‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 9 sur 82 · ÉLISA · texte numérisé non relu

ÉLISA

L'Esclave mère.

L'auteur constatait, dans son livre, que ce personnage n'était rien moins qu'un portrait de fantaisie. Les circonstances dans lesquelles l'original lui donna, sans s'en douter, une séance^ peuvent être racontées en fort peu de mots.

Il y a déjà bien des années de cela, l'auteur voyageait dans le Kentucky. Elle venait d'assister au service dans l'église d'une petite ville de province. Pendant le temps qu'elle eut à y passer, son attention fut attirée sur une jeune et belle

(^) Newbern Spedator (Caroline du Nord), 5 janvier 1838. (^) Chaiieston Courier (Caroline du Sud), 20 février 1836.

quarteronne , assise dans un des bas côtés du temple , et qui paraissait avoir plusieurs enfants sous sa garde. Nous avons décrit Elisa : il serait superflu de décrire celte inconnue. En sortant de l'église, l'auteur s'enquit de la jeune fille. On lui dit qu'elle était aussi bonne, aussi aimable que jolie; que c'était, en outre , une personne fort pieuse , admise parmi les membres de la congrégation, et, finalement, qu'elle était la propriété de M. un tel... L'idée qu'une pareille personne pût n'être qu'une esclave nous glaça le cœur. — J'espère , dîmes-nous, qu'on la traite avec bonté.

— Oh! certainement, nous fut-il répondu; ses maîtres ont soin d'elle comme de leurs propres enfants.

— Je compte bien qu'ils ne la vendront jamais , reprit une des personnes présentes à cet entretien.

— Soyez rassuré là-dessus. Il n'y a pas longtemps qu'un gentleman du Sud a offert d'elle, à son maître, 1,000 dollars; mais il lui fut répondu qu'elle ûtait trop bonne pour qu'on la lui donnât en mariage, et qu'il ne l'aurait jamais en qualité de maîtresse.

Voilà, mot pour mot, tout ce que l'auteur a jamais entendu dire de cette belle enfant.

Quant à la prétendue impossibilité qu'on a cru voir dans ce haut fait d'Elisa traversant un fleuve sur les glaçons qu'il charrie, le romancier peut heureusement la contester en appelant à son aide les détails suivants :

Le printemps dernier, pendant un séjour que nous fîmes à New-York, un ecclésiastique presbytérien de l'État d'Ohio vint nous trouver et nous dit : « On prétend qu'on révoque en doute le fait de cette femme qui a passé la rivière. Eh bien, qu'on s'adresse à moi. Je suis renseigné de bonne source, car je tiens l'histoire de l'homme lui-même qui lui tendit la main pour la faire grimper sur la berge. Et je sais que cela est vrai ; je sais qu'elle est maintetenant établie au Canada. »

Une autre objection , c'est que la scène où Haley, Marks et Tom Loker complotent l'enlèvement d'Elisa, est une monstrueuse exagération de ce qui se passe en Ohio.

On pourra juger si l'auteur a parlé à l'étourdie des facilités que certains magistrats , sous les anciennes lois de cet État , s'étaient accoutumés à prêter aux ravisseurs d'esclaves, en comparant ce qu'elle a dit dans son livre avec ce qu'elle a su personnellement.

On lit dans la Case de ronde Tom :

* —Voyez-vous, continua Marks, s'adressant à Haley,— et sans cesser de faire flamber son punch, — voyez-vous, nous avons sur toute la frontière des juges qui nous laissent arranger assez convenablement nos petites affaires. Tom se charge des prises de corps, des coups de poing et du reste. Moi, quand vient l'heure de prêter serment, on me voit arriver, bien vêtu, en bottes vernies, en tenue irréprochable. Vous allez entendre, dit encore Marks, — avec l'accent d'un artiste qui va exposer ses théories et qui en est fier, — vous allez entendre comment je mène ce genre de travail. Un jour je suis M. Twickem, de la Nouvelle-Orléans; le lendemain, j'arrive de mes plantations situées sur la rivière Perle, plantations superbes où j'emploie sept cents tètes de nègres; un autre jour, je me trouve le parent éloigné de Henry Glay, et, à l'occasion prochaine, un vieux coq du Kentucky... Il faut au talent des exercices variés... Tom est admirable quand il est question de brailler, de jouer des bras, d'enlever les choses de haute lutte. S'agit-il de mentir? Tom ne vaut rien, absolument rien... Ce n'est pas chez lui un instinct de nature, et cela se voit du premier coup d'œil... Mais qu'on me montre un gaillard en état de jurer mieux que moi, mieux que moi de prendre l'air sérieux, de fournir un de ces témoignages complets , irrésistibles , ornés de toutes leurs circonstances, et je vous assure qu'il m'étonnera. Les juges de paix seraient bien autrement difficultueux , que je viendrais encore à bout de les rouler... Mais quelle bonne pâte d'hommes!... Je les voudrais quelquefois un peu moins... neufs... Ce serait plus gai. »

Du roman, passons à la réalité. En 1839, l'écrivain admit dans sa famille, comme domestique, une jeune fille du Kentucky. Elle avait été esclave dans une de ces familles du plus bas étage , dont la brutalité n'a rien d'analogue dans le monde civilisé, et on l'avait tenue, entre quatre murailles de troncs d'arbres , dans un état aussi voisin que possible de la barbarie la plus complète. En commençant à lui donner ses premières notions religieuses , l'auteur se souvient de s'être entendu adresser par cette fdle une question inouïe, et qu'elle n'eût jamais supposé qu'on pût formuler en ces termes dans un pays comme l'Amérique :

— ■ Et qui donc est Jésus-Christ? — Dites-moi un peu!

Lorsque nous eûmes raconté à cette enfant la vie toute d'amour et la mort sublime du Rédempteur des hommes, elle parut complètement subjuguée. Des

pleurs coulèrent le long de ses joues, et nous l'entendîmes s'écrier, avec un accent lamentable : « — Pourquoi donc, jusqu'à présent, ne m'avait-on jamais parlé de tout cela?

— Mais, lui dîmes-nous, est-ce qu'on ne vous a jamais montré une Bible?

— Si! j'ai vu maîtresse lire quelquefois dans ce livre-là... Mais, Seigneur Dieu! c'est qu'on lui avait appris, à elle!... Et, du reste, elle n'en profitait guère, je puis le garantir. «

Elle ajouta qu'elle s'était trouvée à deux ou trois camps-meetings, ou réunions religieuses, mais que jamais elle n'y avait rien vu qui lui fût resté dans la tête.

Au surplus, il est certain que la sainte Chronique avait produit sur elle l'impression la plus vive, et qu'à partir de ce moment, sa conduite s'améliora de manière à faire concevoir, pour son avenir, les espérances les mieux fondées.

En s'informant de tous ses antécédents, on parvint à découvrir qu'en vertu des lois de rOhio, elle possédait un titre légal à la libre possession d'elle-même, attendu qu'elle avait été amenée du dehors et laissée temporairement dans cet Etat, du consentement, de sa maîtresse. Ces faits dûment établis comme authentiques devant les autorités compétentes , on dressa des actes qui constataient son état de personne libre, et on dut supposer que, désormais, elle était à l'abri de toutes poursuites. Elle résidait chez nous depuis quelques mois , lorsqu'il revint, de divers côtés, au professeur Stowe, que le jeune homme à qui cette fille avait appartenu la cherchait maintenant de tous côtés, et que si l'on ne veillait sur elle avec le plus grand soin, elle serait infailliblement enlevée, pour être rendue à l'esclavage.

Le professeur Stowe alla trouver immédiatement le magistrat qui avait légalisé les actes dont il a été parlé plus haut, et lui demanda si ces actes ne suffisaient pas pour protéger sa domestique contre de pareilles entreprises. La réponse fut qu'ils auraient infailliblement pour effet le gain de son procès, si elle voulait et pouvait en soutenir un. — Mais, ajouta le magistrat, ils viendront, la nuit, chez vous, avec un huissier et un décret de prise de corps ; ils l'emmèneront devant le juge D..., et là, sous serment ils affirmeront qu'elle est leur esclave. On le sait toujours prêt à se charger de toutes ces vilaines aff'aires-là : — il la leur adjugera sans aucun doute, et l'aff'aire sera terminée.

M. Stowe s'enquit alors de ce qu'on pouvait faire , et on lui conseilla de mettre cette fille en lieu de sûrelé, jusqu'à ce qu'on se fût lassé de la recher-

cher ainsi. En conséquence, la nuit même, un frère de l'auteur, avec l'assistance du professeur Stowe, rendit à la fugitive ce service que, dans le roman, le sénateur Bird rend de même à la pauvre Élisa. Ils lui firent parcourir plus de dix miles en une soirée, par des routes désertes , traversèrent à gué la rivière, dans un endroit des plus dangereux, et se présentèrent, à plus de minuit, chez John Van Zandt, généreux Kentuckien, l'original, trait pour trait, du personnage de Van Tromp, et le véritable auteur de ces nobles actes que le romancier a cru pouvoir mettre au compte de ce personnage fictif.

Après qu'on eut vigoureusement frappé à sa porte, le digne propriétaire de la maison finit par apparaître, un flambeau à la main, comme dans le roman.

— Êtes-vous homme , lui demanda-t-on de but en blanc , à sauver une pauvre fille de couleur, que l'on veut enlever d'ici?

— Je me figure que oui, répondit-il sans hésiter une seconde. Où est cette fille?

— La voici , tenez.

— Mais comment êtes-vous venus *?

— Nous avons passé la rivière à gué.

— Alors, c'est que Dieu vous a conduits, reprit le brave homme : c'est tout au plus si j'oserais, moi, risquer, la nuit, pareille traversée; un homme et sa femme, avec leurs cinq enfants, se sont noyés en cet endroit, il n'y a pas encore longtemps.

Nos lecteurs nous sauront peut-être gré de leur apprendre que la pauvre jeune fille n'a pas été reprise; qu'elle est maintenant bien mariée, à Cincinnati; et que cette femme, tout à fait respectable, est mère d'une nombreuse famille.

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