‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 13 sur 82 · SAINT-CLARE · texte numérisé non relu

SAINT-CLARE

Le bon Maître.

L'une des plus vives préoccupations de l'auteur a été de ne pas confondre les hommes et l'institution. Fermement convaincue qu'aucun être humain ne doit avoir sur ses semblables ce pouvoir sans responsabilité que la loi donne au maître sur l'esclave, elle reconnaît que ce pouvoir s'exerce quelquefois, dans les Etats du Sud, avec une incomparable douceur. Elle n'a pas vu sans étonnement d'admirables caractères s'y développer au milieu des influences les plus

corruptrices et des plus dangereuses tentations. Ces exemples sont-ils nombreux? Hélas! si nous l'assurions, on ne nous croirait pas. La faiblesse humaine est trop connue. Mais en combattant le fléau de toute son énergie, on se trouve heureux de pouvoir adoucir l'horreur qu'il inspire par le consolant tableau des vertus qui résistent à son souffle empoisonné.

Les deux frères jumeaux, Alfred et Augustin Saint-Clare, représentent deux espèces d'hommes qui existent dans tous les pays. C'est la personnification de l'aristocrate et du démocrate. L'aristocrate de position n'est pas toujours aristocrate de nature, et vice versa. L'aristocrate de nature, quelle que soit sa position dans la société, peut être juste, humain, généreux avec ceux qu'il regarde comme ses égaux; mais les besoins et les souffrances de ses inférieurs le laissent dans une profonde indifférence. Il s'attendrit aux chagrins d'une comtesse ; il rit des douleurs d'une couturière.

On trouve quelquefois le démocrate aux degrés les plus élevés de l'échelle sociale. Celui-là gémit en secret de la supériorité que le hasard lui a donnée sur ses frères moins heureux. Il sait lire sur le front le plus humble le signe sacré de la fraternité humaine. Jusque dans la classe la plus abaissée par l'opinion et les institutions civiles, un sentiment instinctif lui révèle des hommes semblables à lui, et qu'il ose reconnaître comme tels, en dépit de toutes les conventions sociales et de tous les préjugés.

S'il est né dans le Sud, et que la fortune l'ait rendu propriétaire d'esclaves , il n'en regarde pas moins l'esclavage comme un reste des temps de barbarie , et, loin de se laisser prendre au piège des sophismes par lesquels on cherche à le défendre, il accueille les auteurs de ces honteux panégyriques avec un mépris souverain. Nous en pourrions citer bien des exemples, pris parmi les champions les plus illustres de notre révolution , aussi bien que parmi nos contemporains les plus distingués.

Lisez la lettre suivante de Patrick Henry : ne dirait-on pas que Saint- Clare y a puisé tous les sentiments qui l'animent?

Hanovre, 18 janvier 1773.

« Mon cher Monsieur, — Je profite de cette occasion pour vous accuser réception du livre d'Antoine Benezet contre l'esclavage. Je vous en remercie. N'estil pas étrange que des prédicateurs dont la mission est d'adoucir le cœur des hommes , d'y entretenir , d'y développer les sentiments les plus délicats et les

plus tendres, ne rougissent pas d'encourager un usage aussi immoral? L'étonnement qu'on éprouve augmente encore quand on songe à l'époque où cet exécrable abus s'est introduit parmi nous. Ce siècle , si fier de ses progrès dans les arts, les sciences et la philosophie, a vu établir et sauvegarder par une foule de lois une institution violente et tyrannique, exécrée de nos pères, plus grossiers, mais plus sincèrement honnêtes. Jamais les droits de l'humanité n'ont été plus nettement définis , plus généralement compris : nulle part on n'a jamais eu plus d'amour pour la liberté ; et c'est dans ce temps , c'est dans ce pays , sous l'empire de la religion la plus douce et la plus généreuse, qu'on a vu adopter un principe aussi contraire à l'humanité , à la loi divine, à la liberté! Tout homme qui pense, et qui a des sentiments honnêtes, le rejette en théorie. Comment peut-on, dans la pratique, donner un pareil démenti à sa conscience?

»M'objectera-t-on que j'ai moi-même des esclaves?... J'y ai été amené par l'impossibilité de m'en passer. Cela ne me justifie pas , je le sais bien, et je regrette amèrement que ma conduite ne soit pas conforme à des vérités que je ne saurais révoquer en doute.

» Quelque jour , je l'espère, nous trouverons une occasion favorable pour détruire cet horrible fléau. Si elle se présente pendant notre vie, profitons-en. Dans le cas contraire , laissons du moins à nos enfants , avec nos esclaves, une tendre pitié pour ces malheureux et une profonde horreur de l'insiitution ellemême. Si, malgré tous nos désirs, nous ne pouvons la réformer, traitons du moins ses victimes avec douceur. Ce sera toujours un pas de fait dans la voie de la justice. Nous devons à la pureté de notre religion de témoigner qu'elle est en opposition avec les lois protectrices de l'esclavage. »

N'est-il pas déplorable que des hommes de cette trempe se laissent entraîner au courant du monde , quand il leur serait si glorieux d'en changer la direction? Est-ce donc pour rien que Dieu leur a donné une âme si noble, une intelligence si élevée? Ne sont-ils pas faits pour agir autrement que le vulgaire?

On en a vu souvent redresser des habitants du Nord qui se laissaient aller à soutenir ou excuser l'esclavage. Un jour, par exemple, un représentant du Nord , qui occupe aujourd'hui une haute position officielle , s'exprima ainsi dans le congrès :

« L'esclavage, sous une forme ou sous une autre, — qu'il s'éloigne plus ou moins

du principe tliéonqiio de l'égalité, — est inhérent à notre nature. A mon avis, on aurait tort de le croire contraire à la morale ou à la religion. Les esclaves sont mieux vêtus et mieux nourris chez nous que les paysans ne le sont , en Europe, chez les nations les plus prospères.»

M. Mitchell, du Tenessee, lui répondit :

«Je ne vais pas aussi loin que le représentant du Massachusetts; je ne regarde pas l'existence de l'esclavage comme un bien pour mon pays. Je crois, au contraire, que c'est un grand malheur, et la tache la plus noire qui pût souiller notre législation. Moi, monsieur le président, je suis un de ceux que ces malheureux appellent maître. Je ne les tourmente pas, je les nourris bien, je les habille convenablement; mais ils n'en sont pas moins esclaves. Je ne doute pas qu'il n'y ait en Europe des hommes beaucoup plus malheureux ; mais cela, Monsieur, ne prouve pas que les nègres doivent être esclaves. »

Le célèbre John Randolph, de Roanoke, a dit une fois dans le congrès :

« Un représentant du Nord s'est levé dans cette enceinte pour défendre le principe de l'esclavage; je ne souhaite avoir ni sa tête, ni son cœur. »

Ce même John Randolph a inséré dans son testament les lignes suivantes :

« Je donne à mes esclaves la liberté, à laquelle ma conscience me dit qu'ils ont droit. J'ai longtemps et amèrement regretté que les circonstances où je me trouvais quand je suis devenu leur maître par transmission héréditaire, et les obstacles que m'a opposés la législation de mon pays, m'aient empêché de les émanciper pendant ma vie. »

Les justifications de l'esclavage tirées de la Bible, — dans le Sud, elles tombent à chaque instant du haut de la chaire chrétienne, — exercent sur certains esprits droits et élevés une influence déplorable. Ils ne voient qu'avec scandale cette absence de conscience chez leurs directeurs spirituels, et, s'ils sont dupes des arguments tirés de la Bible, cela leur apprend à douter de la Bible elle-même. Le professeur Stowe raconte avoir connu, pendant qu'il habitait l'Ohio, un (jcntleinan, autrefois planteur dans la Virginie, lequel, pendant sa jeunesse, avait fait, pour ainsi dire, profession d'incrédulité. Cette incrédulité n'avait pas d'autre cause qu'une argumentation en faveur de l'esclavage, tirée de la Bible, et à laquelle il n'avait pu répondre. La prétendue connivence du livre saint à de tels abus l'avait révohé. Il fallut qu'un ministre de l'Ohio le détrompât, et lui apprit qu(^l est, sur ce point, le véritable esprit de l'Ecriture. Alors il cessa d'être incrédule, et devint membre régulier de l'Eglise chrétienne.

Saint-Clare dit quelque part, à propos de certains sermons, « qu'il en est fort édifié, mais que tout ce qu'on y entend, il le lit beaucoup plus commodément dans le Pkayune. »

Voici l'extrait d'un de ces sermons, prononcé à la Nouvelle-Orléans par le révérend Théophile Clapp.

« Que les prédicateurs chrétiens fassent comprendre à nos esclaves combien il leur importe d'être soumis, obéissants, honnêtes, et dévoués aux intérêts de leurs maîtres ; que leurs âmes se remplissent par avance de cette douce paix qui les attend au delà du tombeau. Qu'ils aient toujours devant les yeux cette 'vie future , cette vie de gloire, où l'on ne voit plus, dans les maux et les chagrins de ce monde, que les degrés qui nous ont rapprochés du ciel. Je n'hésite pas à dire à tout esclave des États-Unis : — Vous pouvez être certains que votre condition dans la vie est l'œuvre de la Providence, et une preuve palpable de sa sagesse et de sa bonté. Tout bien considéré, vous n'auriez pu choisir un meilleur sort. La part de soins, d'inquiétudes et de responsabilité que vous avez à porter est bien plus légère que celle qui pèse sur votre maître. Les philanthropes les plus éclairés, même en leur supposant des ressources sans limites, ne pourraient vous placer dans une situation plus favorable à votre bonheur présent et à venir. Vous avez vos peines, mais chacun a les siennes. Et qu'y a-t-il de réel dans les plaisirs et les joies de ce monde?... »

Direz-vous que l'on peut révoquer en doute l'orthodoxie de i\L Clapp? Lisez alors l'exposition de principes du révolutionnaire James Smylie. C'est un des prêtres les plus influents de l'Eglise presbytérienne. Les passages qui suivent sont tirés de son livre sur l'esclavage , et il dit lui-même , dans l'introduction , avoir surtout écrit pour lever les scrupules de quelques âmes pieuses de la Louisiane et du Mississipi :

« Si je pensais que l'Évangile tendit à l'abolition de l'esclavage, comment oserais-je me présenter chez un homme ayant autant d'esclaves qu'Abraham, et lui demander la permission de prêcher ses nègres?

> Supposez que cet homme ne connaisse point l'Evangile , et qu'il me demande quelle en est la doctrine sur ce point. Je lui répondrai avec candeur , — c'est le devoir de tout ministre de l'Éghse, — que l'Évangile enseigne aux esclaves à êlre homièies, fidèles, sûrs, et à prendre en tout les intérêls de leurs maîtres. Col homme, évidemmeni, — eût-il un millier d'esclaves, — ne se bornera jias à me permettre la prédication : il me donnera une maison, un

jardin, et me fournira abondamnieni do toutes choses. Car il se dira : Ce prédicateur-là me tient lieu d'une douzaine de surveillants. Si je lui disais, au contraire, que l'Evangile tend à le ruiner; qu'il le réduira à fendre son bois lui-mcme, à étriller son cheval, à cirer ses brogans, — car dans celte hypothèse il n'aurait plus le moyen d'avoir des bottes ; — que sa femme sera oblii,^ée de blanchir le linge , d'empoigner le balai , de laver la vaisselle , de faire la cuisine, etc., croyez-vous qu'il se prît de belle passion pour ce saint livre jusqu'au point de m'autoriser à le prêcher?... Assurément non.

» Mais voilà ce que je n'ai pas à craindre, car à toute question de cette espèce, je puis en conscience répondre, avec assurance et avec candeur, que quiconque attribue à l'Evangile une tendance hostile à l'esclavage, calomnie l'Évangile; que l'esclavage a été condamné quelquefois par la loi humaine, mais jamais par la loi de Dieu. »

Il est à remarquer que l'ouvrage en question n'exprime pas l'opinion d'un homme isolé. On y trouve, — dans un appendix, — une lettre écrite au nom de deux congrégations de l'Eghse presbytérienne, qui s'en portent les approbateurs.

On peut imaginer de quel air Saint-Clare accueillerait une pareille exposition de la doctrine évangélique. — « Est-ce donc là votre religion? s'écrierait-il. Qu'est-ce qu'une religion qui se phe aux plus honteuses exigences d'une société corrompue? qui se montre moins généreuse, moins juste, moins scrupuleuse; enfin, qui feit moins de cas des hommes qu'un incrédule tel que moi? Je cherche la religion au-dessus de moi, et non au-dessous. »

Quand l'auteur a tracé ce caractère de Saint-Clare, elle était animée par l'enthousiasme et par l'espérance. Cette espérance ne sera-t-elle jamais remphe? Ces hommes du Sud , à qui le ciel a donné tant d'intelligence et tant de cœur, resteront-ils toujours dans le silence et l'inaction? Laver leur pays de cet oj)probre qui le souille, n'est-ce pas l'objet le plus noble qui puisse tenter leur ambition? Oui ! c'est du Sud que doit venir le signal de la délivrance , et celui qui le donnera est sûr d'attacher à son nom une gloire éclatante et impérissaljle.

Page 1