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La civilisation serbe au moyen âge

Une des ambitions de Flnstitut d'Etudes Slaves est de devenir le centre des relations intellectuelles entre les Slaves et le monde occidental. Il se propose de présenter au public les travaux essentiels des savants russes, polonais, tchèques ou yougoslaves. Nous avions espéré donner, pour commencer, une traduction complète de VHistoire de Serbie que Constantin Jirecek a publiée en 191 1, et dont l'édition allemande a paru dans la collection : Geschichte der europœischen Staaten. En attendant que les circonstances soient redevenues plus favorables pour une entreprise aussi importante, nous croyons utile de détacher de cette traduction les deux chapitres qui forment rintroduciion du tome II et qui sont consacrés à l'histoire de la civilisation serbe au moyen-âge.

Quelles raisons ont déterminé notre choix?

Avant tout, le désir de donner ainsi un témoignage de sympathie et d'affection au jeune royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Les relations entre la Serbie et la France étaient déjà fort actives avant 1914; la guerre a noué entre les deux pays des liens particulièrement étroits. Ce n'est un secret pour personne que la France a été la première à comprendre l'importance des événements qui se déroulaient dans la péninsule des Balkans et si, en igi5, la Serbie a été secourue trop tard, ce n'est pas à la France qu'en revient la responsabilité. Personne n'ignore non plus que, si les AlliéssesontmaintenusàSalonique,lemérite en appartient surtout au gouvernement de Paris; dans l'histoire de la

fondation de l'indépendance yougoslave, les noms de Sarrail, de Guillaumat et de Franchet d'Espérey demeureront inséparables de ceux du voyévode Poutnik et du roi Pierre. Depuis, pendant les négociations difficiles qui ont suivi l'armistice, et qui ne sont pas encore terminées, la cause des Serbes, qui se confond en réalité avec la cause du droit, a trouvé chez nous ses défenseurs les plus convaincus et les plus fidèles. Nous voulons que ces souvenirs ne s'effacent pas et que l'amitié qui s'est scellée sur les champs de bataille, trouve un élément nouveau dans les travaux pacifiques. Pour cela, il est nécessaire que nous ayons une connaissance exacte et précise de la Serbie, de son histoire, de son passé, de sa civilisation, et le livre de Jirecek, malgré les imperfections que nous ne nous dissimulons pas, nous a paru spécialement approprié à l'œuvre d'instruction que nous nous proposons.

La lecture n'en est pas toujours facile, et il déroute un peu nos habitudes classiques, mais il est riche en substance et il ouvre à la réflexion de très vastes et de très diverses perspectives. C'est la deuxième raison qui a décidé de notre choix. Le mérite essentiel des chapitres qu'a traduits M. Eisenmann est en effet qu'en dehors des spécialistes de l'histoire de la Serbie, il est de nature à intéresser tous ceux qui s'occupent du moyen âge. On sait combien, malgré les patientes investigations et les découvertes des érudits, nombre de points de cette histoire nous demeurent encore obscurs, et précisément à propos des sujets qui sollicitent le plus notre curiosité: formation de la noblesse, rapports des classes, condition des paysans, situation économique. Du x^ au xv^ siècle, en dépit du schisme grec, l'évolution politique et sociale des divers Etats de l'Europe a suivi dans ses lignes générales une marche analogue, et l'apport d'une série de données précises sur un pays qui était pendant longtemps resté presque en dehors du champ commun des recherches des historiens occidentaux, peut servir à compléter nos connaissances, susciter des hypoth-èses fécondes, éclairer d'une lumière inattendue des problèmes difficiles. Fustel de Coulanges a mis en lumière avec beaucoup de force les dangers

de la méthode comparative, mais ces dangers viennent surtout de la médiocre valeur des renseignements sur lesquels les savants sont souvent forcés d'appuyer leurs conclusions. Avec Jirecek nous avançons sur un terrain solide. Je ne veux certainement pas dire que nous ayons le droit de nous servir d'un texte serbe pour conclure à ce qui se passe ailleurs et pour affirmer que le développement des institutions ou des événements a été le même en Pologne, en Bohème ou en Russie que dans la péninsule des Balkans. En fait cependant, les rapprochements que suggère Jirecek sont nombreux et suggestifs. L'analogie ne suffit à rien, et elle restera toujours une méthode dangereuse; en la rejetant sans appel, on se priverait néanmoins d'une ressource précieuse; il suffit de ne jamais oublier qu'elle demande à être maniée d'une main experte, délicate et prudente.

Pour la péninsule des Balkans, — en donnant à ce mot le sens le plus large — les études de Jirecek sont particulièrement importantes. Pénétration byzantine, lutte des influences grecques et occidentales, rapports des Eglises, survivance des traditions et des populations latines, développement de l'industrie, disparition de l'esclavage, etc., sur toutes ces questions, l'auteur nous apporte, non pas des affirmations et des thèses, mais des faits et des textes. Les événements les plus contemporains s'en trouvent éclairés, et les polémistes qui contestent à la Serbie la possession de la Dalmatie, s'il y en a parmi eux de sincères, liront avec profit ce qu'il nous apprend de Doubrovnik iRaguse) et de Kotor Cattaro).

Non pas certes que Jirecek ait le moins du monde songé aux conclusions politiques qui se dégagent naturellement de son œuvre. Au moment où il écrivait, personne ne prévoyait la dissolution de l'Autriche, et que sa succession deviendrait un sujet de procès entre Rome et Belgrade. La politique d'ailleurs ne le préoccupait guère, et il vivait trop absorbé dans le passé pour prendre parti dans les conflits contemporains. Il nous a semblé utile de répandre dans le public lettré le nom d'un homme qui fut un savant de premier ordre, un érudit d'une autorité indiscutée et qui, indifférent à la renommée et dédaigneux du succès,

ne connut jamais d'autre ambition que de compulser des

archives, d'autre joie que d'expliquer des textes, et d'autre

vanité que de tirer d'un document toute la moelle qu'il renfermait.

Quand je rencontrai Constantin Jirecek, en 1874, il avait 20 ans. Nous nous liâmes d'une amitié assez étroite: il me montrait quelque sympathie, parce qu'il étaitnaturellement aimable, d'une extrême simplicité, sans fatuité ni pédantisme. Pour ma part, à l'affection sincère que j'éprouvais pour lui, se mêlait une sorte d'étonnement et comme d'effroi. J'étais stupéfait et presque épouvanté de sa science. Sa mémoire était prodigieuse. Il parlait facilement à peu près toutes les langues de l'Europe et expliquait en se jouant les textes les plus obscurs. Il citait par cœur de longs passages des chroniques.

Il avait de qui tenir. Son père, Joseph Jirecek, était un philologue et un historien de premier ordre. Son Manuel pour Vhistoire de la littérature tchèque jusqu à la fin du XVIII^ siècle (1875), biographie et bibliographie, reste encore un livre indispensable pour quiconque s'occupe' de la Bohème. L'oncle de Constantin, Herménégild Jirecek, s'était consacré à l'histoire du droit et son Codex juris bohemici qui comprend une douzaine de volumes, est un incomparable recueil de documents, Joseph Jirecek avait épousé la fille de Safarik. Constantin Jirecek était donc le petit-his de l'illustre auteur des Antiquités slaves. Par ses origines, il était voué à la science et, plus particulièrement, à l'histoire des Slaves du Sud.

Grand voyageur, ayant exploré l'Europe presque entière, l'œil aigu et malicieux, prompt à dépister les faiblesses et les ridicules, sans grandes illusions sur les hommes, il a répandu dans les revues tchèques des articles innombrables sur les sujets les plus divers. Aucun d'eux n'est sans valeur, et la plupart mériteraient d'être recueillis. Il n'attachait lui-même aucune importance à ces productions rapides. Son attention s'était une

fois pour toutes fixée sur les Balkans et, après ses courses rapides, il y revenait sans cesse. Dans VOsvéta et le Journal du Musée bohème à Prague, dans VArchiv de Jagic ou dans les Denkscht'iften de Vienne, aussi bien que dans les revues de Bosnie ou de Belgrade, il a publié sur la péninsule, ses routes, sa population, ses inscriptions, ses ruines, ses chroniques, une série de travaux qui ont fait de lui le véritable initiateur de l'histoire scientiiique de ces régions. Les articles qu'il a donnés à la Grande Encyclopédie d'Otto [Slovnik Naucni) sur les Yougoslaves, les Serbes, etc., sont admirables de précision et de solidité.

Il avait 22 ans quand il Ht paraître son histoire des Bulgares qui est restée classique et qui, du premier coup, lui valut une renommée européenne. Solidité de l'érudition, étendue et variété des connaissances, précision des détails, clarté de vues, pénétration, toutes ces qualités qui exigent d'habitude un long apprentissage, il les possédait d'instinct. Safarik comme tous les romantiques, avait moins l'instinct que la volonté et la passion de la science; son petit-fils, grandi dans une époque réaliste, n'avait gardé aucune des tares des grands initiateurs du début du siècle. II était de ceux qui, quand ils abordent un sujet, s'en emparent définitivement; là où il avait posé sa griffe, personne ne s'aventurait. Les Bulgares, qu'Alexandre II venait d'affranchir de l'oppression turque, le supplièrent de venir les aider à organiser leur enseignement; il resta cinq ans à Sofia, ministre de l'Instruction publique, puis président du conseil permanent de l'Instruction publique. En 1884, il revint à Prague et se renferma dès lors dans ses fonctions de professeur, à Prague d'abord, puis à Vienne jusqu'à sa mort (1917).

Le séjour de Sofia lui avait laissé des souvenirs assez fâcheux. Bien qu'il ne se livrât pas volontiers, de temps en temps des demi confidences lui échappaient qui prouvaient que les Bulgares n'avaient pas su conquérir son affection. Il les jugeait tulmutueux, vantards, épris de gloriole et de faste, légers de scrupules, jaloux, prompts aux défections lucratives, plus ménagers de leur bourse que de leur conscience.

Cette épreuve lui suffit. Il n'avait d'ailleurs Jamais eu beaucoup de goût pour la vie publique, et il refusa toujours obstinément de se mêler aux luttes politiques. Ses compatriotes lui en gardaient quelque rancune et ils Taccusaient de ne pas remplir complètement les devoirs que lui imposait son nom. Son père et son oncle avaient compté parmi les chefs du parti national; en 1871, son pèreavait fait partie de ce ministère Hohenwartqui se proposait de transformer les institutions de l'Autriche et qui, s'il eût réussi, aurait sauvé les Habsbourgs. Hohenwart avait été naturellement trahi par François-Joseph. Ces souvenirs n'étaient pas de nature à inspirer au fils un désir très vif de prendre à son tour le harnais.

Les luttes parlementaires, avec leurs rivalités mesquines et les compromissions qu'elles entrainent, lui inspiraient un dédain qu'il ne se donnait pas la peine de dissimuler. Il avait trop le sens de la rigueur scientifique pour descendre aux concessions qu'exigent les relations humaines, et sa raideur intellectuelle et morale éloignait de lui les « camarades » sans lesquels, en Bohème, comme ailleurs, on ne réunit guère de suffrages. Il préférait à l'influence l'autorité et le respect à l'éclat de la renommée. Il aimait sa patrie, mais' il jugeait puéril et un peu mesquin d'afficher son patriotisme ; il a toujours pensé que le meilleur moyen pour lui de servir son peuple était de se renfermer dans le domaine où il était le maître incontesté.

Depuis trente ans, il s'était consacré à préparer une histoire de la Serbie. La première partie seule a paru. A-t il laissé la fin en manuscrit? Je l'ignore. Souhaitons qu'une main pieuse rassemble les lambeaux épars de son œuvre. Même incomplet, l'édifice qu'il nous laisse est d'un prix rare et telle que personne autre que lui n'aurait été en état de le mettre sur pied.

Constantin Jirecek était un ascète scientifique ; non seulement, il ne sacrifiait pas aux grâces, mais il se faisait un devoir d'imposer à son lecteur un effort permanent d'attention. Il affectait de se défier des idées générales et, quand il ne réussissait pas à les écarter, il les dissimulait avec une sorte de pudeur. Il avait un tel respect des textes qu'il ne se croyait autorisé à omet-

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tre aucun détail, et il estimait que c'était déjà donner une entorse à la vérité que de ne pas suivre très exactement l'ordre chronologique des faits. Personne n'a eu plus que lui le dédain du profane. M. Seignobos a prévu le moment où les historiens n'écriront plus que pour les spécialistes: Constantin Jirecek a pour sa part réalisé cette conception.

J'avoue sans embarras que cet idéal n'est pas le mien et je préfère pour ma part des vertus moins inhumaines. Les livres de Jirecek ne sont pas faits pour être lus, mais pour être étudiés. Ils veulent être consultés, et non pas parcourus. C'est une critique et un éloge. Ils ne séduisent pas ni ne charment, ils durent, — ce qui, après tout, n'est pas un mince avantage.

Un de ses compatriotes, qui ne l'aimait pas beaucoup, a comparé JireceK aux peintres pointillistes. La comparaison n'est pas si fausse et, quoi qu'en pensât le critique, ce n'est pas une condamnation bien sévère. Par petites touches, avec de menus coups de pinceau, Jirecek arrive plus d'une fois à nous donner l'illusion de la vie et de la lumière. Les gens pressés et inattentifs n'aperçoivent pas les grandes lignes qui se dégagent de ces couleurs entassées; est-ce la faute du peintre si leurs yeux n'ont pas su s'adapter?

Avec ses défauts, qui sont surtout des défauts extérieurs et superficiels, et ses qualités, qui sont éminentes, Jirecek est un excellent représentantd'un groupe de l'école historique tchèque, le plus nombreux et le plus fécond. La Bohème, enledonnant a la Yougoslavie, a acquis envers celle-ci des droits de reconnaissance que les Serbes n'oublieront pas. Puisse la traduction de ces fragments servir de lien nouveau entre les deux peuples qui ont été les premiers à apporter à l'Institut des Etudes slaves leur appui effectif.

Puisse aussi cette traduction amener les Tchèques et les Yougoslaves à se demander s'ils ont toujours été bien inspirés en se mettant trop exclusivement à l'école de l'Allemagne. Qu'ils viennent en France, ils s'apercevront que nos méthodes, pour être moins hérissées que celles qu'on enseigne à Berlin — et que d'ailleurs les Allemands réservent à l'usage des étrangers, sans

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