‹ La civilisation serbe au moyen âgeChapitre 2 sur 13 · COUR, NOBLESSE, CLERGÉ, VILLES ET MARCHÉS, PAYSANS ET PATRES · texte numérisé non relu

COUR, NOBLESSE, CLERGÉ, VILLES ET MARCHÉS, PAYSANS ET PATRES

l'armée, le DROIT ET LA JUSTICE (2)

L'état intérieur de la Serbie sous les successeurs de Nemanja est beaucoup mieux connu que celui des siècles précédents (3).

L'Etat serbe de cette époque était tout à fait semblable aux Etats de l'Europe occidentale au Moyen-Age, avec un roi dépendant des Etats, la puissance prépondérante de la Noblesse et du Clergé et l'oppression croissante des paysans. Les institutions de la Serbie, qui étaient en partie originales, subirent aux xiii« et xive siècles une série de changements, tandis que la Bosnie voisine restait beaucoup plus conservatrice. — L'in-

(1) Les deux chapitres ici traduits sont réunis dans le tome II de la Geschichte der Serben de Jireiek sous le titre de La Serbie grande puissance de la Péninsule sous les descendante de Nemanja 1196- 1371. Les renvois comme celui de la note 3 désignent le tome I de cet ouvrage.

(2) Nombreux articles historiques de Stojan Novakovic (1915), parus en 1891 et années suivantes, comme précurseurs d'un ouvrage projeté : « Le peuple et le pays dans le vieil Etat serbe » (Narodi Zemlja u staroj srpskoj drzavi). L'étude de Novakovic « Quelques questions compliquées de l'Histoire de la Serbie » (Godisnjika 31-32, 1912 à 1913) ; en français ; « Les problèmes serbes » dans VArch. slav. Phil. 33-34 (1912-1913) a été provoquée par le premier volume de mon ouvrage. G; Jirecek, L'Etat et la Société dans la Serbie du Moyen-Age, études sur l'histoire de la civilisation du xiii"» siècle au xve siècle, I-IIl- parues dans les Denkschriften de Vienne, vol. 56 (1912) et 58 (1914), la 4me partie (1371 à 1450i en préparation. Vladimir Mazuraniif, Prinosi ^a hrvatski pravnopovjestni rjécnik, (Contributions à un dictionnaire croate de l'histoire du Droit) Agram, Académie, 1908 sqq. jusqu'ici 800 pages jusqu'à la lettre O.

(31 Voir t. I, 113 sqq. (vn^^-xc siècles), 210 sqq. (xi^ et xiie siècles).

fluence de l'Occident latin et celle de l'Orient grec furent grandes, mais l'Orient était plus près et plus fort. Le sentiment national des Serbes prit à cette époque une expression plus claire, du fait même qu'ils appartenaient à l'Eglise orthodoxe en opposition à l'Église romaine qui dominaiten Hongrie, en Croatie et en Dalmatie . L'influence de Byzance, favorisée par les conditions religieuses, fut fortifiée par la rapide conquête de provinces de l'Empire de Constantiuople. Ensuite vint l'adoption d',1 titre grec d'empereur (1346*, de la même manière que l'avait fait plus de quatre siècles auparavant le Bulgare Siméon. Mais, pour employer le mot d'un historien serbe moderne, la mégalomanie du premier empereur Etienne Dusan, l'abandon de la base héréditaire des montagnes nationales ont plus nui à l'Etat serbe qu'il ne lui ont profité, (i)

Il ne manqua pas parmi les Nemanja d'hommesbien doués, qui surent tirer parti de toutes les situations, et qui poursuivirent inlassablement leurs buts. Mais ils n'étaient pas entourés de la société politique qui doit former la base de tout État sain. Les magnats de la Serbie étaient des hommes aux vues courtes, pleins d'égoïsme, sans le sens delà création et du maintien d'un empire fort, uniquement attentifs à l'avantage de leurs familles et de leurs classes. La puissance croissante de la noblesse a, en Serbie, beaucoup plus tôt qu'en Hongrie et en Pologne, arrêté l'essor de l'Etat.

L — La rofauté el F administration royale.

Les étrangers appelaient le pays du roi serbe (Kralj Zetski) Sclavonie (L 1 14), Serbie (du grec SepSîa) (2) et depuis la fin du xii^ siècle surtout Rassia (I, 2i5j, mais ce dernier nom, qui était si familier aux Bosniaques et aux Vénitiens, est resté inconnu

(1) Novakovic, Arch, slav. Phiî., XXXIII (1912), i44, sq. XXXIV (1913), 231 sq.

(2) En allemand, au xiye et au xv^ siècles, Serfey ou Sirfie.

des Grecs. Dans le titre national du roi, « roi de tout le pays serbe et du pays des côtes » la formation du royaume par la réunion de deux groupes de pays, groupe terrien et groupe littoral,s'exprima clairement iKraljsve Srpske Zemljei Pomorske, en latin, Tothis Rassiae et Maritimae^ en grec Uàariq Sep6taç xol AioHXsîaç(ou IlapaôaXaaCTtaç). L'intérieur, la vraie Serbie ou Rascie, est, en tant que partie politiquement la plus importante, au premier plan, toujours comme un tout sans énumération de ses diverses régions. Au contraire « les pays maritimes », de la Boyana jusqu'à la Narenta ( pomorske, primorske zemljc), sont jusqu'en i345, minutieusement énumérés dans le titre royal détaillé: Dioclitie, Travunie, Zachlumie, Dalmatie (d'après la province byzantine de « Dalmatie et Dioclie » sous l'empereur Manuel, (I, 253). Il y eut au xiii« siècle des secondogénitures de la dynastie dans deux de ces pays côtiers : dans la Dioclitie, qui devint plus tard l'apanage de l'héritier du trône ou co-souverain, comme le pays de Galles en Angleterre, et dans la Zachlumie, qui se détacha peu à peu du royaume et resta depuis i326 en la possession des Bosniaques. (I, 35g)

Quand on fait une comparaison avec la Bulgarie et la Russie, on est frappé de l'absence en Serbie d'une résidence royale fixe. En Serbie comme en Hongrie et en Allemagne, le roi était en route toute l'année, allant de l'un de ses domaines, de ses palais (dvor ou de ses châteaux forts à l'autre; l'été dans la haute montagne, l'hiver dans les vallées plus fertiles, ou sur les côtes plus chaudes. Le changement de séjour d'un domaine royal à l'autre facilitait aussi l'entretien matériel de la cour. Les châteaux forts étaient de solides constructions avec des murs et des tours, mais les palais avaient un air tout à fait rural: groupe de bâtiments le plus souvent en bois, entouré d'une clôture, avec de grandes cours, des étables et des cuisines rassemblées autour d'une église. Dans le Nord, le roi allait en séjour dans les montagnes de Rudnik et dans les couvents de Studenica. Le roi Etienne Dragutin résida dans le village de Debrc alors Bbrbc près de la Save, entre Belgrade et Sabac (I, 33 1. Dans le pays montagneux de la Serbie centrale, la cour séjournait au

château d'Onogost (Niksic) dans le bourg de Brskiovo sur la Tara, à Sjenica, à Dezevo et surtout dans la vieille résidence de Ras. Hilferding, Novakovic et Cvijic voient l'emplacement de Ras à Pazariste, petit bassin plein de tas de pierres et de restants de murs, situé à 7 km à l'ouest de Novipazar sur la rivière Rasmka (i). Plus à l'est, le souverain avait l'habitude de tenir séjour au château de Jelec et aussi au château de Zvecan sur un rocher escarpé près de Mitrovica sur l'Ibar. Dans les ruines de ce dernier, malheureusement peu explorées jusqu'ici, on reconnaît encore la chapelle du château et un palais bâti en bonnes briques avec des fenêtres et des portes ovales, et des restes de fresques (2). Vrhlab, dans les forêts de hêtres au-dessous de la source du Lab, au pied des pentes méridionales du Kopaonik, Pristina, dans le Champ des Merles, et la ville de Nova Brdo dans les montagnes étaient des résidences connues. Le versant nord des montagnes du Sar était très en faveur : tout au sud du Champ des Merles, les châteaux de Svrcin et de Pauni (« les paons », en serbe), à l'ouest de la Nerodimlja (appelée aussi Rodimlja ou Porodimlja), avec le château voisin «de Petrc et entin la ville de Prizren avec le domaine voisin de Ribnik. Quand la frontière eut été reculée vers le sud, les souverains résidèrent volontiers dans la ville de Skopje et dans la vallée de Polog ^aujourd'hui Tetovo) sur le Vardar supérieur, Etienne Dusan volontiers aussi à ^Prilep, dans l'importante forteresse frontière de Seres (serbe Ser) et ailleurs encore. Dans le pays côtier, il y avait un domaine royal au-dessous du château fort de Scutari sur les bords du fleuve Drimac (aujourd'hui Drinassi ou Kjiri; le cadastre vénitien de 1416 le désigne encore comme:

(1) Novakovic Les résidences des Némanides (Nemanjicske prestonice Ras, Pauni, Nerodimlja, dans Glas, LXXXVIII (1911). Plan de Pazariste dans Cvijic, Principes (Osnove) de la géographie et de la géologie de la Macédoine et de la Vieille ^erèie (Belgrade, Académie, (1911) III, 1152.

(2) Descriptions de Zvecan dans Boue, Hilferding et (Th. Ippen) Novibasar et Kossovo [La vieille Rascie) Vienne, 1892-137 sqq. (/. Staat ». Gesclhcha, 1 t. III, 11).

(( la corte de le imperador ») et une résidence au pied du château fort de Dan sur le Drim.

Dans Tordre de succession, le contraste se manifeste entre les règles de l'ancien séniorat et l'institution byzantine du cosouverain commefutur successeur. Les nombreuses querelles de famille ont nui aux Nemanides autant qu'aux Arpads en Hongrie. Le retour périodique d'une double royauté avec deux rois tantôt frères, tantôt père et fils, entraîna des partages de l'empire, mais n'aboutit pas à la formation de principautés séparées comme en Russie. Les secondo génitures n'eurent pas de durée. Les descendants des branches collatérales (désignés le plus souvent sous le titre de Zupan'i se fondirent rapidement dans la haute aristocratie. L'effigie du patron de l'Etat serbe, le saint protomartyr Etienne, est souvent figurée sur les sceaux et les monnaies. Comme, depuis Etienne Nemanja, tous les souverains s'appelaient Etienne, il en résulte une monotonie très sensible dans les chartes et dans la numismatique. Le nom d'Uros aussi, héritage du temps des grands <( Zupan » du xi« siècle, est irès souvent repris; il est d'origine hongroise [l. 23gj. La couronne iVjenaci des Nemanjides provenait deRome (1217,1,296. On en connait la forme par les monnaies, les sceaux et les fresques où l'on voit le roi assis sur son trône et tenant dans sa main une épée ou un sceptre, le globe de l'Empire, un rouleau de parchemin ou un drapeau portant l'image de la croix. Etienne Dragutin investit son frère Etienne Uros Ildelaroyauté 1262) en lui remettant la couronne, le trône, les vêtements brodés d'or, un cheval et son sceptre. Théodore et Daniel font mention d'un manteau royal de pourpre et d'une ceinture d'or avec des perles. L'existence d'un blason pour cette époque n'est pas prouvée: il n'y a pas non plus, à ce moment, de héraldique byzantine (i ). C'est de Byzance que vient la formule « dans le

(1) Les livres d'armes des deux, collectionneurs de Constance, Ulrich de Reichenthal (1414-1418) et Konrad de Grûnenberg (1483), donnent comme soi-disant blason de « l'empereur de Sirffey » une tête de sanglier noir aux défenses d'or avec une flèche d'or dans la

Christ Dieu le roi pieux » 'i:. Le grec aÛTOxpàxcop, qui dans la période républicaine de Rome, désignait le dictateur, ou le général en chef des Romains, et au temps de l'Empire romain et byzantin répondait au latin « imperator », fut en Serbie, rendu littéralement par « seul souverain » ou « roi seul régnant » (samodrzbe, samodrzavnij kralj). Le roi, à la manière grecque, ne parle pas dans ses actes par « Je » ou « Nous », mais par (( Ma royauté ». L'habitude des paysans en Bulgarie et en Serbie de nommer « Saint » ou « Saintement endormis » les souverains morts, rappelle le « divus » bien connu de Tépoque impériale romaine. Il n'existait pas en Serbie une nécropole comm .'ne des Némanides, comme l'églisedes Apôtres de Constantinople, l'abbaye de Saint-Denis près de Paris ou la cathédrale de Spire. Chaque souverain se construisait sa sépulture religieuse. La représentation figurée avec portraits de la lignée des ancêtres de la dynastie, qui date du tsarat d'Etienne Dusan (i346-i355j, est une des parties les plus remarquables des fresques du couvent de Decani ; des copies s'en trouvent dans l'église patriarcale de Pec et dans l'église du couvent de Gracanica 12;. C'est parce que l'on faisait remonter à saint Siméon l'origine des rois (Etienne Nemanja; qu'on voit depuis le milieu du xiii* siècle l'étonnante épithète de « saintement né » donnée aux souverains vivants. Parmi les descendants de Nemanja, Uros II et III furent aussi vénérés comme saints après leur mort.

Les titres des rois se multiplièrent à partir du moment où Uros II, pendant les conflits avec la Hongrie et Naples, commença à se nommer « rex Croatie » et u rex Albanie » (I, 35i). Comme seigneur d'une partie du territoire de « Tarchevêché

gueule, surmontée d'une couronne de lys. C'est sous la même forme que, depuis le xyii* siècle, se présentent les armes de Serbie sur les bannières et les monnaies du couronnement de Hongrie. L'origine de ces armes n'est pas éclaircie. L, de Thallocîy, Studien ^ur, Geschichte Bosniens iind Serbiens ini Mittelalter trad. par F. Eckhardt, Munich et Leipzig, 1913, 315.

(1) V Hrista boga blagovèrni kralj, cf. èv Xptcr-rcjj tÔj Bstp r.'.z-.h:;

(2) Jirecek Staat et Gesellschaft, II!, 33 sqq.

de Bulgarie » à Ochrid, il nomma aussi la Bulgarie dans son titre, ce que fit également parfois Etienne Dusan. Le couronnement d'Etienne Dusan comme empereur en 1346, avec une couronne impériale neuve, un sceptre impérial et les souliers de pourpre à la mode byzantine, fut une rupture avec le passé. Le titre abrégé était « Empereur des Serbes et des Grecs » fcar Srbljem i Grkom,en grec : pafftXeùç xal auToxpàxcùp Sepêîaç xat 'P<«){xavîaç, en latin « imperator Rascie et Romanie M . Dans les titres détaillés « le pays côtier, l'Albanie et l'ouest iGûcrtç) sont aussi nommés. D'un style plus ethnographique est le titre d'empereur « des Serbes, des Grecs, des Bulgares et des Albanais )). Etienne, dans les chartes et les lois, se nomma désormais « mon empire » (carstvo mi, fj paaiXeCa fjiou) . C'est aussi à la terminologie de Constantinople que furent empruntés les restes du culte impérial romain, le nom de « saint » empereur (I, 44). La reine fut couronnée impératrice (carica). L'ancien titre royal resta à l'héritier du trône comme co-souverain. Mais il y a eu en tout trois empereurs en Serbie (Etienne, Uros, Siméon) ; le quatrième (Jean, fils de Siméon) n'appartient qu'à l'histoire de la Thessalie. La dignité impériale disparut après un quart de siècle, et bientôt après elle le vieux titre royal serbe.

Parmi les voisins de la Serbie, les Byzantins et les Hongrois prétendirent par moments exercer une suzeraineté sur elle. Michel Paléologue encore voulait rendre Uros II aussi dépendant de Tempereur de Constantinople que l'avaient été les grands Zupan sous les Comnenes. Le roi de Hongrie Emeric se donna le titre de roi de Serbie (1202) (Servie rex), qui se maintint depuis lors dans le titre royal hongrois (I, 289). Bêla IV aussi regarda Uros I comme son vassal, et Louis I voulut encore faire valoir ses droits contre le jeune tsar Uros (i). Depu is que le roi Etienne Dragutin eut acquis par son mariage hongrois l'ancien territoire frontière du russe Rostislav ^I, 3ii)

(1) « Regnum nuncupaium Rasiae quod juris praedecessorum nostrorum ac nostri fuit etexistit » du roi Louis, Agram 4 Juin 1356, dans Raynaldus, Ann. eccl. XXVI, 1356, 2i sqq,

sur le Danube et la Save, avec Belgrade, Branicevo et le banat de Macva (près de Sabac), ces territoires formèrent l'objet de luttes serbo-hongroises.

On nommait knez [cornes] les fonctionnaires de tous grades, depuis les parents de la dynastie jusqu'aux comtes des villes et aux chefs des villages de pâtres et de paysans; plus tard le fonci tionnaire s'appela « régent » (vladalac, vladusti). Les représentants du roi dans les provinces (Zupa) étaient à la fois administrateurs, juges et commandants des forces locales. Seule l'administration des finances restait à part. Le Zupan était d'ordinaire un noble qui avait des parents et une propriété dans sa zupa. Tandis qu'en Bosnie la fonction de 'Zupan se maintint, le code du tsar Etienne ne la connaît plus, par suite de la tendance à remplacer les nobles de campagne, peu sûrs, par des fonctionnaires dépendants. Depuis la fin du XIII« siècle, on trouve le titre de « Sevaste », emprunté à l'administration de Byzance et d'Epire, et qui était à l'origine une partie de l'ancien titre impérial romain (ae6a(TToç, augustus) effeuillé par les Comnènes pour créer de nouvelles dignités. Depuis i3oo apparaît comme commandant militaire, d'abord dans les villes frontières comme Skopje et Scutari, le Kefalija ou Kepalija, necpaXf), capitaneus, nom que portent tous les gouverneurs sous le tsar Etienne. Dans les Zupa de la frontière (krajiste), il y avait un comte de frontière (krajisnik). Les fonctionnaires des finances étaient le Kaznac (camerarius) (I, 129) le Prahtor (itpaxxwp) le Globar, collectionneur des amendes, et le Travnicar, qui percevait le droit d'herbage. Parmi ces vieux titres, celui de Knez et de Zupan furent élevés par le tsar Etienne à un haut rang. Sous son fils Uros, les magnats les plus puissants, tels que Vojislav et Lazar, figurent comme Knez, Nicolas Altomanovic et les Balsici comme Zupan.

Les plus hauts fonctionnaires du pays formaient l'entourage permanent du souverain (i). En 1342, l'empereur Cantacuzène

(1) Novakovic, Les dignités et les titrés byzantins dans les pays serbes du XI au XV<^ siècles, Glas, LXXVIII (1908) ; mon Staat und Gesellschaft, I, 14 sqq.

trouve à la cour d'Etienne Dusan un Conseil composé des vingt-quatre plus hauts dignitaires. Leurs titres sont ceux des administrations locales avec adjonction de l'épithète « le grand » : de même le souverain s'était nommé jusqu'en 1227 simplement « le grand Zupan », et il y avait à Byzance toute une série de fonctions qualifiées de « {xÉYaç ». Les renseignements sur cette antique cour serbe sont très fragmentaires; le sens des divers titres surtout est très obscur. Sur certains points, il y avait analogie avec les offices de Bosnie, tandis que les charges de la cour en Bulgarie sont pour la plupart imitées de celles de Byzance. Vers i3oo apparaît au premier rang le « grand Kaznac » (comes cameraneus), qui était, dès le xin« siècle déjà, désigné à la manière byzantine par le nom de Protovestiar. Le « Grand Zupan » (Veliki Zupan) était sans doute un parent de la dynastie. Les plus hauts dignitaires militaires étaient les Vojvodes (commandants d'armée ou bannerets (sîjegonosa, latin vexillifer). Ensuite viennent le grand Tepcija (I, 127), qui était probablement, d'après Novakovic, le commandant de la garde du corps. Puis le « grand Sluga « (mot à mot : serviteur) dont ce savant serbe rapproche la charge de la dignité militaire byzantine de grand domestique, le « grand Celnik » et le Stavilac, en qui Novakovic voit un sénéchal (ô èTctTpa-ireCTrjç) . Le « Djed » (le vieux) rappelle les dignités de la cour royale croate. Logofet (XoYoôéxrjç) est depuis Uros III, le titre du chancelier aulique, tout, comme à Byzance, en Bulgarie et en Valachie. Le « lagator » (àXXayàxwp) était probablement le chef des courriers (vjesmik). Les intendants des châteaux ou des palais (iraXaxocpûXaÇ) qu'on nommait « dvorodzica », les écuyers et les innombrables fauconniers (Sokolav), mainteneurs de la cour et piqueurs de chiens (psar), qui n'étaient que des paysans privilégiés, étaient des employés personnels du souverain.

Après l'adoption du titre impérial, on introduisait les titres plus élevés de la cour de Constantinople d'après la hiérarchie du temps de Paléologue, conjointement avec les costumes de cérémonie et les insignes (I, 388;, mais on ne les accordait

qu'aux gouverneurs des territoires autrefois byzantins : Despote, Sevastokrator et Kjesar (xataap). Ils se déprécièrent sous les tzars Uros et Siméon, parce qu'on les conféra à beaucoup de nobles même de peu de valeur. Mais toutes les dignités de la cour grecque ne furent pas adoptées. Il n'y avait pas, par exemple, de Protostator ou Protosevaste en Serbie. La fonction de juge de la cour (sudija dvorski) fut une création nouvelle. Même des fonctions anciennes reçurent une dénomination grecque, ainsi comme celle d'échanson (enohijar, oïvohoôç) celle de fauconnier (Gjerakar, lepaxaproç). La dignité de Chevalier (Vitez), dont il est souvent question en Bosnie, est d'origine occidentale ; on lit sur la pierre tombale du général Gjuras : u il était le troisième chevalier » [treîi vite\) dutsarEtienne. » Le Logofet était le plus haut fonctionnaire de la chancellerie ; il dirigeait le travail, dictait, rédigeait, suppléé pour la correspondance financière par le Protovestiar. Les chartes étaient écrites sur papier parchemin par des scribes laïcs, nommés dijak, du grec moderne (Stàxovoç). C'est sans doute en Bulgarie, au temps de Siméon, que prit naissance la diplomatique cyrillique. Elle eut sa belle période au xiv« siècle et au xv^ siècle où elle régna en Bosnie, en Dalmatie, en Albanie, en Macédoine, en Serbie, en Bulgarie, en Valachie et en Moldavie, dans toute la Russie et dans la Lithuanie.

A cette époque, les villes dalmates avaient aussi à côté de leur chancellerie latine, une chancellerie slave avec un « notarius )) ou « cancelarius, scalionescus » (i). La signature autographe du souverain, mise à l'encre rouge, est d'une écriture souvent indécise, au-dessous du^ove//a (mandat, Trpoffxàyfjia) {■>) et du solennel hrisobul (3) muni d'un sceau d'or répondant au

(1) C. ]irecck, Die mittelalterl. Kani^lei der Ragusaner, Arch. slav. Phil. XXV-XXVI (1903-1904).

(2) S. Stanojevic, Studien iiber die serb. Diplomatik, Glas. XC et XCIII (1912-1913).

(3) Dr. Alena Svic, Anciens sceaux et armes des Serbes, Stari srpski pecatii grbovi, Novi S ad 1910, avec 17 planches et son compterendu Arch. slav. Phil XVIII (1911, 286 sqq).

modèle byzantin. Après les légendes grecques plus anciennes, les légendes cyrilliques se rencontrent sur les sceaux à peu près à partir de 1200. Sur le grand sceau de l'Etat sont représentés, à l'avers, le souverain, assis sur son trône, et au revers saint Etienne, dont la place n'est prise que pendant une courte période au mie siècle, par une figure de chevalier. Les petits sceaux de bagues, selon la coutume de l'Occident, ne portent pour la plupart qu'un monogramme ; comme en Occident à l'époque carolingienne, les gemmes antiques avec un dieu et des animaux étaient très en vogue. On écrivait aussi, à côté des chartes slaves, des chartes grecques, lettres aux empereurs de Gonstantinople, aux despotes d'Epire, aux Patriarches, etc. On faisait écrire ces chartes latines par des Dulcignotes et des Cattariotes. Pour les dates, le calendrier byzantin dominait en Serbie, avec le commencement de l'année au i*"" septembre, le cycle de i5 ans, les indictions, et la chronologie à dater de la création du monde, que l'on plaçait en SSog avant J.-C. En Bosnie et en Dalmatie, au contraire, on datait à la manière occidentale, à partir de la naissance de J.-C.

Les envoyés en Occident (sol, poklisar, cf. I, 188) étaient choisis, ne fût-ce que pour leur connaissance des langues, parmi les patriciens de Caitaro ; en Orient, parfois, parmi les nobles serbes, les moines ou les évêques et, dans les pays limitrophes de la Serbie, les gouverneurs des districts de la frontière. On voit l'igoumène du couvent de Banjska formellement exempté du service d'ambassadeur apoklisiarstvo). Les négociations avec les ambassades étrangères étaient longues ; elles commençaient après la présentation de lettres de créance et des présents d'usage, et étaient menées par une commission composée de trois ou quatre courtisans du roi de Serbie, tout à fait à la mode byzantine.

IL — Les Diètes et la Noblesse

Les Diètes de l'ancienne Serbie (zboru,sbor) étaient ordinairement convoquées pour la date d'une grande fête par ordres écrits. Elles siégeaient dans les châteaux royaux ou dans les

villes, à Ras, Prizren, Svrcin, Skopje, etc. Le souverain y assistait ainsi que les hauts fonctionnaires de tous grades, la haute et la petite noblesse, groupées au xiii« siècle d'après leurs titres militaires, et le haut clergé, c'est-à-dire les évêques et les higoumènes des couvents ; les représentants des grandes abbayes siégeaient à une table spéciale, leurs places marquées dans un ordre rigoureux. La Diète se réunissait à l'occasion du couronnement ou de l'abdication du roi, pour la présentation du cosouverain ou de l'héritier du trône, pour la pacification en cas de troubles intérieurs, pour la promulgation des lois, pour l'installation d'un nouvel archevêque, pour la création de nouveaux évêchés, pour la fondation de nouveaux couvents, etc. Sous Etienne Dusan elle s'augmenta du clergé et de la noblesse des pays grecs et siégea souvent loin dans le sud, par exemple à Sérès ou à Krupista près de Kastoria. Pour les assemblées (sbor) de Zupas, où ne se traitaient que des affaires locales, il n'y a de documents que pour le littoral (I, i3o). En Macédoine, des nobles et des paysans (vlastele i chora, -^oipXTCti) figurent comme représentants des provinces devant le souverain ou dans des procès.

Il n'y avait pas à l'origine de classes fermées héréditaires. De même que dans les documents byzantins du xni« siècle, on rencontre des chevaliers tenant fief (proniari) et les fonctionnaires de la cour du rang de Vestiarite qui sont parents de Paroken (paysans) de domaines monastiques près de Smyrne, de même les trois frères Povica, le logofet Georges, Radoslav et le celnik Milos avaient, sous les tsars Etienne et Uros, un parent qui était un commerçant roturier à Raguse, Zivko, fils de Radoslav Longo (en serbe Dozcic). La dynastie régnante ellemême descendait d'un prêtre de village (l, 214'. D'après le code d'Etienne Dusan, un paysan libre pouvait citer en justice n'importe qui, le noble, l'Eglise, le tsar même. Peu à peu la noblesse s'était divisée en deux classes : haute noblesse et chevqlerie, semblables aux âpxovTeç(i) et aux cFTpaTtôxat des Byzan-

(1) Après l'occupation des territoires byzantins, la noblesse serbe

tins et des Epirotes, ou aux « barones » et aux « milites » des Etats occidentaux (I, i32). Les membres de la haute noblesse, parmi lesquels il y avait de nombreux parents de la dynastie, se nommaient Velmuz (ou velmoza), « le grand homme ». On les désigna parfois du terme, usuel en Bulgarie, en Roumanie et en Russie, de boljarin; le nom de vlasîelin finit par dominer partout en Serbie et en Bosnie. Du xm* au xv siècles, l'épouse du magnat se nommait en Serbie Vladika ; de nos jours à Raguse, les femmes de la vieille noblesse citadine portent encore ce nom. Lorsqu'il était nommé à une dignité militaire ou administrative, le Vlastelin recevait du souverain une investiture solennelle par la remise d'un cheval de bataille et d'armes ; l'un et les autres devaient être rendus après sa mort. La petite noblesse portait encore au xiii« siècle le simple titre d'homme d'armes (vojin ou vojnik) ; la dénomination de vlastelicic [\entiloîte chez les Ragusains), répandue plus tard en Serbie et en Bosnie, est plus récente. La différence des classes est très nette dans les lois. D'après l'inscription de Zica (vers 1220) l'amende à payer au roi pour divorce illégal est pour le vlastelin de 6 chevaux, pour le vojnik de 2, et pour les pauvres gens de 2 bœufs. D'après le code du tsar Etienne, un Vlastelin^ un Vlastelicic et un sebar ^roturier) qui s'insultent les uns et les autres paient sans distinction chacun 100 perper ; de plus, mais pour avoir insulté un vlastelin^ le vlastelicic sera puni de coups de bâton, et le sebar aura la barbe et les cheveux brûlés. Il est difficile de suivre l'histoire des diverses familles, car il n'y a guère de nom de famille ii).

s'accrut d'archontes grecs reconnaissables au titre seigneurial de Kyr du xvi^ siècle. Les patriciens italiens des villes côtiéres qui avaient droit au titre de Ser et qui concluaient souvent des mariages avec les princes voisins (J, 159) étaient tenus pour les pairs de cette noblesse.

(1) Au xivc siècle, par exemple, les Povica, dont il est question ci-dessus, (mot à mot brûleurs de fourneaux), dans ce qui est aujoud'hui l'Herzégovine, les Ohmuc ou Ohniucevic. Les Kosaèic dans la Zêta et la Kosaca bosniaque, famille du grand voyvode Sandalj, tirèrent ce nom des cheveux [kosa). Les noms des familles nobles

Les rapports des magnats ou barones, comme les appelaient les Vénitiens et les Ragusains, avec le roi ne peuvent pas être exactement déterminés au moyen des sources qui nous ont été conservées. Mais il est certain que la haute noblesse étendit sans cesse son pouvoir en exploitant les discordes des membres de la dynastie: ainsi pendant la rivalité des trois frères Radoslav, Vladislav et Uros I, lors du renversement d'Uros I par son fils Etienne Dragutin, et durant le conflit d'Etienne et de son frère Uros II Milutin. Pendant cette lutte, le roi Uros II fut une fois presque abandonné par toute la noblesse, mais après qu'il eut remporté un succès, tous furent de nouveau à ses côtés (I, 347]. Plus tard la grande lutte des héritiers d'Etienne, Uros II, les trois Constantin, Vladislav II et Uros III, puis la rupture entre Uros III et son fils Etienne, favorisèrent l'influence de la noblesse. Il y a à cette époque d'inquiétantes manifestations, l'indiscipline des Branivojevici, qui fut cause de la perte de la Zachlumie livrée aux Bosniaques, la trahison du générai Hrelja, qui passa aux Byzantins. Les débuts de l'effritement qui se manifeste après la mort du tsar Etienne ont été mis en une nouvelle lumière par une monographie de Radonic sur le despote Jean Olivier (i). Cet homme de grande influence avait pour seconde femme, depuis iSSy environ, la veuve du roi Uros III, Marie Palaiologina, belle-mère de Dusan (2). Son douaire comprenait les provinces de Ovcepolje, Kratovo» Kocani, Vêles, peut-être aussi Stip; il n'est pas impossible que l'assignation de cette dernière ville ait été la cause de la capitulation de Hrelja. Olivier, en outre, possédait probablement Radoviste, Tikves et la contrée de Morihovo sur la Cerna à l'ouest du Vardar. Dejan, le beau-frère du tsar Etienne, (I, 388,

de Bosnie près de Srebrnica sur la Drina sont aussi des sobriquets : Dinjicici, de dinjica, petit melon, Zlatonosvici, « les fils du nez d'or ».

(i)J. Radonic Sur le despote Jovân Olivier et sa femme Anna Maria Glas XCIV (1914) 74-108.

(2) Dans un document récemment découvert, Etienne Dusan en 1340, appelle la despotica Marie sa mère « bien aimée >> Novakovic, Zakonski spomenici, 409.

434) reçut un autre territoire dans le nord-est de la Macédoine. Un second beau-frère du tsar, le despote Jean, reçut Valona et Bérat en Albanie (I, 3g5, 424). Ainsi il y avait déjà dans le royaume, à côté des gouverneurs impériaux, des territoires privilégiés de quelques Vlastelin^ parents de la dynastie.

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