CHAPITRE VI
l'oncle TOM.
L'Esclave selon l'Évangile .
On a critiqué comme improbable le caractère de l'oncle Tom; et cependant il n'en est aucun, dans le roman, dont plus de témoignages, venus de différentes sources, aient mieux constaté l'exactitude.
Un grand nombre de gens ont dit à l'auteur: « Moi aussi j'ai connu un oncle Tomdans tel ou tel de nos États du Sud. » Réunies ensemble, les histoires de ce genre qui lui ont été rapportées formeraient à elles seules un petit volume. 11 faudra se contenter de choisir.
Dans une obscure ville de l'Etat du Maine, où l'auteur était allée passer quelques jours chez des amis, la conversation tomba précisément sur ce sujet, et le chef de la famille nous raconta les faits suivants. Quelques années auparavant, étant en visite chez un de ses frères qui habite la Nouvelle-Orléans, il le trouva en possession d'un nègre d'élite, dont la probité, l'honnêteté étaient telles que ce frère lui confiait littéralement tout ce qu'il avait. Ainsi, à plusieurs reprises, notre gentleman l'avait vu prendre à poignées des billets de banque sans y regarder, et les remettre à ce fidèle serviteur, chargé d'aller aux provisions et de rapporter la monnaie. Notre hôte fit à son frère quelques observations sur cette façon de procéder, qui lui semblait imprudente; l'autre, néanmoins, répondit qu'il avait par devers lui de telles preuves du caractère consciencieux de son esclave, qu'il savait pouvoir, sans le moindre risque, lui témoigner une confiance illimitée.
Voici l'histoire de ce domestique : Il avait appartenu à un habitant de Baltimore, lequel, ayant généralement en aversion les exercices religieux accomplis par des esclaves , faisait tout ce qui était en lui pour lui ôter le temps nécessaire à ses dévotions , et lui avait formellement interdit de lire la Bible ou de prier, soit tout seul , soit avec ses camarades. Or ce fidèle chrétien en étant venu, comme le Daniel d'autrefois, à violer régulièrement ce décret injuste, son maître lui infligea le châtiment qu'un maître a toujours à sa disposition. Il le vendit à la Nouvelle-Orléans, le séparant ainsi pour jamais de ses enfants et de sa femme.
Le gentleman auquel nous dûmes ces informations ajouta « que lui-même, bien qu'il pratiquât fort peu à cette époque, fut frappé de la piété de cet homme au point de dire à son frère : J'espère bien que vous n'interviendrez jamais pour gêner votre esclave dans le culte de sa croyance ; si vous agissiez ainsi, vous encourriez un châtiment de la Providence.» A quoi son frère répondit « qu'une pareille conduite serait hors de sens, convaincu comme il Tétait que l'extraordinaire piété de cet homme était le véritable fondement de sa supériorité morale. »
Depuis quelque temps on a fait parvenir à l'auteur, par la poste du Sud,
un petit livre intitulé : Sketches of old Virginia family servants , avec une préflice par l'évêque Meadc. Ce volume renferme la biographie des esclaves dont les noms suivent: Bella l'Africaine, Milly la Vieille, Lucy l'Aveugle, Tante Betty, Springsfield Bob , Mammy (Maman) Chris , Diana Washington , Tante Margaret , Rachel Parker , Nelly Jackson , Mammy à Moi , Tanle Beck.
L'extrait suivant de la préface de l'évêque Meade pourra n'être pas sans quelque intérêt:
« On m'a remis les esquisses suivantes pour les examiner avant leur publication.
» Leur lecture m'a convaincu qu'elles pouvaient édifier autant que plaire.
» Les anciennes familles de la Virginie pourraient nous fournir un bien plus grand nombre d'exemples de piété et de fidélité; ceux-ci suffiront comme échantillon , et serviront à montrer combien peuvent fréquemment intéresser les rapports de maîtres à esclaves.
» Sans nul doute , beaucoup de gens seront surpris d'apprendre que , chez quelques-uns de nos vieux serviteurs, tant d'intelhgence se trouve réunie à tant de piété, et de les voir assez versés dans les saintes Ecritures pour devenir d'utiles instruments de propagande parmi leurs compagnons de servitude. Ceci vient de ce que, si les écoles publiques ont été formellement interdites à nos esclaves du Sud, au moins n'a-t-on jamais essayé d'empêcher les maîtres de donner à leurs serviteurs l'instruction religieuse, ou ces derniers de l'acquérir isolément, selon leurs moyens. Par suite, il s'en est toujours trouvé quelques-uns qui ont profilé de cette tolérance. C'est dans les Etats les plus méridionaux qu'ils se sont rencontrés en plus grand nombre. J'ai pu me convaincre de ce fait, il y a trente ans environ, lorsque je parcourus les Etats Atlantiques dans le but d'organiser des sociétés auxiliaires de colonisation, et de choisir les premiers colons à diriger vers l'Afrique. A Charleston, notamment , dans la Caroline-Sud , je trouvai des affranchis de couleur plus intelligents et plus courageux que je ne les avais vus nulle autre part. J'en dirai autant de quelques-uns des esclaves auxquels je parlai dans cette ville. Presque toujours, en visitant les églises du culte épiscopal, je constatai qu'ils y étaient en assez grand nombre, leurs livres de prières à la main, et s'unissant aux autres fidèles pour répondre à l'officiant.
» Cette culture donnée à l'esprit des esclaves permet à leurs maîtres de leur attribuer, dans l'occasion , des fonctions plus relevées que le service ordi-
naire, et, par exemple, de leur confier le soin de recevoir les hôtes qui pourraient survenir en leur absence.
» Quand une sorte de niveau s'établit ainsi entre les serviteurs et les maîtres, ce qui arrive souvent, • — les esquisses suivantes en font foi, — dans nos États à esclaves, la confiance et l'affection mutuelles peuvent se développer dans des proportions dont on n'a guère idée. Je citerai à cet égard un des faits que j'ai pu observer moi-même. Feu le juge Upsliur, de la Virginie, avait un fidèle domestique (qu'il a depuis affranchi par testament) avec lequel il correspondait pour toutes ses affaires privées , durant ses tournées professionnelles. Je me trouvais à dîner chez lui, durant son absence, il y a quelques années, avec plusieurs autres convives, lorsque la conversation vint à tomber sur l'élection du président des Etats-Unis qui avait Heu, justement alors, dans des circonstances tout à fait intéressantes; son serviteur nous informa que ce jour-là même il avait reçu du juge , alors en voyage du côté de l'Ouest , une lettre d'après laquelle les amis du général Harrison pouvaient être définitivement tranquilles quant à l'issue de la lutte, les résultats déjà connus ne laissant aucun doute sur le résultat de l'élection. »
Ce même juge Upshur a consigné dans le testament par lequel il affranchit l'esclave en question , ce tribut remarquable payé à la valeur morale et à la droiture de caractère qui en faisaient un esclave hors ligne :
« J'émancipe et j'affranchis , dit-il, mon serviteur David RiCE, et j'enjoins à mes exécuteurs testamentaires de lui remettre 100 dollars. Je le recommande, en outre, de la manière la plus formelle, au respect, à l'estime, à la confiance des gens au milieu desquels il pourra être appelé à vivre désormais. Je l'ai eu pour esclave pendant vingt-quatre ans, et durant tout ce laps de temps il a eu , sans aucune restriction quelconque, ma confiance tout entière. Les rapports qu'il avait soit avec moi, soit avec le reste de ma famille, lui donnaient chaque jour la facilité de nous tromper et de nous porter préjudice; néanmoins il ne s'est jamais trouvé en faute; je ne l'ai même jamais vu porter atteinte aux convenances, au décorum de sa position. Son intelligence est d'un ordre élevé, son intégrité au-dessus de tout soupçon, son sentiment du droit et de la propriété, non-seulement très-juste, mais d'une exquise délicatesse. Je sens qu'il doit attendre de moi ce témoignage, nécessaire aux relations nouvelles qu'il va former; je le dois à ses longs et fidèles services, à la ferme et sincère amitié que je lui porte. Dans le cours de ces vingt-quatre années, où nos rapports
incessants nous mettaient dans le plus étroit contact, je ne lui ai jamais adressé, — car je n'ai jamais été à môme de le faire, — une seule parole désagréable. Je ne connais point d'homme qui ait moins de défauts , qui soit d'une bonté plus parfaite. »
Dans les États libres, on a remarqué parmi les nègres quelques exemples d'une piété si extraordinaire qu'elle a donné lieu à des recherches biographiques insérées dans maints pamphlets religieux et publiées pour l'édification commune.
Un de ces chrétiens éminents était, avant sa conversion, emprisonné dans un des établissements pénitentiaires de New-York ; ce fut là qu'il reçut trèsprobablement les premiers enseignements religieux qui lui eussent jamais été donnés. Il devint, par la suite, un si éclatant exemple de foi, d'humihté, mais surtout de charité fervente, qu'on dut regarder comme un bonheur pour la congrégation sa présence au milieu d'elle. Une dame a dépeint à l'auteur avec les couleurs les plus vives, l'effet que produisaient ses harangues dans les assemblées du culte , lorsque, debout au milieu des tidèles , les yeux ruisselants de larmes, et pénétré du sentiment de son abjection, il n'en exhortait pas moins ses « maîtres et maîtresses » de manière à dompter les intelligences les plus cultivées et les plus fières.
Dans la ville de Brunswick (Maine) , où l'auteur résidait lorsque fut écrite la Case de V oncle Tom, on peut voir encore le tombeau d'une vieille femme de couleur nommée Phébé, si renommée pour sa piété, pour son beau caractère, que l'auteur n'a jamais entendu parler d'elle autrement que d'une véritable sainte. Le petit cottage qu'elle habitait est encore aujourd'hui montré et visité comme une espèce de sanctuaire, « c'est l'endroit où la vieille Phébé vécut et pria. » On a voulu attribuer à ses prières et à ses pieuses exhortations la conversion de plusieurs jeunes gens de la ville. Tant de respect est d'autant plus étonnant que la séparation des castes , si contraire à l'esprit du christianisme , prévaut dans le Maine tout comme dans le reste de la Nouvelle-Angleterre , et que le nègre, en général, y est, pour la race blanche, un objet d'aversion et de mépris. Phébé avait vaincu ce préjugé. Les dames les plus instruites et les plus intelligentes de la ville regardaient comme un privilège le droit de l'aller visiter dans son cottage; et, quand elle fut trop vieille pour se suffire, les soins les plus tendres lui furent prodigués de toutes parts. La nouvelle de sa mort, ébruitée dans la ville, y causa des regrets universels. «Nous n'avons plus
les prières de Phébé,»se disaient fréquemment, par la suite, quand ils se rencontraient, les membres de la congrégation. A ses funérailles, un ancien gouverneur de l'État et tous les professeurs du collège tinrent à honneur de porter le pocle, et un sermon fut prêché où les hautes qualités chrétiennes de la défunte servirent de texte au prédicateur, d'exemples à la communauté attentive. Un petit pamphlet religieux, renfermant un récit de sa vie, et rédigé par une dame de Brunswick, a été publié dans la collection de V American Tract Society, L'auteur se rappelle fort bien qu'après avoir lu cette brochure, lorsque, pour la première fois, elle visita Brunswick, quelques doutes s'élevèrent dans son esprit; elle crut qu'on avait pu s'exagérer les vertus de l'humble mulâtresse. Aussi, quelque temps après, comme elle entendait plusieurs jeunes filles causer entre elles de ce petit livre, et dire qu'il ne donnait pas une exacte idée de Phébé : — C'est donc qu'on l'a peinte sous des couleurs trop brillantes? demandâmes-nous. — Oh! non, non, vraiment, répondirent aussitôt nos jeunes interlocutrices; au contraire, ce livre ne laisse pas entrevoir à quel point elle était bonne. De pareils exemples servent naturellement à montrer combien l'apôtre disait avec raison : « Dieu a choisi la folie de ce monde pour confondre les sages , et Dieu a choisi la faiblesse d'ici-bas pour montrer le néant de la puissance. »
La race nègre est évidemment plus simple, plus candide, plus affectueuse que les autres races; il n'est donc pas étonnant que les grâces divines d'amour et de charité se développent chez elle comme dans l'atmosphère qui leur convient le mieux.
Nous chercherons encore une vie analogue à celle de l'oncle Tom dans les Mémoires qu'a pubhés le vénérable Josiah Henson, aujourd'hui, comme nous l'avons dit, ministre au Canada. Il fut dressé dans l'Etat de Maryland. Ses premiers souvenirs le reportent au jour où il vit son père mutilé, couvert de sang, subir la peine due au crime, pour avoir levé la main sur un homme blanc ; or ce blanc était un commandeur surpris au moment où il voulait faire violence à la mère de Josiah Henson. Châtié pour avoir exercé le droit le plus légitime, l'époux outragé s'abandonna au désespoir et parut à craindre; en conséquence on le vendit aux gens du Sud , le séparant ainsi pour jamais de sa femme et de ses enfants. Henson grandit dans une sorte de paganisme et sans aucune instruction rehgieuse, jusqu'au moment où, assistant à un campmeeting, il entendit, pour la première fois, parler de Jésus-Christ, et fut élec-
■trisé par cette grande idée d'un dieu mourant pour tous les hommes, captifs ou libres. Comme cet eunuque éthiopien dont il est question dans les Actes des apôtres , Her;son fut converti sur place et à l'heure même par la vertu de cette histoire merveilleuse. Non-seulement il devint chrétien, mais immédiatement il voulut aider à la propagation des idées religieuses qui venaient de le frapper; et, comme c'était un homme d'une grande force de caractère , d'une intelligence naturelle très-vigoureuse, ses entreprises de conversion, couronnées de succès, lui donnèrent par degrés une importance apostolique , et cela bien qu'il fût hors d'état de lire un mot de la Bible ou de déchiffrer une seule hymne. Il devint ainsi pour son maître un agent des plus précieux, et la surveillance du domaine entier lui fut bientôt confiée, surveillance dans laquelle il montra beaucoup de prudence et de jugement. Il paraît que son maître était, à tous égards, un homme des plus vulgaires; il l'appréciait uniquement comme une propriété dont il pouvait attendre beaucoup, et ne voyait dans son incorruptible fidélité que le moyen d'en tirer meilleur parti. Ses affaires s'étant dérangées, il forma le projet d'emmener tous ses nègres au Kentucky, et confia toute cette opération à son principal surveillant. Henson eut donc à les conduire seul, sans assistance aucune , du Maryland dans le Kentucky, c'est-à-dire à plusieurs milliers de miles sous sa simple promesse de chrétien qu'il accomplirait fidèlement cette mission. Sur leur route, ils devaient traverser une portion de l'Ohio, et Henson fut informé, une fois là, qu'il pourrait, par un seul acte de sa volonté, devenir libre ainsi que tous ses compagnons; on le pressa même très-fortement de prendre ce parti décisif. La tentation parait avoir été forte et l'épreuve difficile ; mais ses principes chrétiens demeurèrent inattaquables. Personne ne parvint à lui persuader qu'un disciple du Christ pouvait manquer à sa foi solennellement engagée, et son influence sur le troupeau confié à ses soins se trouva si solidement établie qu'il arriva au Kentucky sans avoir perdu un seul homme. Plus tard, son maître, cédant aux instances d'un ami, consentit à le laisser se racheter moyennant 400 dollars; mais, bientôt au repentir d'avoir laissé échapper à si bon compte une propriété d'un tel prix, cet homme indigne rentra frauduleusement en possession de l'acte d'émancipation, et ôta ainsi à son esclave toute espérance de jamais devenir libre. Plus tard encore, ses affaires se dérangeant de plus en plus, il dépêcha son fils au bas de la rivière avec un bateau plat chargé de bétail et de provisions destinées au marché de la Nouvelle-Orléans; il lui avait aussi ordonné d'emmener Henson avec lui et de
le mettre aux enchères après qu'ils auraient vendu à eux deux le bétail et le bateau. Cet horrible témoignage d'ingratitude, d'injustice et de cruauté, révolta l'âme du nègre dans ses plus intimes profondeurs, et tandis que ses dehors restaient calmes comme à l'ordinaire , il luttait au dedans contre des tentations plus puissantes que jamais , sans autre secours que le souvenir de cette Bible dont il ne lui était pas permis encore de hre le texte consolateur. Plus il approchait de la Nouvelle-Orléans, plus ces convulsions de son âme devenaient poignantes, surtout lorsqu'il lui arriva de rencontrer quelques-uns de ses anciens compagnons du Kentucky, dont les physionomies désespérées, les corps amaigris attestaient les rudes travaux, la nourriture insuffisante, le confirmant ainsi dans les pires préventions qu'il eût pu concevoir contre le pays du bas de la rivière. Subjugué déjà par le désespoir, il eut à combattre l'impulsion puissante de l'esprit du mal qui lui conseillait d'assassiner, pendant qu'ils dormiraient, son jeune maître et l'autre esclave qui lui était adjoint pour la direction du bateau plat, de mettre la main sur ce petit navire, et de s'échapper ainsi. Il raconte en ces termes la scène où il faillit succomber et commettre le crime dont la pensée l'assiégeait :
« Par une nuit sombre et orageuse, à quelques journées de la Nouvelle-Orléans, mon heure sembla venue. J'étais seul sur le pont ; M. Amos et le reste de nos gens dormaient tous dans la cale, et j'y descendis sans bruit. Je saisis une hache, j'entrai dans la cabine où, tandis que je cherchais à distinguer mes victimes à l'aide d'une lanterne sourde, mes yeux s'arrêtèrent tout à coup sur maître Amos, qui se trouvait le plus près de moi ; ma main ghssa le long du manche de la hache, et je la levais déjà pour frapper le coup fatal qui allait faire de moi un meurtrier, lorsque tout à coup cette pensée me vint : Vous, un chrétien, assassiner quelqu'un!... Jusqu'alors je n'avais pas appliqué le mot d'assassinat à l'acte que je voulais commettre. C'était, à mes yeux, une mesure de légitime défense, — j'empêchais autrui de me faire mourir, — cela pouvait se justifier, cela pouvait même paraître louable. Mais, à ce moment, et tout d'un coup, le crime m'apparut sous son vrai jour. J'allais tuer un jeune homme qui , personnellement, n'avait rien fait pour me nuire, et obéissait seulement à des ordres qu'il ne pouvait éluder; j'allais perdre, en un moment, le fruit de tous les efforts que j'avais faits pour devenir meilleur, la bonne renommée que je m'étais acquise et la tranquillité d'esprit qui jamais ne m'avait abandonné. Toutes ces idées me vim'cnt à la fois, tellement nettes que je pus les croire un moment murmu-
rées à mes oreilles; si je ne me trompe même, je tournai la tète comme pom* écouter... Je reculai ensuite, je posai la hache à terre, je revins à tâtons sur le pont, et je remerciai Dieu, — comme depuis lors je n'y ai pas manqué un seul jour, — de ne m'être pas laissé entraîner à l'assassinat.
» Un grand désordre agitait encore mes pensées; toutefois elles n'étaient plus les mêmes. Le projet que j'avais pu nourrir, je l'envisageais avec honte et remords ; je redoutais que mes compagnons n'en découvrissent la trace sur mon visage, ou qu'une parole, étourdiment jetée, ne livrât le secret de mes coupables préoccupations. Je demeurai toute la nuit sur le pont, au lieu de réveiller un de mes hommes pour qu'il vînt faire le quart à ma place, et je ne parvins à ramener le calme dans mon esprit que par la résolution solennelle, bien prise alors vis-à-vis de moi-même , que je me résignerais absolument à la volonté d'en haut, et que j'accepterais, avec reconnaissance si cela m'était possible, — dans tous les cas , avec une parfaite soumission , — toutes les vicissitudes auxquelles il lui plairait de me soumettre. Je réfléchis que, si ma vie se trouvait abrégée, mes souffrances le seraient dans la même proportion, et qu'il valait mieux mourir au sein des espérances chrétiennes, avec une conscience libre de tout fardeau, que de vivre poursuivi par le continuel remords d'un crime, remords qui ôterait précisément tout prix à ma vie, et sous le poids d'un secret qui dépouillerait pour moi de tout attrait, et la liberté même, et les autres biens que je pouvais attendre de l'avenir. »
Un ou deux jours après cet incident, le jeune maître de Henson fut violemment atteint de la fièvre de rivière , et perdit toutes ses forces , au point de réclamer les mêmes soins qu'on aurait dû avoir d'un enfant. Il supplia son esclave, qu'il ne songeait plus à vendre, de ne point l'abandonner, de veiller lui-même à la vente de la cargaison et du bateau , de le faire ensuite transporter à bord d'un steamer, et de ne plus le quitter qu'il ne l'eût remis, mort ou vif, entre les mains de son père.
Ces injonctions du jeune malade furent obéies de point en point. Son fidèle serviteur le porta lui-même dans le navire sur lequel ils devaient revenir ensemble, et, durant tout le voyage, il l'entoura de soins paternels; bref, il ne le perdit pas de vue un seul instant jusqu'à ce qu'il l'eût replacé dans le sein de sa famille.
Il nous en coûte toujours de signaler les défaillances de notre misérable nature. Nous dirons donc bien à regret que tout ce désintéressement, toute cette
bonté, n'obtinrent pour récompense que de vains éloges, à peu près ceux qu'on donne à un chien intelligent. Henson, alors, justement indigné, résolut de ne plus s'assujettir à une ingratitude aussi monstrueuse. Avec une prudence, un courage, une adresse dont ailleurs on trouverait difficilement pareilles preuves, il parvint à s'échapper dans le Canada où il emmena sa femme et ses deux enfants. Là il apprit à lire, et employa ses talents supérieurs, sa capacité organisatrice, à fonder, pour les fugitifs, l'établissement de Down qu'on sait être un des plus florissants du pays.
Un écrivain anglais a remarqué au sujet de l'oncle Tom, — non sans quelque arrière-pensée ironique, — qu'un nègre pareil pourrait être importé d'Amérique en Angleterre pour y venir enseigner, aux blancs les plus éclairés, les vérités essentielles de la religion. Les exemples que nous venons de citer montrent que cette épigramme ingénieuse peut n'exprimer, après tout, qu'une rigoureuse vérité, conforme d'ailleurs à l'esprit de l'Evangile.
La vision qui apparaît à l'oncle Tom nous permet d'introduire ici quelques remarques psychologiques sur le caractère particulier de la race nègre. L'organisation nerveuse du noir est d'une susceptibilité toute spéciale ; la vivacité de ses impressions , de ses sensations, est extrême ; son imagination s'exalte facilement. C'est en ceci qu'on retrouve le type oriental de cette race, c'est par là que se révèle son origine sous le ciel brûlant des tropiques. Comme les anciens Hébreux, comme les nations qui peuplent aujourd'hui l'Orient, les nègres donnent à leurs émotions un essor sans mesure, et chaque variation de leur pensée se trahit par un ébranlement correspondant de tout leur organisme physique. Malheureux , ils élèvent aussitôt « leur voix pour pleurer » et « pleurent des larmes d'une extrême amertume. » La terreur les domine au point de les paralyser, et de leur ôter tous moyens de défense. Dans l'exercice de leur culte ils apportent cette sensibilité, cette vivacité de tempérament qui les caractérise à un si haut degré. Comme les Orientaux, il leur faut des symboles extérieurs, des gestes violents, des mouvements où tout le corps est en jeu. Parfois, dans leiu^s assemblées religieuses, on les verra s'élancer de terre, plusieurs fois de suite, avec un élan et une rapidité qui surprennent. Ils éclateront en rires ou en pleurs, ils se jetteront convulsivement dans les bras l'un del'aulre, quelquefois même on les verra tout à fait paralysés, et comme atteints de catalepsie. Un ecclésiastique du Nord blâmait un jour un de ses confrères du Sud de ce qu'il laissait ses ouailles s'abandonner à de pareilles extravagances.
Il lui fut répondu à peu près en ces termes: «Je suis convaincu, Monsieur, que les races humaines difTèrent au point de ne pouvoir être assujetties aux mômes règles. Dans le principe, votre impression actuelle fut la mienne ; et, — bien que je visse de sincères conversions s'opérer ainsi sous mes yeux, — je fus assez contrarié par ces manifestations bizarres pour en venir à les prohiber absolument; après un certain temps, néanmoins, je m'aperçus qu'en gênant ainsi mes nègres, je mettais sérieusement obstacle au progrès de la religion parmi eux, et j'acquis ainsi la certitude que tous les hommes ne sont pas faits pour adorer Dieu d'une manière identique. Je suis sûr que les conversions amenées par ce culte en apparence si matériel, sont tout aussi sincères, dominent aussi bien le cœur, règlent aussi bien la vie , que celles dont l'origine semble plus régulière. » Par le fait, la race anglo-saxonne, — froide, positive et d'une logique inflexible, — se doit à elle-même d'apprendre à tolérer ce qui la choque, au premier abord, dans les instincts spéciaux à chacune des autres races humaines; et peut-être est-ce en vue de son caractère à part, de la position dominante et propagatrice qui lui a été accordée ici-bas, que Dieu lui a donné la Bible telle qu'elle est, — fervente d'éloquence, étincelante d'images, — appropriée aux susceptibilités et aux passions des races orientales.
Les adeptes de Mesmer ont découvert que les nègres étaient singulièrement accessibles à ces sortes d'influences qui produisent la catalepsie, le somnambulisme, et les phénomènes de la clairvoyance partielle.
Sous le ciel où ils sont appelés à vivre , les Africains croient volontiers aux charmes, aux incantations des fétiches et de Yobij au mauvais œil, à mille autres influences singulières , dont l'idée leur a été suggérée très-probablement par cette organisation spéciale que nous remarquons chez eux. Dans l'histoire selon l'Ecriture, les magiciens sont de race africaine, et, de nos jours encore, les arts soi-disant magiques se pratiquent en Egypte et sur d'autres portions du sol africain , avec un degré d'habileté , avec un succès dont il serait difficile de se rendre compte , si l'on faisait abstraction de cette constitution nerveuse particulière aux nègres, et qui les rend tout à fait différents des hommes de race blanche. En prenant en considération ces traits distinctifs de la race africaine , on n'aura pas à s'étonner des bizarres effets produits sur les individus de cette race par la puissance stimulante de la religion chrétienne, et de les voir consigner en toute sincérité, dans leurs chroniques religieuses, certains détails qui font sourire notre rebelle incréduhté. Nous ne serons pas sur-
pris alors de voir revenir presque à chaque page, dans ces récits merveilleux, des visions, des voix célestes entendues dans l'extase, de mystérieuses transmissions sympalhiques reliant une âme à l'autre, sans l'intervention des sens ; — ce dernier phénomène est connu des quakers, qui appellent cela « être baptisé dans l'esprit » des personnes absentes.
Les incidents de cette espèce se reproduisent fréquemment dans les récits des noirs. Le jeune homme dont l'histoire racontée à une dame de Boston figure plus haut, dans le chapitre consacré à George Harris, donnait ce détail sur la manière dont la liberté lui avait été rendue : — Après le départ de sa femme et de sa sœur, il chercha longtemps et avidement quelque occasion de s'enfuir. Néanmoins, toute issue lui semblait fermée. Enfin, dans un accès de désespoir, il s'était retiré chez lui et s'était jeté sur son lit, renonçant à cette entreprise impossible, lorsqu'au moment où il allait s'endormir, il fut tiré de sa torpeur par ces mots prononcés à son oreille : « Pourquoi vous endormir ainsi? Levez-vous, si jamais vous voulez être libre! » Il sauta hors de son lit, sortit à l'instant même de la maison, et, dans les deux heures qui suivirent, il avait découvert le moyen d'évasion dont il se servit ensuite.
Une dame , personnellement connue de l'auteur , avait passé quelque temps sur une plantation du Sud , où elle avait coutume d'enseigner la religion aux esclaves. Certain jour, une femme appartenant à une plantation très-éloignée vint s'enquérir d'elle. — Qui donc vous a parlé de moi? lui demanda cette dame fort étonnée. La bonne vieille lui répondit « qu'elle était tourmentée depuis longtemps sur le compte de son âme; mais que, quelques nuits auparavant, une apparition, qu'elle avait eue en rêve, lui avait enjoint d'aller à cette plantalion, et d'y demander une dame étrangère, laquelle lui enseignerait le chemin du ciel. »
Un autre fait du même genre a été rapporté à l'auteur par une pauvre esclave qui a subi toutes les vicissitudes de cette rude carrière. Douée, dans sa jeunesse, d'un extérieur agréable et d'un caractère très-doux, elle avait été élevée, avec beaucoup de soin, comme couturière et bonne d'enfants, dans une famille de la Virginie; là elle s'était attachée, avec toute l'ardeur d'une nature aimante, aux enfants dont elle avait la garde. Bien qu'elle fût, à l'époque où l'auteur l'a connue, une des mères les plus dévouées, elle avouait ellemême n'avoir jamais aimé un de ses propres enfants au même degré que la petite fille de ses maîtres, confiée à ses soms particuliers. Par suite, très-pro-
bablement, de difficultés pécuniaires, cette jeune fille, que nous appellerons Louisa, fut vendue à un planteur du Sud. Elle nous a souvent décrit le moment où elle fut mise de force en voiture, et où elle vit sa chère jeune maîtresse penchée hors de la fenêtre, tendant vers elle ses petits bras et criant, pour rappeler, avec toute la véhémence d'un premier chagrin. Elle n'en fut pas moins emmenée, et placée comme cuisinière sur une plantation méridionale. C'est en termes énergiques et colorés qu'elle nous dépeignait son isolement absolu, la détresse et le désespoir de son cœur, dans cette situation nouvelle où elle était séparée pour jamais de tout ce qu'elle avait aimé sur terre, — sans moyens aucuns de correspondre avec ses amis, soit par lettres, soit par messages, — entourée de gens qui ne prenaient à elle aucun intérêt, — et contrainte à des travaux grossiers pour lesquels ne l'avait point préparée son éducation première. Ainsi accablée de tous côtés, elle se prit à croire qu'elle expiait sans doute quelque horrible crime. Mais laissons-lui expliquer elle-même, dans son langage simple et naïf, ce que furent, à partir de ce moment, les tendances de son esprit :
« Après cela je commençai à me sentir horriblement méchante, — oh! méchante, vous ne vous en faites pas une idée!... — si méchante, que mes péchés étaient sur moi comme un fardeau , et me fatiguaient les épaules toute la journée!... si méchante, que je ne me sentais pas digne de prier dans la maison, et que je m'en allais m'agenouiller dehors, à part des autres, pour remplir ce devoir. Entin, un beau jour que je priais ainsi, le Seigneur vint et me parla. »
— Le Seigneur vous parla!... nous écriâmes-nous... Que voulez-vous dire, Louisa?
Mais, avec une figure où se peignait la conviction la plus sincère , elle nous répondit :
— Eh bien, oui. Madame, le Seigneur Jésus vint et me parla; et jamais, je vous en réponds, jamais, de ma vie entière, je n'oublierai ce qu'il me dit alors...
— Voyons?
— Il me dit : « Ne crains rien, ma petite, tes péchés te sont pardonnes. » Pais elle ajouta quelques vers que l'auteur reconnut pour appartenir à une hymne méthodiste. Curieux d'examiner de plus près ce phénomène, l'auteur lui dit :
o4 LA CLEF DE LA CASE
— Votre idée est sans doute, Louisa, que vous avez rêvé tout ceci? Alors, d'un air froissé, avec un sérieux dont il n'y avait pas à douter:
— Oh! non, répondit-elle, non, mistress Stowe, ce n'était certainement pas un révc; jamais vous ne me le feriez croire...
Celte pensée nous vint aussitôt : Si Jésus est véritablement présent partout; s'il a, — comme j'en suis convaincue, — cette tendresse de cœur, cet élan de miséricorde qui, jadis, le désignèrent à l'adoration des hommes, est-il donc impossible qu'il désire quelquefois parler au pauvre esclave désolé dont sa voix seule peut réconforter et guérir l'ame malade?
L'histoire de Louisa présente une si frappante analogie avec un autre récit, puisé par l'auteur aux sources les moins suspectes, que nous sommes tenté de les placer ici côte à côte.
Parmi les esclaves amenés dans les Etats de la Nouvelle-Angleterre à l'époque où l'on y tolérait encore l'esclavage, se trouvait une femme qui, lorsqu'on lui raconta pour la première fois la vie du Christ , s'écria tout à coup : « C'est bien lui! cest celui qu'il me fallait! »
Ce langage excitant quelque surprise , on s'informa des antécédents de cette femme, qui peuvent se résumer ainsi : — Alors qu'elle vivait paisiblement dans sa chaumière, en Afrique, les chasseurs d'hommes se ruèrent un jour sur sa famille et emmenèrent aux négriers son mari et ses enfants ; elle seule parvint à s'échapper dans les bois. En revenant dans son intérieur désolé , elle versa les larmes amères de « Rachel pleurant sur ses fils. » Pendant bien des jours, son cœur plia sous le poids du désespoir qui l'oppressait; et, refusant toute nourriture , elle errait au hasard dans les tristes solitudes de la forêt.
A la fin, disait-elle, une irrésistible impulsion la fit s'agenouiller et raconter ses chagrins à l'oreille de quelque être inconnu, qu'elle se figura planer au-dessus d'elle, dans le ciel.
Ceci fait , et à sa grande surprise , elle éprouva une inexprimable sensation de soulagement. Depuis, elle voulut revenir chaque jour à la môme place, converser derechef avec cet Ami inconnu. Par la suite des temps, elle tomba aux mains des négriers et fut transportée en Amérique; là, quand l'histoire de Jésus et de sa tendresse envers les hommes lui fut pour la première fois racontée , elle eut aussitôt la conscience instinctive que ce Jésus était bien l'Ami qui avait consolé son esprit abattu dans les lointaines forêts de l'Afrique.
Maintenant, conférez ces détails, dignes de toute croyance, avec les belles paroles de l'apôtre saint Paul : « Il a fait d'un seul sang tout le genre humain pour habiter sur toute l'étendue de la terre , ayant déterminé les saisons qu'il a établies et les homes de leur habitation, afin qu'ils cherchent le Seigneur pour voir s ils pourraient, en quelque sorte, le toucher en tâtonnant ET le trouver; quoiqu'il nesoitpas loin d'un chacun de nous{^). »
N'est-ce pas là, vraiment, toucher Dieu en tâtonnant, et le trouver?
Depuis que les pages ci-dessus ont été mises en état d'être imprimées, l'auteur a reçu l'extrait suivant d'une lettre écrite par un propriétaire du Missouri à l'éditeur de ïOberlin Evangelist (Ohio) :
« J'ai cru très-positivement, pendant que je lisais la Case de ronde Tom, que l'auteur , en traçant le caractère de son héros , avait en vue un esclave que j'ai connu il y quelques années dans l'Etat de Mississipi, et qu'on appelait l'oncle Jacob. Je passai à cette époque une journée ou deux chez un planteur, et le soir, me promenant dans la cour, j'entendis une hymne bien connue que l'on chantait dans un des quartiers; puis s'éleva une prière, et quelle prière! Que de ferveur! que d'onction! Ah! certes, cet homme « priait droit au ciel,» et lorsque j'ai lu, à propos de l'oncle Tom, que « rien n'était comparable à la " simplicité touchante , à l'ardeur fdiale de sa prière, riche de citations empruntées à l'Ecriture dont le langage sublime semblait s'être amalgamé à tout son » être, et faire maintenant partie de lui-même, » le souvenir de cette prière du soir s'est ravivé dans ma mémoire. Lorsque je rentrai dans la maison et que j'eus raconté ce que j'avais entendu, le maître me dit : « Ah! Monsieur, si je ^désire quelque chose au monde, c'est la piété de l'oncle Jacob; — s'il est au • monde un brave homme, c'est bien certainement celui-là. » Il ajouta que l'oncle Jacob était, pour ainsi dire, le régulateur de la plantation, et qu'une parole ou un regard de lui, adressés à quelqu'un des jeunes esclaves, étaient cent fois plus efficaces que le coup de fouet du commandeur. Le lendemain matin l'oncle Jacob m'informa qu'il était né dans le Kentucky, en face de Cincinnati ; — qu'il avait eu fréquemment l'occasion d'assister aux cérémonies du culte et aux instructions rehgieuses; — que vers l'âge de quarante ans on l'avait vendu à des gens du Sud qui l'employèrent à récolter le coton; — peu fait à celte tâche , il ne parvenait pas , en travaillant de son mieux , à rapporter du
(') Acte.^ des Apôtres, cliap. XVII , vers. 26 et 27.
champ la quantité voulue. Aussi avait-il été fouetté, fouetté sans relâche : il n'aurait pu dire combien de fois cela lui était arrivé; selon toute apparence, le commandeur avait fini par comprendre que toutes les flagellations du monde ne lui feraient pas rapporter une livre de coton de plus, car il le chargea, en fm de compte , de conduire un attelage. Employé de cette façon, et à quelques autres gros ouvrages, il valait un autre esclave; à trois ou quatre reprises il avait changé de maître. — Il se trouvait, dans sa situation actuelle, aussi bien partagé qu'il pût espérer de l'être dans le Sud ; mais il brûlait de retourner au Kentucky, parmi les compagnons de sa jeunesse.»