‹ La civilisation pharaoniqueChapitre 39 sur 44 · III. Les Romains · texte numérisé non relu

III. Les Romains

Plus ou moins corrompus, ces mythes avaient pénétré déjà en Basse-Egypte, bien avant même la conquête macédonienne, avec la concession des établissements grecs et des comptoirs, disséminés sur la côte. Chaque colonie, venue s'y fixer, les avait ramenés avec ses dieux nationaux. La fondation d'Alexandrie donna à ce panthéon bàtai'd une importance qu'il n'avait pas eue jusque-là, en l'entourant, tant bien que mal, de rites, imités de ceux des sanctuaires pharaoniques. C'était le moyen religieux par excellence, de légitimer la conquête d'Alexandre, Bacchus Couronné, qui traînait derrière lui le cortège du dieu olympique, à travers l'Asie et l'Afrique; et qui, reconnu comme Pharaon, fils du soleil, avait tout intérêt à voir la dogmatique d'Osiris, resté quand même le plus grand des dieux, s'adapter à celle de Dionysos.

Une Eleusis nouvelle s'élevait bientôt, dans la banlieue d'Alexandrie. Naucratis, Anthilla, Arkhandroupolis devenaient des villes égypto-helléniques. Puis, bientôt, l'infiltration lente de ces cultes hybrides s'éten-

yGoôgk

dait aux cités de la Thébaîde, remontait aux cataractes, et de proche en proche, gagnait tout le pays. Hermopolis, Lycopolis, Antéopoiis, Panopolis, Athribés, Ptolémaîs voyaient s'acclimater ces offices nouveaux, où des dieux anciens, les mystères se décomposaient, au gré d'une politique religieuse. Toutefois, cette tendance s'efforçait de donner une identification qui ne s'éloignât pas trop du principe antique, afin de rendre plus justifiées les prétentions des nouveaux venus, de régner sur un pays qui avait été la patrie première de leurs dieux.

Tant que dura le règne des Ptolémées, ces subtilités prévalurent. Une dynastie glorieuse s'était trouvée par eux fondée, qui occupa paisiblement le trône, pendant deux cent soixante-quinze ans. Grecs d'origine, les Pharaons n'en consei'vèrent pas moins intacte la civilisation de l'Egypte. Ils embrassèrent sa religion, adoptèrent ses protocoles; ils officièrent dans les sanctuaires, et comme autrefois, les souverains des grandes périodes nationales, s'intitulèrent les fils du soleil; les dispensateurs de l'existence; les intermédiaires directs entre leur peuple et la divinité. Rois constructeurs, résidant dans le pays, c'était leur intérêt d'agir ainsi, et de se laisser absorber par le conquis, de même qu'avaient fait naguère les Hyksos, et plus tard les rois d'Ethiopie. S'ils favorisèrent secrètement les colonies grecques, et les nouvelles formules des cultes d'autrefois, du moins, ils veillèrent officiellement à l'intégralité de ce qu'ils affectaient de considérer comme leur patrimoine; rien n'était, en apparence, changé.

304 LA CIVILISATION PHAIAOVIQUE

Il n'en fat plas de même sons la domination romaine. Les Césars ne faisaient dans le pays que de lointaines et courtes apparitions. Lear politique, toute diflerentede celle des Ptolémées, ne pouvait considérer la vallée du Nil, que comme Tune des provinces de TEmpire, au même titre que les autres : le droit de conquête. Sans doute, les traditions religieuses furent encore respectées, et chacun des empereurs prit, de même que ses prédécesseurs helléniques, le titre de fils de Fun des dieux. La décoration inachevée des temples, qui venaient de s'élever, fut terminée par eux : Claude, Caracala, Tibère, Néron, les Antonins s*y firent représenter en costume égyptien, accomplissant les cérémonies du dogme. A Philœ, quelques constructions furent même Tœuvre de Tibère; et à Thèbes des Antonins. Toute la phraséologie protocolaire y énnmère leurs titres de descendance divine. Mais, s'ils y firent actes de pontifes, au cours de leurs voyages, ce ne fut qu'à titre d'exception.

Pendant ce temps, le pays se grécisait : les villes de la Haute-Egypte, qui n'avaient eu que des colonies étrangères, sous les Ptolémées, Athribis, Ptolémaîs, Panopolis, devenaient, au même titre que Naucratis ou Alexandrie, des cités purement helléniques. Les cultes de l'Olympe les envahissaient. L'on ne s'occupait plus autant de les modeler sur l'esprit des liturgies antiques. Les assimilations se faisaient au hasard; et pourvu que quelques emblèmes, plus ou moins défigurés, rappelassent les images du rituel national, I apparence était satisfaite. Un disque solaire, posé sur le front d'une déesse; une tiare, couronnant celui

d'une autre; une amulette, mise aux mains du premier héros mythologique venu, et cela suffisait, à Fidentification aux divinités de Tancien panthéon.

Ces dogmes d'autrefois s'obscurcissaient cependant. Les grands collèges sacerdotaux qui les avaient élaborés avaient disparu ; rien ne restait de renseignement théosophique. Les prêtres qui continuaient à les célébrer, trop ignorants pour en comprendre l'essence, n'en connaissaient que les formules, où la mise en scène des processions, des encensements, des ablutions, des sacrifices, des génuflexions, des passes magiques, occupait le premier rang. Le cérémonial de la toilette des images saintes, ointes, parfumées, fardées, coiffées, vêtues, parées de fleurs et de guirlandes, entourées de cassolettes et d'emblèmes, de talismans et de reliques; celui des cortèges, oii ces icônes étaient solennellement portées, vers les reposoirs, au chant des hymnes, bannières déployées, dans des nuages de parfums d'Asie, brûlant sur les autels, s'était développé, à mesure que le sens du mythe s'était perdu. Et c'était à cette pompe, que, tout naturellement, allait la dévotion de la foule. De ses dieux, elle n'avait jamais connu autre chose; il lui semblait que leur triomphe n'avait jamais été aussi complet.

La même tendance la conduisait à vénérer particulièrement ces formes animales, autrefois symbole des secrets, l'épervîer d'Horus, le bélier de Ra, le crocodile de Sebek, le bouc d'Osiris, l'ibis de Thot, le bœuf Apis; toutes ces manifestations en un mot, qui avaient servi à personnifier la présence cachée des divinités aii^' -antiques. L'épei*vier qui plane au matin, glissant à tire-

so

M» Là CIVILISATIOV PIAlâOIIQUE

d*aile sur l*horizon, n^était plos, pour elle, remiblème du soleil, qui s'élèTe sur la montagne arabique; le bœuf Apis, ne lui représentait plus Tinondatton du Nil, fertilisant la terre, comme le labour. C'était maintenant un animal sacré; Thabitacle, en quelque sorte, du dieu même. Enfermé dans une sorte de tabernacle ou de sanctuaire, il recevait Tadoration des fidèles, se partageant son respect, avec les statues maquillées et constellées de bijoux.

Au milieu de cette déchéance générale, un cuite avait grandi ; celui d*lsis, mais ramené à des formules étrangères. Rentré dans sa patrie, après avoir passé par les interprétations d'Eleusis et de Byblos, il était devenu celui de Tlsis-Déméter et de TIsis-Astarté. Grecs et Romains y étaient particulièrement attachés, et bientôt même THellade et Rome se prirent d'engonment pour l'affiliation isiaque. Des prêtres égyptiens vinrent officier en Italie. Une fois encore, la foi suprême du conquis absorbait le conquérant.

Cette diffusion du mythe de la Grande Pleureuse, le règne d'Héliogabale devait encore la propager, tant fut intense la fascination exercée sur le souverain par les secrets de ses mystères. Réformateur des croyances olympiques, tout l'effort de Tempereur tendait à les ramener à celui du soleil. Le principe de ce culte, il Tavait puisé en Egypte, où les bas-reliefs de Philœ le représentent sous les traits du fils d'isis, semblable à Horus, le dieu jeune, vainqueur au matin, qui renouvelle et venge son père. Dans ce temple, sa filiation divine légitimait à Rome la suprématie du rituel d'Isis. Et de fait, de toutes les tentatives rénovatrices du pan-

théon hellénique, auxquelles Rome se rallia, la plus forte fut la promulgation des dogmes de la Déesse, qui, à cet instant, eut lieu dans tout TEmpire. Isiaque, chacun Tétait alors en Italie et les peintures de Pompéî nous montrent avec quel éclat Toffice était célébré. Bientôt, la propagande gagnait les provinces les plus reculées. Légionnaires et matelots en apportaient les amulettes, des confins de la Gaule aux plus lointains des ports. L'assimilation de la déesse à Déméter et à Astarté, faisait plus pour cette conversion d'un peuple, que le rôle de mère de Tempereur, que lui attribuait rÉgypte. La preuve en fut, qu'à la mort d'Héliogabale, la réaction violente qui proscrivit la religion du soleil, laissa indemnes les congrégations isiaques, devenues, au contraire, plus puissantes que jamais.

Page 1