RÉSUMÉ
Le sujet qui nous a occupé dans les chapitres précédant celui-ci est du nombre de ceux qui ne s^épuisent jamais^ et par conséquent restent, forcément incomplets^ quel que soit le nombre des pages qui lui sont consacrées. On ne peut en effet dresser un catalogue exact des mouvements et des paroles appartenant aux diverses petites circonstances qui surgissent dans nos rapports avec nos semblables ; on ne peut indiquer la teneur des phrases qui doivent être prononcées, le degré d'inclinaison appartenant aux saints et aux révérences. En un mot , le savoir-vivre ne saurait s'apprendre, comme une leçon qu'un enfant récite machinalement, sans se rendre compte des mots qu'il prononce. C'est en raison de cette impossibilité qu'au risque de revenir bien souvent sur le même objet, nous avons essayé d'insister plutôt sur l'origine du savoir-vivre que sur ses diverses
manifestations y dans la persuasion que , dès qu'on en aurait pénétré l'esprit ^ la forme ne saurait faire défaut. Si, au contraire. Ton considérait la politesse comme un vernis superficiel^ si Ton espérait remplir suffisamment les devoirs qui en résultent en se bornant à appliquer plus ou moins exactement quelques préceptes plus ou moins exacts ^ si Ton comptait atteindre ce but en apprenant par cœur quelques lambeaux de phrases banales, on courrait le risque de commettre bien des erreurs et de démentir bien souvent, dans les actions les plus
insignifiantes en apparence^ les dehors que l'on aurait laborieusement acquis.
Pour être véritablement poli, il faut être à la fois bon, juste et généreux.
Toutes ces vertus n'appartiennent pas, malheureusement, à tous les gens bien élevés que l'on rencontre; mais ceux auxquels ces vertus font défaut sont polis seulement en apparence et pour les individus qui les voient incidemment. Dès qu'on analyse de près la politesse des personnes qui manquent de bonté, ou de justice, ou de générosité, on aperçoit bien vite toutes les lacunes qui existent dans
leur savoir-vivre ; les uns se moiilreronl durs el hautains pour ceux qui leur sont inférieurs; les autres auront plusieurs poids et plusieiirs mesures, ajoutant aux devoirs d'autrui tout ce qu'ils retranchent aux leurs propres; les derniers enfin ne consentiront jamais à s'imposer, au bénéfice de leurs semblables, un sacrifice d'amour-propre ou de bien-être, si léger qu'il soit.
La générosité est en effet Tun des éléments qui doivent figurer à dose élevée dans la combinaison de bons sentiments formant une politesse de bon aloi ; inséparable de la délicatesse , elle annonce une élévation d'àme qui constitue un charme puissant. La générosité ne se borne pas , comme pourraient le croire ceux qui envisagent uniquement sa forme la plus matérielle , à donner sans compter, à rétribuer largement les services reçus , à tout ramener, en un mot, à la question d'argent.
Les uns ne peuvent pas donner sans compter^ les autres le font par ostentation, et ces derniers ne sont pas toujours généreux dans la bonne acception du mot , car en agissant généreusement y ils ne recherchent pas la satis-
plète^ parce que la générosité et la délicatesse leur font absolument défaut. Il pourra arriver cependant que ces mêmes personnes soient serviables dans certaines circonstances y et ne se montrent pas égoïstes sur tous les points ; elles seront égoïstes surtout lorsqu^il s^agira des intérêts gui sont les plus considérables selon leur appréciation y et entre autres des jouissances vaniteuses et de quelques satisfactions matérielles.
La générosité; dans nos rapports avec la société y nous commande justement une conduite opposée ; elle nous inspire le désir constant d^augmenter la part de bien-être des autres aux dépens de la nôtre propre; elle nous oblige à abdiquer nos préférences et nos petits intérêts de vanité j aiin d'éviter de les satisfaire au détriment de ceux qui nous entourent, et elle trouve une compensation suf&sante à tous les sacrifices qu'elle accomplit sans les compter, une récompense proportionnée à ses efforts, dans le témoignage qu'elle peut se rendre à elfe- même de n'avoir pas reçu plus qu'elle n'a donné.
Mais justement en raison de son but princi-
pal, qui est de créer à toute réunion une atmosphère psûsible^ dépourvue de toute inquiétude, de toute gêne, il faut éviter d'adopter l'excès opposé à celui qui vient d'être signalé. Certaines personnes portent trop loin,^ en effet , l'application des principes de générosité et de délicatesse; elles s'effacent trop constamment; elles s'amoindrissent volontairement avec une persistance qui impose un labeur fatigant à tous ceux qui veulent réagir contre une modestie exagérée, et par cela même gênante pour tout le monde. S'il faut lutter contre les premiers, qui veulent se faire une part plus large, il est plus pénible encore de lutter avec et pour les derniers, qui s'obstinent à agir d'après des scrupules exagérés , qui refusent la place qu'on leur propose, parce qu'ils supposent qu'un aulre s'y trouverait bien^ qui ne veulent pas accepter ce qu'on leur offre , dans la crainte de commettre une in(}iscrétion, et donnent ainsi à la maltresse de maison qui les reçoit, un souci perpétuel, une préoccupation de tous les momenfs, de nature à paralyser tous les efforts ou de les concentrer sur un seul point.
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Cet excès de délicatesse, honorable et rare, sans nul doute, dépasse et manque son but.
Ne rien exiger, mais accepter sans se faire prier ce qui est offert franchement et de bon cœur, se suffire à soi-même, afin de ne pas obliger les autres à s'occuper constamment de mettre en relief ceux qui s'obstinent à s'effacer, accueillir sans scrupules immodérés l'équivalent des soins, des égards, des attentions, que l'on a soi-même pour ses semblables, telle est, si je ne me trompe, la ligne de conduite qu'il faut observer pour n'être à charge à autrui, ni par excès de vanité, ni par excès de modestie. Que Ton ne s'y trompe pas d'ailleurs, le dernier confine souvent à l'orgueil. Il est injuste d'interdire à nos semblables la faculté d'acquitter les petites dettes de politesse qu'ils peuvent avoir contractées envers nous, et l'on peut dire de cette humilité excessive ce que l'on a dit du manteau de Diogène : on voit l'orgueil au travers de sa transparence. La véritable générosité donne ses soins, ses sacrifices, sans les compter, sans prétendre qu'on lui en restitue l'équivalent; mais elle accepte l'échange lorsqu'il lui est
offert, parce qu'on ne peut s'obstiner à laisser peser sur les autres une dette dont ils veulent s'acquitter.
Nous avons vu^ dans le cours des pages précédentes j que tout sentiment qui se trouve en désaccord avec la charité est par cela même en opposition avec la politesse. L^une et Tautre nous commandent l'indulgence dans nos jugements , la bienveillance dans nos rapports avec nos semblables. L'une et l'autre nous interdisent les commentaires hasardés sur la conduite de notre prochain^ commentaires dérivant toujours en commérages envenimés. S'occuper des personnes que l'on connaît pour scruter leursintentionsy blâmer leurs actions^ dénaturer les faits pour mettre une vraisemblance factice d'accord avec les mauvaises intentions que l'on suppose à autrui ^ cela est non-seulement mauvais ^ mais encore de fort mauvais goût. Écoutez la conversation des personnes bien élevées : elles ne parleront des gens qu'elles connaissent que pour les défendre dans le cas où l'on essayerait de les attaquer devant elles. On ne les entendra jamais élever publiquement la voix pour attaquer une repu-
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tation; elles s'abstiendront même des commérages moins graves et ne s'appliqueront jamais à blâmer M"' X..., parce qu'elle renouvelle trop souvent ses robes, et M°* Y. . , parce qu'elle ne les renouvelle pas assez souvent. Elles n'occuperont ni leur esprit ni leurs hôtes des tracas de ménage qui ont surgi chez M"* ***, ni de la parcimonie ou de la prodigalité de M"'***. Cet acharnement contre les personnes, cette application à mille détails infimes^ constituent la conversation des petits esprits y des intelligences vulgaires , tout au moins ^ quand on n'y trouve pas ]a marque d'une &me méchante et envieuse. Les personnes ignorantes, celles qui ne savent s'occuper ni d'arts, ni de littérature, ni de morale, ont seules recours à la médisance ; les autres n'y trouvent aucun intérêt pour leur esprit^ lors même qu'elles n'en seraient pas détournées par leur conscience.
Nous avons vu aussi (et si je le répète^ cest pour résumer brièvement les sujets sur lesquels nous nous sommes arrêtés ) , nous avons vu que la politesse ne peut se concilier avec aucune prétention. Des gens vaniteux, tou-
jours occupés à se mettre en évidence au détriment d' autrui , toujours tourmentés du désir de jouer un rôle principal , d'attirer l'attention , ne peuvent être polis : leur personnalité affamée et absorbante s'interpose entre eux et les devoirs qu'ils ont à remplir envers leurs semblables.
Ils ne peuvent être polis non plus^ ceux qui ne savent pas s'imposer le renoncement sous toutes ses menues formes^ ceux qui ne savent pas écouter avec patience un récit ennuyeux , une anecdote peu intéressante^ ceux qui ne savent pas cacher habilement qu'ils préféreraient une autre conversation et un autre interlocuteur. Ils ne sont pas polis ceux qui, sous prétexte de franchise ^ contractent l'habitude de satisfaire leur malveillance naturelle en distribuant de tous côtés des vérités désagréables et de mauvais compliments. La francl]ise qui a pour résultat de blesser et de peiner ceux devant qui elle se manifeste, se transforme en brutalité ^ et, pour être juste, il faut lui restituer sa physionomie véritable. La franchise peut s'opposer à ce que nous exprimions une pensée qui ne serait pas sincère.
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mais elle ne peut nous imposer la loi^ et nous conférer le droit, d'énoncer celles de nos pensées qui seraient désagréables pour ceux qui nous entourent. Lorsqu'on lui permet d'adopter cette voie y on transforme une qualité sérieuse en un défaut insupportable, tout à fait opposé à la bonté comme à la politesse. S'il faut , dans le monde , apprendre à parler, il faut surtout apprendre à se taire. Il faut savoir se taire lorsqu'il s'agit de dire inutilement une vérité désagréable, lorsqu'on est exposé à froisser Tamour-propre d'autrui, lorsqu'on court le risque de peiner ou d'humilier quelqu'un. Il est permis de dire toute la vérité, seulement dans le cas où des intérêts graves seraient compromis par notre silence. Mais dans les rapports purement mondains, la franchise est une vertu qui ne peut se produire dans tout son épanouissement, sans froisser inutilement toutes les vanités, sans créer des ennemis implacables, sans exciter des représailles tout à fait incompatibles avec le décorum qui doit présider à toute réunion.
L'assurance, pour n'être point blessante, doit avoir pour origine , non une conviclion
exagérée de notre propre mérite, mais une confiance loyale en la bienveillance de ceux parmi lesquels nous nous trouvons. Si elle s^appuie sur la vanité, l'assurance fait immédiatement naître chez ceux devant qui elles^affirme le désir de la détromper, en la ramenant à une appréciation plus modeste. Vient-elle au contraire d^un sentiment qui nous porte à compter sur Tindulgence de ceux qui nous entourent , elle atteint immédiatement le degré qui éveille la sympathie j en donnant la tranquillité à l'amour-propre d'autrui. Une trop grande dose d'assurance conduit au ridicule ceux qui la possèdent tout en blessant ceux qui la constatent; le manque d'assurance, la gaucherie et l'indécision qui en résultent , ont pour effet de peiner les personnes bienveillantes, qui voient ainsi leur bonté mise en doute , tandis que les gens frivoles se hâtent de juger un individu d'après la défiance que lui inspirent à lui-même ses propres forces et de le prendre au mot lorsqu'il parait s'estimer trop peu. .
Je terminerai les chapitres consacrés à ce sujet en engageant mes jeunes lectrices à* se
préoccuper moins des détails insignifiants de la civilité que des sentiments et des vertus qui composent son origine et rayonnent sur toutes les actions qui émanent d'elle. Il faut s'appliquer plutôt à envoyer sa carte de visite à tous ceux qui oiit droit à cette marque d'attention , qu'à la plier à droite ou à gauche. Peu importe que la date d'une lettre figure à la première ou bien à la dernière page, pourvu que la lettre témoigne de sentiments bienveillants et prouve le bon cœur de la {)ersonne qui Ta écrite , en même temps que sa bonne éducation, représentée, dans une lettre, par une bonne orthographe. Il faut rendre les saluts que l'on reçoit, avec aménité et empressement, plutôt que de se demander quel doit être le degré d'inclinaison de la tète. En s'attachant à corriger, à vaincre en elles la vanité et Torgueil, la malveillance et la hauteur, l'injustice et l'indélicatesse à supposer que l'un
de ces défauts puisse exister parmi les personnes qui lisent ces lignes mes lectrices
auront fait plus de progrès , et des progrès plus solides dans la connaissance et la pratique de la civilité, qu'elles n'en pourraient espé-
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rer par la lecture assidue^ par Tétiide constante de tous les JUanueîs du savoir-vivre , de tous les dictionnaires du ban ton, qui ont pu è(re écrits jusqu'à ce jour. La politesse ne peut résider uniquement dans quelques formalités plus ou moins exactement remplies^ et ne se rencontrera jamais dans sa forme la plus parfaite tant qu'elle voudra se séparer des qualités et des vertus. C'est donc sur soi qu'il faut agir pour réprimer ses instincts égoïstes et développer ses bonnes qualités ^ si l'on a la noble ambition de se montrer sans effort , et en toute circonstance ^ digne de porter le beau titre d'une personne bien élevée.