TRIVIALITÉ DU LANGAGE. — UN PEU DE TOUT
La société , qui n'a pas le temps de sonder ]t>s consciences et d'analyser les sentiments , jncre les individus d'après certaines règles établies par elle, et destinées à lui présenter l'apparence des qualités et des vertus qu'elle exicre chez ceux qu'elle adopte.
Ces jugements sommaires ne sont pas aussi frivoles qu'on voudrait le faire croire; il est difficile qu'un caractère bas et égoïste prenne constamment les dehors d<^la grandeur et de la générosité; il est impossible qu'un caractère noble revote volontairement une forme triviale.
Parmi les symptômes qui servent à établir le soin donné à l'éducation du cœur et à celle de l'esprit , le choix des termes qui composent le langage figure au premier rang. Cependant une sévérité absolue court le risque d'être injuste quand elle se formule à propos du lan-
;age : mille causes indépendantes de la per- [sonnalité peuvent introduire dans le langage des locutions vicieuses ou triviales ; le manque de réflexion, l'empressement à adopter des terîmes nouveaux^ Tinslinct d*imitation^ enfin les rapports avec les domestiques, toutes ces^ causes diverses agissent isolément ou simultanément sur les individus, et apportent leur fcontingent d'expressions impropres, de néologismes antigrammaticaux et de termes vulgaires. L'habitude de réfléchir sur les paroles que Ton prononce suffira pour écarter du langage les locutions triviales qui y sont transplantées r quand elles sont au contraire le produit dti sol,, quand elles représentent et formulent le véritable caractère de l'individu, ce n'est plus sur la forme, c'est sur le fond même qu'il faut agir. La trivialité n'est point, du reste, le seul pcueil que l'on doive éviter; le désir de paraître élevé, quand ce n'est qu'un désir et non l'attestation même de l'élévation naturelle du caractère, conduit inévitablement à l'emphase* L'emphase, à son tour, mène au ridicule. Les faux savants cherchent à éblouir, et emploient de préférence les termes peu usités, les appel-
lations par trop techniques : les savants vérita- ))les cherchent à se faire comprendre et se mettent à la portée de tous; le pédantisme dans le langage est un défaut qui appartient à lextrème jeunesse ou bien à Textréme vanité.
La première, enivrée des connaissances qu^elIe vient d^acquérir, est facilement portée à en faire parade ; on sourit à ces efforts, mais on sourit avec indulgence, car on sait que la réflexion, et surtout l'instruction véritable, feront disparaître ce léger défaut. On est plus sévère pour la vanité, qui, dévorée du besoin d'éblouir, fait entrer en première ligne dans ses calculs l'infériorité d'autrui ; cette vanité' est blessante par cela seul qu'elle se produit; un sot peut seul l'éprouver, et voilà pourquoi un jeune pédant fait sourire, tandis qu'un pédant arrivé à la maturité de l'âge fait rire.
Si la vulgarité doit être soigneusement évitée parce qu'elle implique pour les observateurs sévères la bassesse des instincts et la trivi.jlité des habitudes, Textrème recherche des termes que l'on emploie entraîne des inconvénients d'une autre nature : le premier de tous est d'indiquer que l'on manque de naturel,
de bon goût et de mesure; l'élégance du langage, comme toutes les élégances, ressort, non pas de l'emploi de ce qui est beau et pompeux, mais de la juste application des termes et des choses, du sentiment vrai, qui fait connaître leur opportunité. Une femme sera fort élégante en portant le soirune robe ornée de dentelles et de fleurs; si elle voulait mettre cette robe le matin , elle serait parfaitement ridicule. Il en est de même du langage : si Ton transporte dans la prose les termes pompeux de la poésie, on prouvera que l'on ignore les lois qui règlent les attributions des genres et l'emploi des choses.
Il faut éviter en général les locutions impropres, celles qui sont détournées de leur sens positif. Une simple recherche dans un dictionnaire suffira pour écarter les doutes. Nousdonneronspourexemple une locution qui s'est glissée de l'office au salon, et qui est employée aujourd'hui, même par des personnes bien élevées : elles disent, comme leurs domestiques, avoir de la chance, pour avoir du bonheur, être privilégié. Si ces personnes prenaient la peine d'ouvrir un dictionnaire, elles
verraient que le mot c/iailce est synonyme de hasard. 6r on ne peut pas avoir du hasard.
Avoir de la chance ne peut signifier que Ton a du bonheur, caria chance peut être mauvaise comme elle peut être bonne.
Une personne bien élevée ne prononcera jamais le nom d'une artiste en le faisant précéder de Tarticle la : la Rislori, VAlboni, etc. Cette façon de parler est à la fois vulgaire et blessante; elle affecte un faux air de dilettantisme, et rabaisse Tartiste que l'on nomme à Télat d'une chose. On applique l'article surtout aux artistes de l'Opéra-Italien, parce que Tusage l'admet en Italie. Si mal élevée que l'on soit, on n'essayera jamais de dire la Viar^ dotj la Plessy, Lorsqu'on adopte celte façon de parler en France, fût-ce à propos d'artistes italiens, on oublie les habitudes courtoises que la langue française impose, et, voulant paraître familier avec les coutumes d^un pays étranger, incompatibles avec les mœurs françaises, on court le risque de prouver seulement que l'on manque de politesse et de bon goût. En Italie, en effet, on désigne toutes les femmes par leur nom ue famille, précédé de
Tarticle. Cet usage n'est pas appliqué uniquement aux artistes, et perd par conséquent le caractère d'une exception blessante : on dit la Doritty la Colonna, comme on dit la Grisij la Pcnco; cet usage est seulement familier en Italie; en France, il devient cavalier et grossier. La règle observée par les gens bien élevés est de faire précéder du mot de Monsieur ou de celui de Madame les noms des personnes célèbres, tant qu'elles sont vivantes; cet usage reste en vigueur pour les femmes, même après leur mort, et l'on dit toujours madame Malibran, mademoiselle Racbel.
On emploie souvent une locution qui, par suite du bouleversement de la société, ne présente plus aucun sens aujourd'hui. On dit :
Aller dans le monde, — une personne du monde. Avant la révolution, il n'y avait en effet qu'un mondcy celui de la cour, hors duquel il n'existait personne qui méritât d'être mentionné; les mœurs ayant changé , ce terme ne peut plus être employé.
Notre époque se distingue par la pluralité des mondes; et le monde est composé d'une infinité de sociétés : le monde officiel compte
des représentants de toutes les classes de la nation ; le monde aristocratique fait partie de toutes les sociétés; on le rencontre dans le monde officiel, — chez les artistes, — chez les financiers, — chez les commerçants. La fusion de toutes les classes de la société est si complète en France^ qu'il n'existe plus de monde proprement dit; tout le monde est du monde ^ car chacun fait partie d'un monde quelconque. Il faut donc dire , non pas que Von va dans le monde y mais que Ton a des relations avec un grand nombre de personnes.
Dire que M""* *** a ouvert ses salons est une expression de tapissier. Il est d'ailleurs bon de noter en passant qu'il en est des salons comme de la vertu : ceux qui en ont le moins sont justement ceux qui en parlent le plus.
On ne peut donc pas dire que l'on a reçu du monde dans ses salons , sans courir le risque de paraître surpris et ébloui d'avoir plusieurs salons; une personne bien élevée dira que M"* *^* a reçu beaucoup de monde, — sans se croire obligée d'indiquer par le pluriel le nombre des pièces consacrées aux réceptions.
Il est difficile, pour ne point dire impossi-
ble, dehoter toutes les locutions vicieuses qui s'introduisent chaque jour dans le langage; mais nous pensons qu'il est plus sûr de remonter à la cause, pour la détruire, que d'engager avec les effets une lutte qui se renouvellerait sans cesse. Pour éviter la trivialité dans le langage, il faut Técarter de la pensée; il faut proscrire la vanité qui inspire le désir de briller, et celui d'humilier les autres en insistant sur les avantages de la richesse, sur le prestige d'un nom illustre ; il faut avoir de la délicatesse dans les sentiments et dans les goûts, si l'on veut éviter la fausse recherche, qui indique seulement l'absence de la vraie distinction. C'est le désir d'éblouir en faisant parade d'une instruction superficielle qui égare le langage dans les phrases nébuleuses, dans les termes techniques qui nécessiteraient, pour être compris, l'emploi d'un dictionnaire de philosophie ou de médecine ; c'est l'ignorance, enfin, qui fait adopter des locutions contraires aux règles de la grammaire. En un mot, si l'on n'a pas des instincts grossiers, on n'emploiera pas des termes vulgaires; si l'on n'est pas vaniteux, on évitera naturelle-
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ment les expressions qui indiquent Tenivremeut causé par une prospérité récente; si Ton est réellement instruit, on ne cherchera pas à paraître savant, et Ton évitera sans efforts Técueil du pédantisme; si Ton a fait de bonnes lectures, on aura pris la peine de réfléchir sur l'emploi des mots^ on pourra discerner les fautes que les meilleurs écrivains peu ventcommettre, et Ton évitera de les imiter. Une locution vicieuse qu41 importe de signaler, parce qu'elle est employée non-seule* ment par quelques personnes ignorantes, mais par des écrivains qui l'ont transportée de l'office dans leurs livres, est celle-ci : Partir à la campagne j aller en voyage. Or beaucoup de jeunes gens pourraient s'y tromper, et, pensant que tout ce que l'on imprime est conforme aux règles de la grammaire et à celles du bon sens, ils courraient le risque d'employer à leur tour cette locution, qui est fort triviale : on part pour la campagne, on va voyager. Les expressions que nous avons signalées ne peuvent être employées que par des personnes dépourvues de toute instruction.
Il est aussi extrêmement vulgaire .de dire voire damBj votre demoiselle^ en parlant à un homme de sa femme et de sa fille; les domestiques, lorsqu'ils causent entre eux , des personnes qu'ils servent, peuvent seuls employer cet adjectif possessif. On demande à M. Valladier, par exemple, des nouvelles de madame Valladiery de mademoiselle Valladier; si on est très-lié avec lui, on peu lui demander des nouvelles de sa femme j de sa fille, jamais de son épouse, de sa dame ou de sa demoiselle ; le premier terme, visant à l'emphase, est burlesque ; les autres y visant à la recherche , sont vulgaires. On ne dira pas non plus à H. Valladier : Comment se porte madame ou mademoiselle? sans ajouter le nom de famille appartenant à la personne dont on parle ; luimême, parlant de sa femme à des personnes qui ji'ont pas des rapports très-intimes avec lui, ne dira pas macfame tout court, mais bien madame Valladier.
On ne déroge jamais en se montrant poli , même pour les individus placés sur le plus humble degré social ; on s'abaisse indubitable-
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ment en se montrant hautain^ ou grossier, même avec un porteur d'ea,u.
La politesse se confond avec la fausseté^ seulement lorsqu'elle est intermittente, lorsqu'elle se produit vis-à-vis des supérieurs, des égaux, des étrangers, pour s'éclipser dans les rapports avec les inférieurs et les parents; dans ce cas, en effet, Teffort que l'on s'impose dérive en ligne droite delà fausseté, d'un calcul intéressé, et l'homme poli par intermittence seulement, est plus blâmable et plus méprisable que l'individu qui est grossier en toute circonstance et avec tout le monde.
On doit toujours s'abstenir de parler de leur âge aux femmes et même aux hommes; si la jeunesse est à son déclin, on court le risque de ranimer des regrets, si la vieillesse est incontestable, on s'expose à faire naître des craintes. Que dire des enfants qui placent sous les yeux dé leurs parents les chiffres d'années durant lesquelles ceux-ci ont vécu?
Allégueront-ils l'étourderie pour excuse? L'é- 'ourderie ne peut fournir l'excuse d'une mauvaise action ; si le cœur était bon, on saurait
réfléchir, et s'abstenir de ces observations monstrueuses ; en vérité, ces enfants valent à mes yeux ceux qui, dans d'autres latitudes, mangent leurs parents, pour s'épargner la douleur de les perdre.
La politesse ne suffit pas dans les rapports des enfants avec les parents ; ils leur doivent en outre le respect et le dévouement; mais il ne faut pas non plus se croire autorisé à manquer de politesse envers les parents, sous prétexte que le cas échéant on saurait leur témogner du dévouement; celui qui fait banqueroute pour cette monnaie quotidienne du dévouement, qui s'appelle la politesse, serait, on en peut être certain, un mauvais débiteur lorsqu'il serait mis en demeure de payer sa grosse dette, celle du dévoument qu'il réserve pour les circonstances importantes.
Celui qui ne sait pas honorer ses parents par ses sentiments, ses paroles et ses actes, révèle une âme si ignoble, un cœur si égoïste, qu'on peut lui prédire de durs châtiments; le monde n'aura pas en effet pour lui l'inépuisable indulgence mise par la nature dans le cœur des parents , même quand il s'agit de
leurs plus indignes enfants. Les marques extérieures de la déférence ne sont point inutiles pour entretenir le respect dû aux pa-* rents; quel que soit leur &ge^ un fils, une fille ne s'attribueront jamais la préséance sur leur père et leur mère, et observeront dans tous leurs rapports une étiquette rigoureuse dans ses détails; la première, la meilleure place appartient toujours aux parents; ils président toujours la table autour de laquelle la famille se trouve réunie.... ils sont servis les premiers.... Ce dernier détail me paraîtrait nonseulement puéril, mais honteux à noter, si je n'avais cru voir qu'il n'est pas toujours observé, que certains enfants se servent les morceaux quU préfèrent, commencent même le repas avant que leurs parents soient placés , et entretiennent entre eux une conversation, dont ils excluent dédaigneusement leurs parents.
^exactitude n'est pas seulement la politesse des rois, mais bien celle de tout le monde; arriver exactement àTheure marquée pour une invitation, ou indiquée pour un rendez-vous, est un devoir auquel on ne peut manquer, car
NON PUÉRILE y MAIS HONNÊTE. 359
l'inexaclitude est inexcusable, quelque excuse que l'on puisse alléguer; être inexact, c'est préférer franchement, soi, et ses caprices, à tous les devoirs que l'on doit remplir visà-vis des autres; Tètre inexact est à la fois un être égoïste , vaniteux et mal élevé.
On s'asseoit à table, à la place désignée par les maîtres de la maison ; on s'applique à ne pas empiéter sur la place de ses voisins, et à leur éviter toute gêne ; on ne s'appuie pas au dossier de sa chaise, on ne gesticule pas, de peur de compromettre la sûreté des cristaux , des porcelaines, et d'incommoder ses voisins; si l'on a des manies particulières, des préférences pour l'eau, le vin, le pain, des antipathies pour certains mets, on abdique absolument ses manies, ses préférences, ses antipathies, et Ton se contente de ce qui est offert à tout le monde, en évitant soigneusement d'entraver le service par des demandes égoïstes; c'est aux maîtres de la maison qu'il appartient de connaître, de prévoir, de satisfaire les goûts de leurs hôtes ; si leur prévoyance est incomplète, aucun de leurs hôtes ne doit s'en apercevoir, sous peine d'être un malotru.
On ne déplie jamais sa serviette tout entière; on l'étend sur ses genoux^ ployée à moitié.
On coupe sa portion de viande et de volaille, non à Tavance, mais à mesure que Ton en mange un morceau, en tenant sa fourchette avec la main gauche, le couteau avec la main droite.
Avant de peler un fruit, on le coupe en quarliers. On ne mange pas en gardant ses gants; 4>n ne met pas ceux-ci dans un verre destiné au vin de Champagne. Si Ton garde ses gants^ en effet, on court le risque de commettre quelque grave maladresse; mais c'est une affectation puérile de les placer dans un verre, pour indiquer que Ton ne veut pas boire de vin.
Les deux écueils qu'il faut éviter le plus soigneusement sont la familiarité et la roideur pour les voisins de table; les connût-on beaucoup, fussent-ils même des amis ou des parents, on ne saurait sans manquer au décorum, les (raiter avec une familiarité évidente et trop expansive; la roideur offre des inconvjénients d'une autre nature, mais non moins déSagréa-
bles; sa manifestation nuit à la conversation, fait naître l'ennui, et conduit au ridicule la femme ou la jeune fille, qui s'en servent comme d'un bouclier pour repousser des attaques chimériques : la roideur n'est autre chose que la caricature de la réserve ; celle-ci ne s'arme pas pour un combat que l'on ne songe pas à engager ; elle ne s'apprête pas d'avance à repousser des offenses qui ne se produiront pas; elle veille sans étaler sa prévoyance, et se manifeste seulement au moment où son intervention devient nécessaire; sans éclat ^ sans indignation, sans attribuer à une familiarité de mauvais goût une importance qui n'est point méritée, la réserve sait anéantir cette familiarité avec quelques paroles empreintes de surprise, de froideur, de distraction, indiquant que l'on n'accorde pas une attention considérable à un fait insignifiant; j'ajouterai que la réserve, tout en demeurant non-seulement polie, mais bien veil-* lante , écarte tous les périls que la roideur semble redouter, et qu'elle veut conjurer à force de précautions non-seulement inutiles , mais ridicules.
Il y a une grande différence entre les com-
LA CITIMTÉ. ^*
plimentSy les flatteries, et les fadeurs, quoiqu'on les confonde très-fréquemment.
La flatterie est intéressée, par conséquent vile; elle s'adresse aux supérieurs en grade, en fortune, en influence; elle a pour objet de capter leur bienveillance pour s'assurer quel* ques avantages matériels, ou quelques satisfactions vaniteuses.
Le compliment bien placé, mérité (il peut toujours être mérité , pour peu qu'on sache le choisir)^ est un témoignage de bienveillance, de sympathie qui doit du reste être mutuel; ceux qui croient niaisement qu'ils méritent tous les compliments et n'en doivent aucun i autrui, recueillent non pas des compliments , mais seulement des flatteries intéressées; le compliment n'est autre chose qu'une manifes- ' tation bienveillante ; on dit le bien que Ton pense, et Ton n'est jamais obligé de dire le ' bien que l'on ne pense pas; je me méfierais de ceux qui feraient trop decompliments, comme de ceux qui s'abstiendraient toujours d^en faire : les premiers sont des flatteurs, les seconds, des envieux,
11 est un autre genre de compliments que
quelques femmes recherchent ^ que 4^autres redoutent; ce sont ceux que Ton désigne par le mot fadeurs; les femmes qui les provoquent, comme celles qui les redoutent ^ attribuent aux fadeurs une trop grande importance; celles qui prennent ces compliments -au sérieux font rire à leurs dépens , et leur crédulité égaie beaucoup ceux qui leur débitent ces fadeurs; les femmes qui s'en trouvent scandalisées chavirent sur un écueil opposé , mais le ridicule les atteint aussi; une fadeur doit être considérée comme une plaisanterie destinée à alimenter la conversation , rien de pluS; rien de moins. Les femmes qui sont réellement prudentes ; fortes et honnêtes ^ ne s'effraient pas si facilement ; elles n'attribuent aucune importance exagérée à des paroles qui n'on t aucune signification sérieuse ; elles saven t se faire respecter^ sans appeler l'indignation à leur secours , et en se bornant à considérer les fadeurs comme des plaisanteries inoffensives ; j'ajouterai que les femmes sont poursuivies par les fadeurs seulement quand elles veulent bien les entendre , et que le meilleur procédé à suivre pour s'en délivrer consiste
simplement à ne leur attribuer aucune ioiportance.
Dans un bal, une jeune fille, une jeune femme, se conformeront toujours aux usages adoptés dans la localité où elles se trouvent; si l'on suit Fancienne mode française, tout homme peut prier à danser une dame sans lui être présenté; si au contraire Ton observe les habitudes actuelles, qui se modèlent un peu sur les mœurs anglaises et allemandes , on se fera présenter, c'est-à-dire nommer, à une dame comme à une jeune fille, avant de les inviter à danser.
Si une dame ou une jeune fille a par étourderie accepté plusieurs engagements pour la même danse , elle s'excusera près des diverses personnes avec lesquelles elle s'était engagée, et s'abstiendra absolument de danser; il n'est pas d'autre moyen pour faire amnistier une éiourderie qui, nonobstant, demeure toujours inexcusable, car elle peut avoir des résultats très-fâcheux.
On ne porte plus de bouquet à la main lorsqu'on va au bal ; on garde soi-même son éventail et son mouchoir, ou bien on les dépose &
la place que Ton vient de quitter; en aucun cas on ne peut charger quelqu^un de veiller sur ces objets, et vis-à-vis d'un homme cela constituerait une familiarité déplacée.
On ne prendra pas une place qui vient d'être quittée par une autre personne, ou du moins on la prendra seulement jusqu'au moment où le premier occupant s'en rapprocherait; on n'attendra pas sa réclamation pour lui rendre cette place. Cette règle est absolue , quel que soit r&ge du second occupant; seulement, s'il s'agit d'une dame plus âgée on la pressera de conserver cette place; en aucun cas, on ne peu); la réclamer, car la personne qui attend cette réclamation , prouve , par cela même , qu'elle est disposée à ne point y faire droit; il faut soigneusement éviter tout conflit avec les gens mal élevés et s'abstenir de toute contestation qui dégénérerait en dispute inconvenante ; le beau rôle est pour la femme qui sacrifie son droit plutôt que de s'exposer à soutenir une querelle grossière.
On a souvent plaisanté sur l'insignifiance des conversations qui s'établissent pendant les danses; mieux vaut encore parler de la cha-
leur qui règne dans la salle de bal, que d'engager un dialogue familier; une jeune fille se bornera à répondre à son danseur^ elle ne relèvera pas la conversation y et devra en cette circonstance, comme dans toutes les autres, demeurer réservée sans roideur, gaie et simple sans familiarité; le désir de produire de l'effet, dans un sens quelconque, nuit bien souvent aux jeunes filles; les unes veulent se faire remarquer pour leur austérité, les autres pour leur enjouement; les premières semblent se croire entourées de périls effrayants, n'osent pas répondre aux paroles qu'on leur adresse , tiennent leurs yeux obstinément baissés; les autres jettent à tous les écbos les éclats d'une joie fol&tre, qui devient aisément inconvenante ; il faut éviter ces deux travers qui proviennent^ le premier d'un excès de méfiance pour soi et pour les autres, persuadant, à celles qui en sont atteintes, que l'on va commettre de mauvaises actions, ou être induites à en commetire, tandis que les secondes pèchent par un excès de confiance à l'aide duquel elles acquièrent rapidement l'agréable conviction qu'elles ne peuvent mal faire, quoiqu'elles fassent ^
que leur étourderie sera trouvée très-charmante^ leur bavardage fort spirituel, leurs fa- Ç0II3 déterminées fort gracieuses ; le premier travers est encore préférable à celui-ci, mais on doit s'appliquer à les éviter l'un et l'autre , en se répétant toujours qu'il ne faut jamais trop se méfier de soi et des autres , ni trop se fier à soi et aux autres.
Quand la danse est terminée on reconduit sa dame à la place qu'elle occupait, et l'on s'éloigne aussitôt après l'avoir remerciée; comme on ne fait plus guère de révérences^ la dame répond par un simple salut à ce remerciment; elle se garde bien de demander ou même d'accepter quelques-uns de ces menus services qui peuvent être rendus dans un bal, car ce moyen est justement Tun de ceux qu'emploient les femmes avides d'hommages pout retenir près d'elles quelques hommes compli* menteurs, ou du moins fixer leur attention ; la politesse d'une jeune fille, pour les hommesavec lesquels elle aura dansée devra être douce, aisée, mélangée sinon de froideur, tout au moins de réserve; quels qu'ils soient, jeunes ou vieux, spirituels ou sots, amusants ou
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ennuyeux^ elle devra leur accorder la même dose d'intérêt bienveillant^ d'indifférence polie; toute marque de préférence si légère, si insaisissable qu'elle puisse être^ lui est scrupuleusement interdite^ sous peine de faire rire à ses dépens tous ceux qui soupçonneraient cette préférence ^ sans même en excepter celui qui en serait Tobjet; seulement en suivant cette ligne de conduite, il faut éviter Fexcès opposé, qui se traduirait par la maussaderie, la brusquerie, rembarras; quand on n'aspire pas à produire un effet quelconque , quand on a Tàme modeste et Tesprit droit, on ne se montre ni roide, ni déterminée ; on admet que Ton pourra passer inaperçue, et Ton devient sans effort simple, naturelle, dépourvue de toute affectation.