MARIE SAINT-CLARE
La Maîtresse e'goïste.
Le caractère de Marie Saint-Clare n'appartient pas exclusivement à telle ou telle latitude, à telle ou telle classe de la société. On le rencontre en Angleterre aussi bien qu'en Amérique. Il est assez commun dans les États septentrionaux, bien que nous n'ayons point d'esclaves.
Chez nous, Marie Saint-Clare se plaint continuellement de ses domestiques, fis ne font jamais rien de bien. Chose incroyable ! ils ne sont point parfaits. Cela n'est-il pas révoltant? Toutes les qualités morales, toutes les vertus chrétiennes doivent orner sa cuisine — à prix réduit; et quand sa cuisinière, trouvant ailleurs de meilleurs gages et moins de travail, lui demande à s'en aller, Marie se récrie sur son égoïsme et son peu de moralité. Selon elle, les domestiques ne doivent jamais penser à eux-mêmes; mal logés, mal nourris, mal payés, le bonheur de lui plaire doit les dédommager de tout. Elle recherche les serviteurs étrangers, peu au fait de nos usages, et qui n'ont pas encore appris à être exigeants ; mais elle se plaint bientôt de ce qu'on les lui gâte. Que n'at-elle des esclaves ! ou , du moins , que n'habite-t-elle un pays où l'on sache
metfre les petites gens à leur place î Elle vous dit à voix basse : — J'ai découvert une ouvrière qui fait une chemise, une belle chemise, avec une double piqûre au col et aux poignets, pour 37 cents, au lieu d'un dollar que prennent la plupart des couturières : elle est dans la misère , et personne ne la connaît... Ne parlez donc devant elle qu'avec circonspection, et n'allez pas lui apprendre le prix des choses... Vous la gâteriez tout de suite: elle renchérirait ses façons... Ces couturières sont si intéressées!
Quand Marie Saint-Clare a le malheur de vivre dans un Etat sans esclaves , il n'y a point de terme à ses ennuis. Son cuisinier est sans cesse en quête d'une meilleure condition. Sa femme de chambre , dont elle fait en même temps sa couturière, sans supplément de gages, trouve le métier trop dur, et la plante là. Sa maison est sans cesse en état de révolte. — « Ah ! dit-elle à chaque instant, les domestiques sont le tourment de la vie ! • Si son mari hasarde quelques observations, «c'est un mauvais cœur, un homme insensible, il ne l'a jamais aimée, ehe le sait bien! > Le pauvre homme est obhgé de se taire.
Mais que Marie habite un pays où la législation lui donne un pouvoir absolu sur ses domestiques, lui permette de les séparer, à son caprice, de ce qu'ils ont de plus cher, de leur infliger les châtiments les plus cruels et les plus honteux:— alors son caractère devient effroyable. Au Nord et au Sud, la nature humaine est la même; mais les lois du Sud lâchent la bride aux plus détestables instincts.
On parle souvent des États à esclaves comme d'un paradis où tous les maîtres sont bienveillants, doux, pleins d'indulgence, et traitent leurs serviteurs comme des enfants gâtés.
Jetez les yeux autour de vous, citoyens de la Vieille et de la Nouvelle- Angleterre : connaissez-vous beaucoup d'hommes qui fussent incapables d'abuser d'un pouvoir sans limites , surtout si ce pouvoir devait s'exercer sur des êtres dégradés, ignorants, paresseux, menteurs, tels, en un mot, que l'esclavage doit les faire? Descendez en vous-mêmes. Vous verriez-vous sans crainte armés de ce pouvoir exorbitant? Ne vous est-il jamais arrivé d'être injustes? N'avezvous jamais perdu patience quand vous étiez mal servis? Et si vous eussiez eu le droit de recourir à des moyens violents, s'il vous eût suffi pour cela d'envoyer le serviteur qui vous avait irrité dans un lieu de correclion éloigné, d'où ses gémissements n'auraient pu parvenir jusqu'à vous, dites, auriez-vous toujours résisté à la tentation?
Quant à ces supplices dégradants auxquels on soumet des femmes, soit qu'on les envoie au correcteur, soit qu'on fasse venir chez soi ce hideux fonctionnaire,— John Kephart atteste que cela s'est vu plus d'une fois à Baltimore, — quelle doit être leur influence sur le maître aussi bien que sur l'esclave? La pensée, nous l'avouons, se détourne avec effroi d'un sujet aussi pénible. Mais n'est-ce pas un devoir de surmonter l'horreur qu'on éprouve, s'il en doit naître une plus tendre sympathie pour les victimes? Quand nos missionnaires eurent pénétré chez les Indiens, ils crurent qu'il était de leur devoir de connaître les cérémonies cruelles du culte de ces idolâtres , afin que le tableau de ces atrocités nous rendît plus ardents à répandre parmi eux l'instruction évangélique. Donc, nous n'hésitons pas à insérer ici une lettre écrite à l'honorable Charles Sumner par un homme dont la véracité ne sera pas révoquée en doute. Nous parlons du docteur Howe, que ses talents et son zèle pour guérir les aveugles rendent si précieux à l'humanité.
« J'ai passé dix jours à la Nouvelle-Orléans, et je pense n'avoir pas perdu mon temps. J'ai examiné les établissements publics, écoles , asiles , hôpitaux, prisons, etc. Il y a peu d'apparence que tout cela s'améhore , sauf toutefois les écoles. La manière dont s'administre ici la justice criminelle donne lieu à des abominations qui font craindre pour cette ville maudite le sort de Sodome. Si Howard ou mistress Fry voyaient une caverne de voleurs aussi mal administrée que la prison de la Nouvelle-Orléans, ils n'oseraient en faire la description. J'ai vu, dans le quartier des nègres, des choses qui m'ont fait rougir d'être blanc. A peine entré dans une vaste cour pavée, et entourée intérieurement de galeries où se pressait une foule d'esclaves de tout âge, de tout sexe, de toute couleur, j'entendis retentir un coup de fouet aussi bruyant qu'un coup de pistolet. Je tournai la tête, et vis un spectacle qui me glaça jusqu'à la moelle des os; je crus sentir, pour la première fois depuis que j'étais au monde, mes cheveux se dresser sur ma tête. Figurez-vous une jeune fille noire, couchée sur le ventre, — serrée contre une planche par une courroie qui lui entourait les reins , — les bras et les jambes tendus, et les pouces des pieds et des mains fixés par des ligatures aux deux extrémités de la planche. A partir de la courroie jusqu'aux pieds, elle était entièrement nue. A six pieds d'elle se tenait un nègre hideux, armé d'un long fouet qu'il maniait avec une force et une adresse épouvantables ; à chaque coup, un lambeau de peau restait collé à la courroie, ou volait au loin sur le pavé. Le sang ruisselait. La malheureuse se
li LA CLEF DE LA CASE
tordait, poussait des hurlements, et implorait la compassion de son maître, qui était là, detiout, près de la tête de sa victime. — Grâce! grâce! ne me faites pas mourir! — Mais l'affreuse courroie retombait toujours, découvrant davantage, à chaque coup, les muscles saignants et pantelants. J'étais près de m'élancer sur le bourreau. Je ne me contins qu'à grand'peine. Hélas! je ne pouvais rien. Je me retournai pour cacher mes larmes et mon horreur de voir l'humanité dégradée à ce point. Gela se passait dans une prison publique, et au nom de la loi ! Vous croyez peut-être que cette pauvre femme avait commis un grand crime, qu'elle en avait été convaincue, et condamnée légalement au fouet? Rien de tout cela. Son maître l'avait amenée et livrée à l'exécuteur, sans dire seulement quel reproche il avait à lui faire. Sa volonté, son caprice, sa méchanceté même, n'ont à rendre aucun compte. Un geste, un signe de tête suffit! Et il peut recommencer chaque jour. Tout ce que la loi exige de lui, c'est qu'il paye l'exécuteur et qu'il ne fasse pas donner plus de vingt-cinq coups à la fois... Pensez-vous que les nombreux témoins de cette scène abominable, tous esclaves, comme je vous l'ai dit, donnassent quelques signes de pitié ou d'horreur?... Ils ne faisaient pas la moindre attention à ce qui se passait. Ils s^amusaient à des jeux d'enfants; les galeries retentissaient de leurs éclats de rire. Des hommes créés à l'image de Dieu peuvent-ils donc arriver à ce degré d'abrutissement! »