui constitue, pour nous, la conscience lui était inconnu; en tout, il ne connaissait que le simulacre. Il ne se livrait à aucun acte de piété, qu'il ne fût vu du prêtre ou de ses subalternes; et tout son esprit, tendu vers le mensonge et la ruse, ne se proposait qu'un but : se mettre en règle avec l'apparence, et essayer d'esquiver et de tourner toute obligation le gênant. Avec un tel esprit d'hypocrisie, on comprend combien méticuleux de-
valent se faire les moindres détails de toutes choses. De là, la complexité étonnante que nous remarquons dans les tableaux religieux. Habitué à tromper, le croyant le plus sincère en arrivait à douter de la sincérité de ses dieux ; il voulait que le contrat passé avec eux fût réglé en bonne et due forme; et ieU lement précis, qu'aucune clause n'en pût infirmer la validités
Toutefois, reconnaissons-le, si cette infériorité de race a stérilisé chez ce peuple, si éminemment artiste, Télan, Tenvolée, l'aspiration, l'enthousiasme, en un mot, toutes les tendances exaltées des races conquérantes, elle a rencontré, du moins, un terrain particulièrement propice, où longtemps à l'abri de l'avilissement que lui eût infligé la domination étrangère, elle put, au contact d'une nature idéalement mystique, s'épurer, se racheter par la contemplation, fleurir en ces incomparables monuments, où la durée, la majesté souveraine de l'infini, l'apaisement de l'âme, la sérénité de l'au-delà, toutes les sensations affinées et consolantes qu'engendre la délectation morose, sont arrivées à leur parfaite éclosion.
Un illogisme singulier voulait que ce peuple de conquis fût gouverné par une aristocratie de race conquérante, descendance des chefs Horiens, chez laquelle la culture intellectuelle égalait la tradition de bravoure, transmise par hérédité. A la cour des grands vassaux, l'art s'était formé; la littérature avait germé, s'appliquant l'un et l'autre à reproduire la sélection de l'espèce, raffinement des formes, la hauteur des sentiments, le dédain du danger et de la mort.
Les collèges sacerdotaux, eux aussi, formaient une aristocratie, qui se recrutait parmi les cadets des familles militaires. A toutes les époques, nous trouvons, réunis par un grand seigneur, les titres de généralissime et de premier pontife du dieu en honneur. Les enfants royaux eux-mêmes étaient fiers d'appartenir au Sacré Collège, Si bien, qu'à y regarder de près, TÉgypte religieuse, rÉgypte historique, l'Egypte artistique, l'Egypte littéraire, l'Egypte pensante en un mot, n'est que l'Egypte des émigrés horiens, l'Egypte des grands seigneurs féodaux et de leurs descendants médiatisés. A l'envers de l'Assyrie, où le droit d'hérédité n'exista jamais^ où le peuple fut dé race conquérante, où le haut dignitaire ne fut toujours qu'un triomphateur de hasard, chez qui la bassesse de l'origine et des sentiments qu'elle comporte ne font que s'exalter par le succès, et s'affirmer dans ce qu'ils ont de plus répugnant, cette Egypte reflète cette civilisation singulière, celle non d'un peuple, mais de l'aristocratie de ce peuple; et cela, d'une façon si complète, qu'il serait impossible de le nier. La. foule ne compte pas, c'est un troupeau, tantôt dévot, tantôt turbulent, selon les circonstances ; jamais belliqueux, ainsi que le prouve le pamphlet fameux, racontant les misères de la vie de l'officier.
Tout cela explique en partie pour quelles raisons la civilisation pharaonique demeura fermée aux voyageurs grecs, et comment, par ricochet, elle fut, jusqu'à nos jours, si mal appréciée par nous.
Ces tendances innées des conquérants horiens, qui avaient pétri l'âme de l'Egypte, la prédisposition à la
méditation et à Textase ; à la contemplation et au ravissement, si bien définie par ces expressions des textes Cl enchanter son cœur; écouter le cœur de son cœur )) avait pu survivre à tout un passé ; braver les pires bouleversements, traverser les plus épouvantables cataclysmes, sans faiblir une heure; sans une minute de déchéance. Au cours de la persécution de Dioclétien, elle s*était transformée; un Devenir nouveau s'était ouvert devant elle, avec la Prédication de TEvangile, ramené aux formules des Alexandrins, puis des Pérès de rÉglise et la ferveur des Anachorètes et des Pères du Désert.
Quelques fidèles de la foi première continuaient à espérer pourtant. Us s'étaient retirés à Philœ, autour du sanctuaire dlsis, et continuaient d'y adorer la déesse. Certains avaient la vision de l'avenir et le prédisaient, en ces termes, auxquels les événements qui allaient se déchaîner, avec l'invasion perse et arabe prêtent un prophétique accent.
Cl Cependant, comme les sages doivent tout prévoir, il est une chose qu'il faut que vous sachiez ; un temps viendra où il semblera que les Égyptiens ont en vain observé le culte des dieux, avec tant de piété; et que toutes leurs saintes innovations ont été stériles et inexaucées. La divinité quittera la terre et remontera au ciel, abandonnant l'Egypte ; son antique séjour, et la laissera veuve de religion ; privée de la présence des dieux. Des étrangers s'y implanteront; non seulement on négligera les choses saintes ; mais ce qui est plus dur encore, la religion, la piété, la morale, le culte des Dieux seront proscrits et punis par les lois. Alors,
cette terre sanctifiée par tant de chapelles et de temples sera couverte de tombeaux et de morts. E^pte, Egypte! Il ne restera de les religions que de vagues récits, que la postérité ne croira plus; des mots gravés sur la pierre et racontant la piété disparue. Quelque voisin barbare habitera ton sol. Le divin remontera au ciel, rhumanité abandonnée mourra tout entière et tu seras déserte d*hommes et de dieux.
tt Je m*adresse à ton fleuve très saint, et je t'annonce Tavenir. Des flots de sang souillant tes ondes divines déborderont tes rives; le nombre des morts surpassera celui des vivants; et s'il reste quelques habitants. Égyptiens seulement par la langue, ils seront étrangers par les mœurs. Tu pleures Asclépios? Il y aura des choses plus tristes encore. L'Egypte elle-même tombera dans l'apostasie, le pire des maux. Elle, autrefois la terre sainte, aimée des dieux, pour sa dévotion à leur culte, elle sera la perversion des saints; cette école de piété deviendra le modèle de toutes les violences.
a Alors, plein du dégoût de son semblable, l'homme n'aura plus au monde ni admiration ni amour (1). »
(I) Pf. — Apul., Asclépios. Prophétie d'Hermès Trismégiste ; une prophétie analogue existe dans les oracles Sibyllins.