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VI . — Les mœurs et la société

Les Serbes du Moyen âge, hommes et femmes, étaient beaux, de traits réguliers ; c'étaient des Slaves, mélangés d'Illyriens et de Romains, parfois aussi de Grecs, sans la forte addition d'éléments vieux turcs qui s'est produite en Bulgarie. A l'opposé des Italiens, complètement rasés et tondus, les Grecs, les Serbes et les autres Orientaux portaient la barbe et les cheveux longs. Dans les rixes de paysans, l'arrachage de la barbe était courant. L'idéal poétique était le blond doré, comme dans les œuvres de l'antiquité classique et dans l'épopée bizantine de Digenis Akritas. A côté de beaux types humains, on rencontrait des victimes de la justice, défigurées, des hommes sans main, sans nez, et sans oreille, avec des stigmates sur le visage; d'autres avaient les yeux crevés. Depuis les Croisades régnait dans toute l'Europe un mal très répandu et incurable : la lèpre (en vieux sQvh q proka\a]. La grande charité du roi Uros II, et plus tard du despote Etienne, attirait à la cour de véritables troupes de lépreux venas de Serbie et de tous les pays voisins. Le roi Uros III éleva dans les environs du couvent de Decani un asile pour ces malades « au visage pourri » et à la chair qui tombait par morceaux. On mentionne beaucoup de lépreux

(i) Smiciklas, Codex dtpL, VI, 389 sqq

dans les livres urbains et dans les relations de voyages en Dalmatie, où ils vivaient isolés dans des huttes à eux devant les portes de Zara, de Raguse et de Cattaro.

Le vêtement de cérémonie [svita] des princes et des nobles était d'origine byzantine ; c'était une longue tunique, une sorte de caftan, vert ou Jaune, ordinairement garni d'or et de perles. Les autres vêtements étaient de la couleur de la laine naturelle, blanche ou grise, rarement bleue ou noire. Beaucoup dans les costumes nationaux d'aujourd'hui remonte au lointain moyen âge. Les vêtements noirs en laine de brebis, que l'on porte dans la Macédoine orientale, avaient déjà frappé Nikephoros Gregoras. Au contraire, les costumes villageois des environs de Raguse étaient entièrement blancs, comme aujourd'hui encore ceux de l'Herzégovine et du Monténégro. On reconnaît les costumes actuels du nord de la Dalmatie sur les sculptures des tombeaux bosniaques; les hommes en veste courte plissée, ornée de ganses, et en culottes étroites, les femmes en robe large au-dessous de la taille et allant jusqu'à terre. Les moines étaient habillés tout en noir ; on les nommait les " robes noires » [crnori^oc) ou « les noirs « [crnbc]. Les grands atours comportaient les couleurs éclatantes et le brillant des métaux. Les vêtements de la reine Simonis et des nobles femmes et hommes de sa suite, habillés de pourpre éclatante, avec des ceintures en or chargées de perles et de pierres précieuses, étaient, pour employer les paroles de Daniel, bigarrés comme « les fleurs des champs ». Les grands seigneurs et les grandes dames s'habillaient d'étoffes coûteuses de Grèce, d'Italie ou de Flandre, d'écarlate, de velours et de soie. Les petites gens portaient des étoffes de laine du pays, à longs poils, le plus souvent du drap blanc ou gris [sukno sur le littoral rassia)^ plus rarement des draps noirs [mrcina]^ ou des draps bleus, qui servaient pour les vêtements des femmes [modrina). Comme manteaux ou pour envelopper les marchandises, on employait des couvertures grossières de laines « slaves », d'un blanc gris, la sclavina pilosa des Ragusains, bien connue aussi en Occident (en italien schiavina, en français esclavine, en allemand au

moyen âge slavenie). Les peaux et les fourrures étaient indispensables. Des manteaux de drap rouge doublés de fourrure et souvent brodés d"or étaient du xni^ au xv^ siècle, le vêtement de parade des Serbes de distinction. Vers 1225 encore, ils se fermaient avec une fibule [\apon) ; on a conservé une agrafe du prince Pierre de Zachlunie (I, 3oi), en or, ronde, avec une inscription latine et serbe, et des ornements de style roman, aigles, lièvres et chiens (i). Même chez les paysannes, les nombreux boutons d'argent, parfois dorés, cousus par paires sur la poitrine ou aux manches, faisaient partie du luxe de tous les jours. La lourde ceinture /jo/a^ était inséparable de tous les costumes chez les hommes et chez les femmes; elle était de cuir, de soie ou de velours, noire, rouge, verte ou bleue, fermée par des boucles d'argent, décorée de riches ornements en métal, étain cuivre, argent ou or. Les plus chères étaient d'argent tressé avec des bossettes dorées, ou encore en forme de chaîne dorée. Une ceinture brodée d'or du Sevastokrator Bianko se trouve dans les collections de la commission archéologique de Petrograd ; on voit sur les broderies des lions, des ours, des sangliers, des serpents et des faucons (2;. Contre le froid, les mains étaient protégées par des gants doublés de fourrure et brodés de différentes couleurs, les pieds par des guêtres en cuir [skornjé) ou des bas de laine montant haut, en poils de chèvre iklasnje). Les chaussures des paysans et des bergers consistaient, comme aujourd'hui, en de simples sandales \opin:{e]^ morceau de cuir de porc ou de bœuf fixé par des courroies. D'un genre plus citadin étaient les chaussures de couleur en cuir ou en drap. Les coiffures étaient très diverses : le tout petit bonnet mentionné par Metochites, devancier de la calotte encore de mode aujourd'hui chez les Monténégrins et les Herzégovins; les « capuchons » [kapuc, en latin capucium), noirs, bleus ou rouges, nommés dans le Gode du tsar Etienne et dans les livres des Ragusains, la noire kapa des popes, puis des chapeaux et

(1) Kovacevic, Starinar, I (I884) 110 sq.

(2) Novakovic, Glas. LXXVIII, (1908) 249.

des bonnets de fourrure, de laine, de drap, de satin, ou de poils de chameau, divers de hauteur et de qualité. Il en est de même de la coiffure féminine, du simple fichu, souvent garni de broderies, jusqu'à la kapa verte ou rouge. Les paysans aux portes de Raguse possédaient aussi au xv= siècle des mouchoirs [uasitergia).

Les boucles d'oreilles que portaient les femmes [obotbci) en latin cercelli) d'or ou d'argent, souvent ornées de diamants et de perles fines, trop lourdes pour être fixées aux oreilles, étaient le plus souvent attachées par une chaînette d'argent à la coiffure. Elles étaient soit de façon slave, rondes [cercelli rotundi, slavici]^ soit de façon latine. On portait aussi des bracelets (narukviec). Les bagues iprsten) des deux sexes étaient de cuivre ou de métal précieux avec des diamants, des perles ou des gemmes antiques. La parure du cou consistait en une croix de bronze ou d'or suspendue à une chaîne : tous les princes la portaient. On voyait au xiv« siècle chez les dames delà noblesse une sorte de diadème [preeellum frontale] d'or et d'argent, parfois orné de perles et fait par exemple de vingt-neuf plaquettes d'argent, ou bien encore un bijou en argent de la forme d'une corne [cornua sclavica argenti]. Les femmes des magnats serbes et celles des nobles ragusains possédaient dans leur dot des couronnes [korona] faites d'or ou d'argent.

Les armes étaient partie intégrante de l'habillement masculin. Aux seuls prêtres et moines, le port en était interdit. Le paysan des environs de Raguse ne sortait jamais de sa maison sans emporter un arc et au moins dix flèches dans son carquois Les artisans et les marchands eux-mêmes ne sortaient à cheval des portes de la ville, qu'armés. Les gens de toutes conditions portaient sous leur manteau et fixé à leur ceinture, à côté de leur bourse, un poignard de taille variable. Mais â l'intérieur des villes, par exemple à Raguse, le port des armes était sévèremenr interdit; les étrangers étaient. obligés de remettre leurs armes à la garde des portes.

L'alimentation végétale comprenait le pain, les biscottes, des gâteaux et des bouillies. On consommait en outre beaucoup

de légumes, de fruits et de miel. Parmi les aliments carnés, figuraient au premier rang la chair des moutons et des porcs elles fromages. A la table du roi, sous Uros II, on mangeait comme le rapporte Metochites, du gibier, notamment du sanglier, du cerf et du gibier de plume, et, aux jours d'abstinence, des fruits et des poissons salés ou frais, parmi lesquels les ambassadeurs byzanrins admiraient surtout les grands poissons du Danube, très rares à Constantinople, Au couvent de Studenica, on servait, les jours de fêtes, des poissons de la Zêta et du Danube. Parmi les boissons, il existait, comme le prouvent les chartes des couvents des xiii« et xiv** siècles, une sorte de bière (i). L'hydromel était très répandu dans les régions montagneuses de la Serbie et de la Bulgarie. Mais la boisson la plus recherchée était le vin que, chez les grands personnages, on conservait, durant Tété, dans des glacières (2).

L'esprit conservateur des populations s'affirme dans l'attachement exclusif aux prénoms nationaux que nobles, paysans et pâtres portaient partout, de l'Adriatique jusqu'à la Morava (Borislav, Dobrovoj, Radogok, Slavomir, etc.). Il y a quelques noms étrangers, albanais, roumains, grecs et, chose curieuse, même occidentaux, comme Olivier, Orlanda (dans les chartes de Prizren), et Baudoin (à Cattaro et près de Decani e^ de Prizren). Il était rare de voir un paysan serbe avec un des noms chrétiens, Georges, Nicolas, Théodore, ou autres qui prédominaient dès lors chez les Croates et les Albanais. Ce n'est qu'au temps du tsar Etienne, que l'on voit se répandre dans la noblesse les noms chrétiens; les fils des magnats d'alors, de Vukasin, Branko, Pribac et d'autres, se nomment Marko, Grégoire, Lazare, etc. etc.. Même les popes des villages portaient des noms nationaux popes Dobroslav, Gradislav, Mirko, etc.. , tandis que dans les couvents d'hommes et de fenlmes on ne

(1) Novakovid . La bière en Serbie aux xnio et xiv« siècles. Gla^ LXXXVI (1911) 151-166.

(2) L'empereur Frédéric I^r fût en 1189, à Nis, traité par Nemanja avec du vin et de la bière. Lettre de l'évêque Dietpold de Passau Mon. Gertn. XVII, 509.

rencontrait que des noms tirés de l'ancien et du nouveau Testament et du calendrier ecclésiastique. Les noms de famille étaient remplacés dans les villages par des surnoms, surtout patronymiques (Dobromislovic, Slavojevic. etc.), mais souvent aussi tirés des occupations du père: (Kovacevic, fils du forgeron ; Popovic, fils du pope, etc.). Une deuxième série est formée comme partout au moyen âge par des sobriquets tirés de noms d'animaux ou de traits de caractère vrais ou imaginaires. L'ancienne organisation de la famille (I, i38) n'embrassait pas toutes les familles, et n'était pas en mesure d'empêcher des rivalités parmi les familles patriciennes, les familles nobles et même la dynastie. Il ne manquait pas de gens sans parenté: serfs, affranchis, pauvres et hommes re jetés par la société, comme les lépreux. Le Code du tsar Etienne s'efforçait encore de ramener entièrement le mariage du domaine du droit coutumier dans celui du droit canon. Le droit matrimonial était, chez les Byzantins, en décadence aux xiii« et xiv« siècles, la séparation très facile par comparaison avec les sévères prescriptions de l'ancien droit canon: Serbes et Bulgares imitèrent bientôt ces mœurs; ainsi les rois Etienne I et Uros II. Les lois du tsar Etienne s'efforcèrent aussi de réprimer sévèrement le rapt des femmes, usité dans la coutume populaire. L'épouse ou maîtresse de maison [Kucnica, de kuca, maison) avait, dans la dynastie souveraine et dans les familles nobles en Serbie et en Bosnie, une grande influence; elle recevait des paiements, prêtait serment dans les procès et pour la conclusion des contrats, etc.. Cantacuzène raconte comment Tépouse d'Etienne Dusan participait aux débats de l'assemblée des grands dignitaires. Il en allait autrement dans les villes de la côte; le droit de Cattaro déclare expressément sans valeur le témoignage de la femme et le droit de Raguse en limite très étroitement la valeur dans certains cas criminels. Nous ne savons point si chez les Nemanides et dans la noblesse serbe il existait des bâtards, comme chez les Paléologues ou chez les despotes de l'Epire ; les biographies, écrites par des hommes d'Eglise, ferment soigneusement au regard de leurs lecteurs le gynécée du souverain.

Dans les villes de la côte, la présence de fils et filles naturels était dans les maisonsdenoblesetde riches bourgeois chose courante.

Les jours du souverain étaient remplis par la guerre, les voyages, les tenues de justice, les Diètes, les réceptions de fonctionnaires et d'ambassadeurs, les fêtes, la chasse et la table. Il devait souvent être prêt pour la fuite. En vertu d'anciens traités, Raguse était alors considérée comme Tasile le plus sûr. Un des devoirs importants du souverain était une large hospitalité. Aux banquets qu'Etienne I^^" offrait à ses nobles, nous raconte le moine Théodosij, les assistants avaient le plaisir d'entendre une joyeuse musique de table avec tambours et flûtes. Parmi les Byzantins, Pachymeres, Metochites, Grégoire et l'empereur Cantacuzène nous ont laissé des récits de ces fêtes. La cour du roi Etienne Uros I*'" paraissait aux ambassadeurs grecs pauvre et primitive; à leur grand étonnement, ils virent sa belle-fille, la Hongroise Catherine, épouse d'Etienne Dragutin, pauvrement vêtue, travailler à son rouet (1268). A la cour d'Uros II, Metochiies trouva une copie du faste byzantin (129g). Le roi, en costume de cérémonie couvert de diamants et de perles, portait souvent, aux banquets de la cour, la santé des Grecs, qui répondaient en portant la sienne. Nicéphore Grégoire tourne en dérision la cour d'Uros III (1327. Les singes, dit-il, travaillent à la manière des singes, les fourmis, à la manière des fourmis ; ils ne peuvent pas faire ce à quoi sont accoutumés les aigles et les lions ; heureux est donc celui qui est venu au monde comme Hellène et non comme Barbare.

Les travaux de la noblesse serbe étaient le service militaire, les offices, l'administration de ses domaines, la chasse, le jeu et les festins. On considérait l'homme d'après le nombre des cavaliers de sa suite. Les ambassades serbes et ragusaines comptaient pour chaque ambassadeur trois ou quatre cavaliers, en outre de la domesticité à pied. Il y avait, dans la noblesse, des hommes braves, pieux et modestes, mais aussi des présomptueux et des violents, dont, comme le raconte Théodosij, l'archevêque Sava I*"" s'efforçait déjà, par sa prédication, de corriger les mœurs. Les descriptions de Metochites

sont intéressantes: elles montrent dansune partie des courtisans du roi Uros II des barbares bornés, sans idée du droit et sans crainte de Dieu, habitués à la guerre, au vol du bétail e^ au pillage des voyageurs. Les biens d'Eglise et les commerçants avaient particulièrement à souffrir de Torgueil et de Tavidité de ces gens. Pendant les troubles qui suivirent la mort du tsar Etienne, les Ragusains firent dire au roi Louis le"" de Hongrie (iSyi), que « les barons de Rassa » étaient tous faux et injustes (tutti Jalsi et iniqui) (i). Alors, comme le raconte Camblak, les couvents aussi eurent beaucoup à souffrir. Decani fut opprimé et dépouillé par Jvoji, fonctionnaire celnik) de la veuve du tsar Etienne et par Junac, qui menaça de tuer l'higumène de sa massue de combat en fer; mais ces deux tyrans moururent de mort subite, grâce, prétendit-on, à un miracle du saint fondateur du couvent (2]. Dans les villes de la côte aussi on trouvait, parmi les nobles, à côté de grands commerçants, de marins et de diplomates, tous hommes de valeur, des jeunes gens qui n'étaient occupés que de leurs plaisirs et de bons tours à jouer.

Il est remarquable que la nouvelle société dominante serbe en Macédoine, et plus tard en Thessalie et en Epire, ait bientôt pris le chemin de se gréciser dès la seconde génération, quand ce n'était pas dès la première. Très nombreuses sont, depuis 1345, les inscriptions grecques de ces seigneurs et de leurs femmes; il existe aussi des chartes grecques, écrites par des hommes originaires du nord. Les nombreux mariages avec des Grecques exercèrent en cela une grande action, de même que les rapports avec le clergé grec, la culture supérieure des Byzantins et demi-Byzantins, et l'éclat du vieil empire grec et de ses institutions (3).

Les évêques et les moines eurent une grande influence aussi longtemps que persista le souvenir de l'exemple donné par Sava I*"". Le Code du tsar Etienne montre cependant comment la

{l]Mon. Rag. IV, 115.

(2) Glasnik XI, 32, 87 sq.

(3) Byz. Zeitschr. XIII (1904) 196.

richesse croissante de l'Eglise devenait dangereuse et combien même les devoirs de la charité étaient négligés. Le tsar cherchait à protéger contre les exactions des évêques et de la noblesse le clergé séculier marié qui, à côté de ses devoirs religieux^ s'occupait d'agriculture, de transports au moyen de bêtes de somme, d'élevage et d'apiculture. La vie de moine et d'ermite exerçait un attrait puissant sur les consciences pieuses de ce temps. A l'exemple de saint Sava ,L 276), d'autres adolescents nobles s'enfuirent secrètement auprès des moines, tel le futur archevêque Daniel qui, jeune courtisan du roi Uros II, s'échappa une nuit, pendant un séjour de la cour dans la vallée de ribar, et entra au couvent. En revêtant « le noir costume des anges », qu'il n'était plus permis jamais de déposer, on renonçait à son nom, à sa famille et à toute propriété personnelle. Le tsar Etienne imposa quelques limitations à ce vieux romantisme : hommes et femmes ne purent plus entrer au couvent qu'avec Tautorisation de l'évêque. D'après le Code, il devait y avoir 5o moines par i.ooo maisons appartenant au couvent ; ainsi Decani, par exemple, devait avoir 122 moines. L'organisation des couvents byzantins a beaucoup d'analogies avec la règle bénédictine d'Occident. Les monastères byzantins et serbes de l'époque des Némanides ne connaissaient que la vie en communauté ixotvô6tov, en slave obstezitic) ; les monastères « idiorhytmiques » d'aujourd'hui, où les moines ont leurs biens particuliers, sont plus récents ; l'innovation date environ de 1400. Les règles de Chilandar et Sudenica ne sont, d'après les recherches de Dimitrijevskij et de Jagic, qu'une adaptation du type grec du couvent de la Vierge ixrjç EuepyéTtSoç; de Constantinople. Les dignités, à commencer par celle d'abbé ou d'higumcne, sont les dignités byzantines. Le nombre des moines était faible au regard de celui des frères lais. Le silence, l'humilité, le jeûne et les veilles étaient les obligations des « citoyens de la Jérusalem céleste ». Le culte était célébré au couvent, avec de courtes interruptions, le jour et la nuit, par des prières, des cantiques et de nombreuses génuflexions. Des sonneries de cloches solennelles étaient l'appel du matin aux offices

liturgiques {messe), des coups de marteau trappes sur une plancheousuruneplaque decuivreou de fer l'appel aux offices ou « heures » Cas, ôpa) aux services du soir, de minuit, et à celui du matin qui commençait dans la pénombre de l'aube. Il y avait aussi des fêtes durant lesquelles le service religieux se continuait sans interruption pendant toute la nuit. A la table commune, il n'était servi aux frères, parmi les prières et les lectures de textes sacrés, que du poisson et des légumes, pas de viande et très peu de vin ; aux jours de jeûnes, uniquement des aliments végétaux, apprêtés sans huile ni beurre. Outre les couvents, il y avait aussi des ermites, des solitaires qui vivaient séparés du monde, surtout dans les cavernes des montagnes du Pec ou de Decani. Le plus célèbre d'entre eux fut saint Pierre de Korisa, antérieur à l'époque d'Etienne Dusan, qui avait son gîte dans un creux de rocher sur les pentes du Sar à l'est de Prizren.

Au contraire des couvents serbes, ceux de l'Eglise latine sur le littoral, n'étaient que faiblement peuplés. Dans l'arche- A^êché d'Antivari, il fallait souvent, faute de moines, donner pour abbés aux couvents de bénédictins des séculiers. A Raguse, seuls les couvents les plus récents de Franciscains et de Dominicains étaient un peu plus peuplés ; dans les abbayes de Bénédictins des îles de Lacroma et de Meleda, il n'y avait aux xiii« et xive siècles que l'abbé avec trois ou quatre frères, pour la plupart originaires d'Albanie. Les Ragusains et les Cattariotes eux-mêmes préféraient s'occuper de négoce et de voyages sur mer et laissaient les joies de la vie monastique aux étrangers pauvres. Beaucoup des monasteria des villes de la côte ne consistaient d'ailleurs qu'en une chapelle avec un bénéfice pour le diacre en qualité d' « abbas et rector », à la collation de la famille du fondateur. Au contraire, les couvents de femmes y étaient très remplis, parce que l'habitude était d'y mettre les filles qui ne trouvaient pas demari.

Les ecclésiastiques de la secte bosniaque, que les Bosniaques nommaient « chrétiens » [krstjani] et les Dalmates « patarins » au sens étroit, vivaient dans des couvents situés dans des

vallées éloignées, comme à Janjici près de Zenica, où leur Djed i'évêquej délivra une charte en 1404, à Gorazda et à LJubskovo dans la région de la Drina, près du chàteau-fort de Bjelgrad sur la haute Narenta (i). Ils entreprenaient des ambassades pour leurs princes ou agissaient dans les querelles intérieures comme médiateurs et arbitres, toujours au nombre de sept ou de douze. Leurs maisons étaient des asiles pour les persécutés; aussi leur amitié était-elle, dans les temps troublés, précieuse également pour les commerçants étrangers. Les Ragusains leur faisaient souvent présent de drap, de boîtes de sucreries, de sel et de blé. Au dire d'Eneas Silvius (aj et après lui d'Orbini, les voisins se moquaient de ce que, à la suite de vœux, les matrones bosniaques avaient coutume de passer un certain temps dans le couvent des Patarins ; « nourrice des Patarins » babi\a de Patarinis était à Raguse une grosse injure.

L'étiquette éclaire l'esprit d'une société. Sous Uros II et pendant la jeunesse d'Etienne Dusan, les vlastelin apparaissent chez Daniel comme « les chers frères et amis » du roi. Cantacuzène est plus explicite là-dessus. Lorsqu'un des nobles et des grands, après être resté un certain temps sans voir le roi, lui rendait visite, tous deux, le roi et le seigneur, descendaient de cheval, après quoi le noble embrassait le roi sur la poitrine et la bouche ; à la seconde rencontre, ils se saluaient à cheval, sans mettre pied à terre. L'empereur byzantin, au contraire, restait en selle, et les nobles mettaient pied à terre et embrassaient son genou. Après qu'il se fut proclamé empereur, Etienne introduisit le cérémonial byzantin, avec le baisement de pied aux audiences. Quand l'archevêque serbe venait à la cour, le roi allait à sa rencontre, conduisait son cheval par la bride, et aidait le chef de l'Eglise, qui le bénissait, à mettre pied à terre. Etreinte et baiser jouaient dans toute rencontre un grand rôle, comme chez les Grecs. Les visites de princes, les

(1) Voir État et Société III, 46.

(2) Eneas Silvius, De statu Europae (1458) dans Freber, ReruDi germ. scrip fores, ',i'^ éd. II. 104.

ambassades et les fêtes étaient toujours l'occasion de nombreux cadeaux. Les Ragusains envoyaient d'habitude au roi et aux nobles des étoffes pour vêtements, des sucreries, des fruits du midi et des épiées. Les gens de toutes conditions s'appelaient « frère » ou « compère » [kum] ; la reine douairière Hélène écrit en 1^04 au cornes de Raguse « mon fils et cousin ». L'amitié jurée était en Dalmatie et en Bosnie, comme en Italie, sous la protection de saint Jean, patron de la fraternité et du compérage. La conversation était pleine de tournures poétiques, par exemple des comparaisons d'hommes et de chevaux avec le soleil. Les registres des tribunaux de Raguse nous font connaître aussi des apostrophes passionnées moins poétiques : traître, lépreux, esclave, fils d'âne, de chien ou de porc, de brigand ou de prostituée, etc.. Les écrits du moyen âge serbe sont loin de présenter un barbare manque de formes ; même entre gens qui étaient peu de temps auparavant ennemis, ils sont toujours rédigés en termes polis et élégants, sous Tinfluence des formules byzantines. A la fin du moyen âge, la correspondance diplomatique des Serbes, des Bosniaques et des Ragusains est même, malgré les temps troublés, pleine d'élégance affectée et de doucereuse fausseté.

Les Serbes étaient tenus par leurs voisins pour un peuple belliqueux et brave. Les querelles intestines et le brigandage étaient la préparation à la guerre. Les Byzantins considéraient la Serbie comme un pays de voleurs. Pachymeres raconte comment l'ambassadeur byzantin auprès du roi Uros II fut, durant son voyage, près de Lipkjan, volé la nuit de tous ses chevaux. Etienne Dusan, dans la deuxième partie de son Code, chercha à extirper rapidement et complètement le brigandage et le vol ; le brigand devait être pendu la tête en bas, le voleur avoir les yeux crevés ; le seigneur gospodar) du village luimême devait être amené enchaîné devant le tsar et puni tout aussi sévèrement, et le village coupable châtié par la confiscation. Mais, après la mort d'Etienne, il y eut une recrudescence du brigandage. Les plus grandes troupes de brigands circulaient dans les districts déserts de la frontière, particulièrement entre

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la Serbie, la Bulgarie et l'empire grec. Près de Raguse, l'enlèvement du bétail, le vol des ruches ou l'attaque nocturne des maisons de paysans par les montagnards n'étaient pas chose extraordinaire. Parfois se produisent brusquement de véritables hostilités. Les nobles Prodasa, Vladimir et Vitomir conduisirent en i323 des gens de guerre de Trebinje, de Canali et de Dracevica, étendards déployés, pour une journée dans les vallées ragusaines d'Ombla et de Malfo et revinrent chez eux avec un riche butin de bétail, de draps et d'autres objets de valeur ; mais le roi Uros III et son voïvode Mladen les forcèrent promptement à réparer le dommage qu'ils avaient causé (i). Les bandits n'étaient pas uniquement des pâtres montagnards, mais aussi des nobles tout à fait de l'espèce des chevaliers brigands de rOccident. Tel fut, vers 1372, le Zupan Gradoji, frère du magnat bosniaque Sanko, qui, avec ses gens Jiomines curiales attaqua et dépouilla près de Nevesinji, des négociants ragusains. Dans les temps troublés, les caravanes étaient, dans les passages étroits, contraintes de livrer bataille et d'acheter, par un tribut de drap et d'autres marchandises, le droit de passage. A partir de i382, les brigands du voisinage de Trebinje commencèrent à se déguiser et à se masquer pour n'être pas reconnus. Le voyageur isolé risquait gros. Il n'était pas rare de voir les courriers des Ragusains revenir à la ville sans chemise ni culotte. Pour lui extorquer de l'argent, on suspendait aussi le captif la tête en bas, ou bien on le laissait pendant quelques jours nu et enchaîné dans une fosse, comme un ours. Mais on ne voit point qu'au xive siècle quelqu'un ait jamais été mis à mort par les brigands.

La chasse était le plus noble des plaisirs. Le moine Theodosij décrit la chasse aux cerfs avec des piqueurs : on la voit reproduite sur les monuments de pierre bosniaques, à cheval avec la lance, à pied avec l'arc et les flèches. Les paysans du couvent de Gracanica étaient obligés défaire pendant trois jours de l'année la chasse aux lièvres. La chasse la plus appréciée

(i) Mon. Ras;-., I, 92 sq.

était le fauconnage, la chasse à la caille, à la perdrix, au pigeon ramier, au canard sauvage, au héron, à la grue. En Serbie, on nomme comme oiseaux de chasse l'autour [jastreb]^ l'épervief [kraguj] et, de préférence à tous, le faucon [sokol]. On les prenait sur les montagnes rocheuses de la Dalmatieetde TAlbanie et dans les îles, et on les dressait à grand travail. Les Ragusains vendaient des faucons de chasse en Bosnie, en Italie et dans le sultanat des Mamelouks en Egypte et en Syrie. Dans les vieilles chansons populaires, les héros conversent en confidence avec leurs faucons, comme avec des amis fidèles. On aimait aussi à avoir des animaux prisonniers ou apprivoisés; Nemanjafit pré' sent à l'empereur Frédéric I à Nis (1189) de phoques, de cerfs et de sangliers, et les Ragusains de distinction aussi recevaient parfois en cadeaux des nobles du voisinage des ours vivants et des cerfs.

La plupart des jeux n'étaient que des exercices militaires. Les jours de fête, les hommes se rassemblaient, aussi bien dans les villes comme Novo Brdo ou Raguse que dans les villages de bergers, pour tirer de l'arc. Les danses de l'épée faisaient partie du jeu des « Rusalies » [Rusalije. ^PouxàXta) qui provenait de la fête romaine du Bas-Empire de Rosalia, proscrite comme païenne par l'Eglise byzantine. L'archevêque Demetrios Chromatianos raconte les Rusalia en Macédoine, où, à la Pentecôte, des bandes de jeunes gens parcouraient les villages et les camps desbergersenjouant, ensautantetendansant. Encoredenosjours des « bandes de Rusalia» parcouraient après Noël la vallée méridionale du Vardar avec des tambours et des cornemuses, dont ils ne jouaient en dansant que près des sources, des bouquets d'arbres, des vieilles églises et des tombes ; c'est de cette coutume que vient le nom de lieu de Rusalije (i). Les jeux équestres étaient semblables à ceux des pays occidentaux. Sur le champ de course de Pristina, il y eut en 1435, une course de cavaliers avec armure complète et lance pour enlever un gant

'(\) Bibliographie, dans État et Société III, 56.

d'une perche (i). D'après Philippe de Diversis, il y avait des carrousels à cheval dans les rues de Raguse le jour de Saint- Biaise, et aussi à Zara pendant toute la période vénitienne. De nos jours encore, on peut, une fois par an, à la fête de l'empereur (i8 août) voir ces jeux joués avec des armes et des costumes anciens à Sinj, au nord de Spalato. La sculpture d'un tombeau du moyen-âge dans la vallée du Trebizat, en Herzégovine, représente un tournoi, avec deux cavaliers armés de lances, en face l'un de l'autre, deux pages entre eux, et un cercle de spectateurs (2). Orbini raconte que le tsar Etienne faisait exécuter des jeux équestres [giostre] et des tournois [bagordi] par ses courtisans, et donnait aux vainqueurs de riches présents. Chaque fête était l'occasion de copieux repas et de beuveries où ne pouvaient manquer les toats encore aujourd'hui inévitables (en serbe : :{dravica^ de idravlje, santé). On y dansait aussi la danse solennelle qui se déroulait en longues rangées, pareille à la farandole provençale, le kolo (cercle), nommé dans l'est en grec horo (j^opbq), et qui est représenté sur les tombeaux bosniaques. Les Latins des villes du littoral, en dépit de toutes les défenses des anciens conciles, dansaient la veille des grandes fêtes dans les églises; par exemple les Ragusains et les Ragusaines avant la fête de Saint-Biaise dans la cathédrale (jusqu'en 1425), plus tard sur la place de la ville, devant l'église, au son des flûtes et deschalumeaux. DansTarchevêché d'Antivari, on édictait encore au xvn= siècle la défense de danser dans les églises à l'occasion des mariages. Un vestige de ces coutumes est, de nos jours, le (ibaJlodiSan Trifonen a Cattaro ; c'est une danse en rangs, solennelle, en costumes et en équipements anciens, qu'avant la fête du patron de la ville exécute sur la place devant la cathédrale la corporation des marins, en présence de l'évêque. Au carnaval, des masques se promenaient, par exemple, à Raguse, jusqu'à la fin de la République, une vila (nymphe de la montagne) ou une turica (auroch femelle; on trouve déjà en 1412

(1) Jirecek, Jeux équestres dans la Serbie du moyen âge. Arch. si. Phil. XIV (1892).

(2) TruhelUa, Wiss. Mitt. III (1891) 417.

ujoculatores turice))). Les gens qui n'avaient rien à faire étaient tous les jours au cabaret, s'amusant avec les servantes ou entre eux à chanter et à jouer aux dés. Dans le chan'i populaire serbe, le roi Marko est souvent assis dans la fraîche taverne. Les cartes à jouer et les échecs ne sont cités à Raguse qu'après 1400.

Parmi les instruments de musique, le meilleur était le violon [gusli) qu'on touchait avec un petit archet ; en 1415, on mentionne des violonistes serbes à la cour de Pologne. Inséparables de la vie des bergers étaient le cor, le fifre et la cornemuse. Le ménétrier allemand était, au commencement du xiii^ siècle, bien connu en Serbie à côté du boutîon [glumhc] indigène; il en est question dans le Nomokanon de Sava [spilman, pour jjlT[ioç;. La ville de Raguse avait à son service, a côté de trompettes grecs d'Arta ou de Crète, des Albanais de Durazzo et de Drivasio, des Croates et des Serbes, et aussi des joueurs de cornemuse, des trompettes, des flûtistes et des joueurs de fifre allemands. Les musiciens des cours princières des environs venaient à Raguse au xv= siècle à deux ou en troupes, spécialement pour la fête de Saint Biaise, où la commune payait leurs airs de cornemuse, de trompette, de hfre, de tambour et de luth par des cadeaux. En 1408, par exemple, ce furent deux trompettes du despote serbe, à d'autres moments les musiciens et les bouffons [joculatores] du roi de Bosnie, des Balsici, de Sandalj et d'autres seigneurs.

On chantait des chants épiques et lyriques en toutes circonstances aux funérailles, aux mariages et à d'autres fêtes, durant le travail des champs et celui de la maison, en gardant les troupeaux, en voyage. Pour chaque événement, des chants étaient composés et chantés, par exemple, d'après Pomentian, pour célébrer la fuite du couvent de Rastko (le futur archevêque Sava). Pendant les marches des caravanes et particulièrement durant la nuit, on chantait des chants à la gloire des héros, d'une mélodie triste qui éveillait sur les pentes et les ravins comme un étrange écho, à ce que raconte Grégoras, et comme on l'observe encore aujourd'hui. Krizanje, au xvin« siècle, rapporte que chez les Croates et chez les Serbes, pendant les festins

servis dans les maisons des nobles et des chefs, des guerriers se tenaient derrière les sièges des invités, qui chantaient des poèmes consacrés aux grands faits de héros d'autrefois. Ce qui nous a été conservé de ces chants ne remonte qu'au xvi« siècle. Ces textes se divisent en deux groupes. Les plus anciens, qui ont disparu aujourd'hui de Tusage, écrits du xyi« au xviii^ siècle, sont en vers longs de seize à dix-huit pieds, semblables au vers « politique » byzantin de quinze pieds ; ils présentent une particularité, des sixains intercalés qui contiennent une répétition ou une exclamation. C'est là le «genre serbe» d'Hektorovic et de Krizanic (i) [srbske nacin, stjrlus sarbiacus)^ plus tard désigné comme bulgare [bulgarscica], dont les sujets vont du tsar Etienne jusqu'à la guerre turque de i683 â 1699. On les reconnaît aux noms des armes du moyen-àge, qui ignorait encore les armes à feu, à ceux des anciens costumes, au grand nombre des épithètes nationales et à l'absence de mots turcs, aux échos des phrases ornées usitées dans la vie des cours et, en ce qui concerne la religion, à la louange de a la belle montagne sainte » (Athos). Plus récents sont les chants épiques en vers de dix pieds, qui se chantent encore aujourd'hui, certains très longs (jusqu'à 800 et 1200 vers), dont la récitation monotone s'accompagnait à la guzla"; ils sont connus, partie par des notations du xviii= siècle de la contrée de Cattaro et de Raguse, partie par les recueils de Vuk Karadzic, Sima Milutinovic et d'autres Serbes du xix^ siècle. Mais, d'après Murko, le même chanteur ne répète jamais tout à fait exactement un chant; il fait toujours des additions et de petits changements. Les sujets vont deNemanja à l'histoirela plus moderne. Le moyen-âge se reflète encore dans ces chants avec une force et une fraîcheur remarquables, mais avec des anachronismes de l'époque turque : par exemple, le tsar Etienne apparaît avec neuf « vizirs » 12).

(1) Starine XVIII, 228 sqq. (1655).

(2) Bogisic, Chants populaires (Narodne pjestne), d'après d'anciennes notations, en particulier ceux du littoral, en serbe, Belgrade (i878). Le 2'' volume n'a malheureusement pas paru. Jagic. L'épopée

A partir du xui^ siècle, on vit se développer dans l'écriture cyiillique, à côté des lourdes onciales des livres ecclésiastiques, une cursive, droite en Bulgarie, en Valachie et en Serbie, penchée à droite avec un certain nombre de particularités locales en Bosnie. Les monuments littéraires serbes se divisent en deux groupes. L'un montre un slavon d'Eglise « en version serbe », né sous l'influence des prêtres et serbisé presque uniquement dans son vocalisme. Cette version serbe se répandit aussi en Macédoine au xiv= siècle (i). L'autre groupe, représenté surtout par des lettres, des chants et des lois, donne le type de la langue parlée (2).

Les ouvrages littéraires (3) se répandaient fort loin par la lecture à haute voix et les récits oraux. C'étaient des morceaux d'origine indienne, arabe, grecque et occidentale ; les histoires d'animaux de '( Stefanit et Ichnilat » (tirées du Pancaiantra), l'histoire de l'ermite Barlaam et du prince Joasaph (de l'Inde boudique), l'histoire du roi Sinagrip et de son sage ministre Akyrios, (des Mille et une nuits), et les gestes, si animées au

populaire sudslave il ^ a quelques siècles, Arch. slav. Phil. IV (1880) Asmus Soerensen. Etude sur Vliistoire du développement de la poésie épique serbe, ib. XIV-XVII (1892-1895). Le même, Entstehung der kur:^^eiligen serbokroat . Liedèrdïchtung im Kiistenland, Berlin 1895. iLtudes plus nouvelles de Maretic, dans Rad. CLXX (1907) et Ivan Scherzer, ib. CLXXXII (1910). Murko, Sur l'épopée populaire bosniaque, C. R. Acad. de Vienne CLXXIII (1913) 3*= mémoire, p. 24.

(1) Un moine de Lesnovo écri/ait en 1330 seulement en version bulgare, en 1342 déjà en version serbe. Au xv^ siècle, le type serbe se répand aussi dans l'ouest de la Bulgarie danubienne. Voir Etat et Société III, 63.

(2) Sur la langue serbe au Moyen Age, voir quelques remarques dans mon État et Société, III, 26-28, surtout sur les changement très remarquables depuis 1400 dans le vocalisme, les consonnes et l'accent.

(3) M. Murko, Geschichte de àlteren siidslavischen Literaturen, Leipzig, Amelung, 1908. En serbe. Pavle Popovid, Aperçu de la littérature serbe. Belgrade, 2 éd, 1913 (avec une riche bibliographie). Andra Gavrilovié. Histoire de la littérature serbe et croate, 2 volumes, Belgrade 1910. Anthologie avec textes slavon d'Eglise et vieux serbe dans Novakovic. Primeri knij^evnosti i jesika 3^ éd. Belgrade 1904, 673 pages S. K. Dieterich. Die osturopaïschen Literaturen in ihren Hauptstrœmungen, Tùbingen; 1911.

moyen âge, des héros de Troie et d'Alexandre le Grand, Les modèles n'étaient pas seulement originaires de Grèce, mais aussi de l'Europe occidentale ; une « épopée de Troie », assez moderne, d'origine croate ; VAleksandrija serbe, assez récente aussi, où Alexandre le Grand est transformé en chevalier chrétien, et les histoires de Tristram, de Buovo d'Antona, ainsi que l'épître du prêtre Jean sur le royaume indien, qui ont été conservées dans des manuscrits russes d'après des « livres serbes ». Les prénoms d'Olivier, Orlando, Paladin, montrent que la légende de Charlemagne était connue en Dalmatie et en Serbie. Le nom de Merlin porté (1402) par un homme de Drivasto, indique que la légende d'Arthus avait pénétré jusque dans les montagnes de l'Albanie du nord. Les Apocryphes fantastiques, si en vogue, toutes traduites en grec en Bulgarie, tiennent le milieu entre la poésie et la théologie. Les hommes avides de s'instruire y apprenaient infiniment plus sur l'histoire de la Création, le Ciel, les personnages des deux Testaments, que par la lecture des livres canoniques reconnus. Il s'y ajoutait des vies légendaires de saints. L'écho des Apocryphes retentit encore de nos jours en Russie et chez les Slaves du Sud. Les nombreux livres de magie servaient à la recherche de l'avenir; tels le livre de la naissance {ro^danik\, le livre des calendes ikolednik\ le livre de la lune ilunnik], le livre du tonnerre {gromovnik, PpovxwXÔYto^ ' •> lelivredu tremblement [trepetnik], le livre des étoiles et le livre des rêves i.y<2noi';2//r, ôvetpoxptxtxàv^ La littérature théologique, traduite du grec en slave depuis le ixe siècle, formait toute une bibliothèque. Les collecions de sentences, depuis celles de Salomon et des vieux Grecs jusqu'aux Pères de l'Eglise, les Cosmographies, les Physiologies qui traitaient du monde animal, renfermaient la sagesse grecque et la sagesse chrétienne. Les chroniques byzantines, dont l'imitation a créé en Russie, du xi* siècle, au xvii« siècle, une brillante littérature d'annales, n^ont fait école ni en Bulgarie, ni en Serbie. Il ne faut pas oublier, à ce propos, que l'Athos, la haute école de littérature de ces pays, n'a, au contraire des abbaxes de l'Europe occiden-

taie, point d'annales locales. Par contre, on commença, depuis I200, à imiter en Serbie la littérature panégyrique des Grecs, riche en mots, mais pauvre de contenu. C'est ainsi qu'apparurent les biographies écrites dans le style des discours de cour ou des éloges des saints ; celle de Nemanja par ses fils le roi Etienne et l'archevêque Sava I, celle de Nemanja et de Sava par le moine Domentian (1254-1264), puis celle de Sava par Theodosij, écrite, d'après Rozanov, seulement vers i322-i336 (i), et enfin la vie des rois et des archevêques par l'archevêque Daniel mort en (i338i et ses successeurs anonymes, (jusqu'à 1376). La généalogie des souverains serbes, le Rodoslov, claire et brève, date de la fin du xiv^ siècle, avec une continuation qui est du temps des Despotes. Ce n'est qu'après 1389, ^^^ lurent écrites les courtes Annales serbes, auxquelles, comme l'a montré Stojanovic (21, servent de base pour l'époque ancienne les renseignements sur la mort des hauts dignitaires laïcs et ecclésiastiques dans le Typika et d'autres brèves notes du même genre.

En peinture, l'influence de Byzance prédominait. Dans un seul manuscrit de la fin du xii^ siècle des traces d'influence italienne sont visibles: ce sont les miniatures de l'Evangile du prince Miroslav (I, 226) (3,. On remarque l'influence de la vieille école byzantine dans les fresques des églises à Studenica et à Zica, tandis que plus tard c'est l'iconographie du xiv^ siècle qui s'y reflète avec un naturalisme croissant. D'après Kondakov, qui déclare les fresques de Nagoricin (i3i3j les meilleures de l'art serbe, la peinture serbe est, en contraste avec les modèles byzantins, remarquable par l'animation de la pose, une sorte de nervosité Les portraits serbes des souverains et des nobles sont réalistes : d'après Diehl, ils rappellent par la

(1) Rozanov, I^vestija russ. Akàd . XVI (1911).

(2) Stojanovic. Arch. slav. Phil. XXIII (1901) 630.

(3) St Jean-Baptiste, en serbe Jean Predteca irpôSpoixoç, est nommé par la légende d'une de ces miniature, en italien, Zvan Batista {Giovanni Battista).

vérité de l'expression les portraits byzantins de la même époque à Constantinople, à Mistra et àTrébizonde ( i).

L'influence du christianisme fut profonde. L'archevêque Dimiirios Chromatianos d'Ochrid loue la Serbie (1220) d'être ornée de piété, d'une vie évangélique et de la dignité des bonnes mœurs (21. L'intérêt porté aux questions théologiques se manifeste par la correspondance du roi RadosJav avec ce piême évêque Dimitrios et celle du despote Georges avec le patriarche Gennadios i3l. Lorsqu'on voyageait, on se rendait dès l'arrivée d'abord à l'église du lieu. Les courtisans et les nobles rivalisaient de zèle à édifier des églises et des couvents et à leur faire des donations, les dames nobles à faire des broderies d'or pour les vêtements sacerdotaux. Le soin des pauvres était un devoir des princes et des ecclésiastiques. La reine Hélène, la femme d'Uros I, distribuait de ses propres mains des vivres et des vêtements aux pauvres, et élevait dans sa maison des hlles de pauvres gens, pour les marier plus tard en leur donnant un riche trousseau. Pauvres, aveugles, paralytiques et malheureux de toute sorte se réunissaient devant le portail des grands couvents et la porte des résidences serbes. On entreprenait des pèlerinages aux couvents du pays, à l'Athos et à Jérusalem. C'est sur la foi puissante aux miracles que repose le culte des saints rendu aux souverains et aux archevêques, dont le prélude étaient ces apparitions sur leurs tombes qui reviennent si souvent dans les biographies.

D'origine grecque sont les vieux livres de médecine serbe, qui se réclament d'Hippocrate et de Galien ; la médecine populaire traditionnelle et contemporaine subit encore leur influence. On cherchait en outre la guérison par des prières, des formules et des sortilèges. Il est question de médecins indigènes (vrac) d'Antivari, de Prizren, etc., non pas seulement dans les manuscrits serbes, mais aussi à Ragusc, ainsi comme spécialistes pour

(Il Kondakov, Makedonia, 66, Diehl, Manuel, 755, sq.

(2) Dem. Chromatianos, éd. Pitra, col. 495.

(3) E. de Dobschiitz, Un écrit du patriarche Gennadios Scholarios au prince Georges de Serbie Arch. slav. Phil. XXVII (1905) 2'i6 sq.

la pierre ou la hernie. Alacour, il y avait des médecins d'Italie : Guillaume de Varignana, de Bologne, célèbre comme écrivain, était médecin personnel du ban Mladen de Croatie (en i32o), maître Antonius, ami du chevalier allemand Palmann, d'Etienne Dusan (i333), maître Angelo Muado du despote Georges. Parlois, on s'adressait aux médecins de la ville de Raguse, qui étaient surtout des Italiens de Salerne, de Bologne, de Padoue, de Ravenne etc., plus rarement des Juifs d'Italie ou des Grecs. Il n'était pas rare que le Sénat leur donnât, par obligeance pour les voisins, licence de se rendre chez eux, par exemple, maître Egidius chez le roi Uros III 'i326), plus tard d'autres chez les rois et les magnats de Bosnie. Les princes avaient l'habitude de revêtir la robe de moine avant leur mort, suivant la coutume byzantine. Les tombes des gens de qualités se trouvaient en Serbie et en Dalrnatie dans les églises ; seuls, les nobles bosniaques, sous des groupes de pierres tombales massives aux épitaphes pleines d'orgueil nobiliaire, reposent entre prairies et bois, sous le libre ciel.

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