‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 16 sur 82 · QUELQUES INCIDENTS D'UN COMMERCE LÉGAL · texte numérisé non relu

QUELQUES INCIDENTS D'UN COMMERCE LÉGAL

Le chapitre de la Case de l'oncle Tom qui porte ce titre, contient le récit de quelques-uns des incidents du commerce des esclaves, les plus propres à émouvoir et à déchirer le cœur. Il peut être utile d'en démontrer l'authenticité.

Le premier est la séparation d'une vieille négresse décrépite et de son jeune fds, à la suite d'une vente faite par le shériff. L'auteur est vraiment désolée de l'avouer, son imagination n'a pas même le mérite d'avoir ajouté le plus léger détail à cet incident. Elle l'a emprunté, tel qu'elle l'a raconlé, au journal d'un jeune touriste du Sud , qui en avait été témoin oculaire. Elle n'a omis , à dessein , qu'une affligeante cruauté. Dans le récit original , le planteur qui achète l'enfant lui met des menottes aux mains, et, lui passant au cou une corde qu'il attache ensuite au collier de son cheval , il le force à le suivre au trot.

Dans le même chapitre, un maître du Kentucky vend une femme à un trafiquant, et détermine cette femme à suivre son nouveau maître par un odieux mensonge. Il lui affirme qu'on va la descendre à une faible distance sur les bords du fleuve, et qu'elle sera employée dans le même hôtel que son mari. Cette perfide cruauté s'est commise sous nos yeux, il y a quelques années, un jour que nous descendions l'Ohio. La femme en question, — nous nous la rappelons parfaitement,— avait un air des plus respectables. Sa mise, d'une propreté irréprochable, indiquait même une certaine recherche. Elle tenait à la main un petit garçon de sept ans, assez élégamment vêtu. Enfin, au volume de son paquet de bardes, il était aisé de juger qu'elle avait toujours été bien traitée par son maître. Nous nous sommes seulement permis de changer l'âge de l'enfant.

Quant à la séparation brutale d'un enfant et de sa mère, lorsque la mère doit être transportée d'un marché du Nord dans un marché du Sud, c'est un fait qui, de notoriété publique, se renouvelle tous les jours, ou plutôt toutes les fois qu'il devient nécessaire. Alors on ne s'inquiète pas plus de la douleur de la mère que si on enlevait son veau à une vache. Cette barbarie est facile à expliquer : on n'élève pas d'enfants sur les plantations du Sud ; non-seulement ils y seraient une gêne et une dépense, mais ils diminueraient la valeur productive des mères, qui perdraient toujours un certain temps à leur donner leurs soins. Il y a bénéfice à les acheter tout élevés quand on veut en avoir. En conséquence, on ne les comprend jamais dans la composition d'un convoi. L'été dernier, l'auteur causait avec Thomas Strolher, ministi'e de l'Évangile à Saint- Louis, — esclave dont elle s'efforçait d'obtenir l'affranchissement. Peu de temps auparavant, une jeune femme de la connaissance de ce digne prêtre était venue d'un air égaré lui dire que son maître l'avait vendue à un trafiquant du Sud, et qu'elle était obhgée d'abandonner son enfant à la mamelle.

Lewis Clarke mentionne un maître de son voisinage qui vendit une femme et un enfant à un trafiquant, sous la condition que l'enfant ne serait pas séparé de sa mère. Malgré sa promesse, le trafiquant vendit l'enfant dans la première ville où il s'arrêta, pour payer ses dépenses d'auberge.

Un gentleman de la Nouvelle-Orléans écrivait dernièrement à l'Ère nationale : «Tandis que j'étais à Robinson ou Tyree Springs, à vingt miles de Nashville, sur les frontières du Kentucky et du Tennessee, mon hôtesse me dit un jour : — Voici venir une troupe d'esclaves enchaînés. — Je m'avançai sur la route pour les voir, et, afin de les examiner tout à mon aise, j'arrêtai le blanc qui les précédait, commodément assis dans un chariot traîné par un cheval. Lui ayant demandé si ces esclaves étaient à vendre, je les comptai et je les observai à loisir : ils étaient tous jeunes ; il y avait autant d'hommes que de femmes , et les deux sexes se trouvaient complètement mêlés ensemble. Quelques-uns avaient la liberté de leurs mouvements. Soixante étaient enchaînés trente par trente à une large chaîne de cuir, quinze de chaque côté, la main droite des uns attachée à la main gauche de ceux qui leur faisaient lace. Dans chacun des chariots sur lesquels ils étaient entassés , se tenait un trafiquant, placé de manière à pouvoir leur imposer ses volontés. Je ne vis d'enfants, — et ils étaient fort peu nombreux, — que sur un quatrième chariot qui les suivait. — Est-il vrai que les trafiquants séparent les petits enfants

à la mamelle de leur mère? demandai-je à une respectable mulâtresse en rentrant dans l'auberge. — Oui, maître, cela est vrai : la semaine dernière, une jeune fille, — elle me la nomma, — qui demeure à deux miles d'ici, fut emmenée après le dîner , — elle l'ignorait le matin , — et vendue à un trafiquant qui la joignit à sa troupe. On fit cadeau de son enfant à quelqu'un du voisinage. C'était une jeune femme, robustement constituée; elle s'est vendue un bon prix. »

A entendre certaines gens, ces malheureux, mères ou pères, maris ou femmes , n'éprouvent pas la moindre émotion douloureuse lorsque les liens les plus sacrés sont si cruellement rompus. C'est là un odieux mensonge qui ne mérite pas une réfutation. Tous les jours, à toute heure, des faits incontestables démontrent la fausseté de cette calomnie , d'autant plus absurde qu'elle s'applique à une race qui est douée de sentiments profonds et tendres , et qui les exprime avec une vivacité et une chaleur des plus caractéristiques.

Dans le même chapitre , une négresse se jette à l'eau pendant la nuit pour échapper à son maître et en finir avec son désespoir. De pareils suicides ne sont pas rares. Sous ce titre : Autre incident de la Case de V oncle Tom, lin correspondant de VOneida Telegraph (New- York) écrivait à ce journal, sur un steamer du Mississipi :

« A Louisville, un gentleman monta à bord avec une famille de nègres, — mari, femme et enfants; — il se rendait à Memphis, dans le Tennessee, où il se proposait de débarquer aussi ses esclaves, à l'exception du mari. On avait mis des menottes à ce malheureux. Bien que son maître ne lui eût rien dit de ses intentions , certains préparatifs et les remarques de ceux qui l'entouraient lui firent deviner la triste vérité. Il comprit qu'on l'envoyait sur un marché du Sud. Nous arrivâmes à Memphis pendant la nuit. Pendant que nous étions en vue de la ville, avant le débarquement, il laissa sa femme partager leurs effets, comme s'il était résigné à cette séparation forcée. Puis, profitant d'un moment où son maître lui tournait le dos , il courut au bord du bateau et s'élança dans le fleuve. Il disparut aussitôt. Son maître se trouva plus pauvre de quelques centaines de dollars. Ce fut là tout; du moins, à peine si le lendemain matin quelques passagers se racontèrent cet épisode de leur voyage en se promenant sur le pont. Je fus obligé d'en demander les détails aux matelots, et il ne donna lieu à aucune remarque dans le salon commun. Pour être juste envers le maître, je dois ajouter que , le mari noyé , il nia l'intention qu'on lui avait supposée de

le séparer de sa femme et de ses enfants ; mais les apparences sont contre lui, si je suis bien informé. Cette triste affaire n'a pas besoin de commentaire. C'est un argument, toutefois, dont j'aurais pu me servir avec quelque succès, aujourd'hui même , en causant avec un Américain du Sud , fort intellig^cnt , des fatales conséquences de l'esclavage. Il avait lu la Case de l'oncle Tora , et il m'en parlait comme d'un roman, bienfait, disait-il, ainsi que tant d'autres ouvrages du même genre, pour exciter les sympathies du lecteur par les récits d'incidents émouvants qui n'avaient jamais existé que dans l'imagination de l'auteur. »

On a vu des mères, dont les enfants allaient être vendus , les égorger ellesmêmes dans leur désespoir. Un fait semblable , cité par M. Gibbings dans un discours au congrès, a eu lieu tout récemment.

Un gentleman américain, qui se trouve en Italie, s'est plaint de l'effet produit sur l'opinion publique en Italie par la Case de l'oncle Tom. — «D'après cet ouvrage, dit- il, il semblerait que l'on voit tous les jours aux États-Unis des pères séparés de leur famille pour être vendus, des enfants arrachés du sein de leur mère en pleurs. » Hélas! c'est malheureusement trop vrai, cela se voit tous les jours. Ce sont les conséquences de l'un des commerces les flus actifs qui se fassent aux Etats-Unis. — Il n'y a entre nous et les nations étrangères qu'une seule différence, l'habitude. Ces monstruosités qui les étonnent, nous y sommes accoutumés; cela s'est fait de tout temps, cela a été raconté et déploré de toutes manières : aussi , cela continue actuellement avec plus d'ardeur qu'autrefois. Jamais les scènes représentées dans la Case de l'oncle Tom n'ont été plus fréquentes qu'aujourd'hui; on en retrouvera la preuve dans les chapitres consacrés au commerce des esclaves à l'intérieur.

Rien de plus réel aussi que l'épisode où la femme du malheureux article enregistré « John, âgé de trente ans, » se précipite sur le bateau, et serre son mari dans ses bras en poussant de bruyants sanglots. Le geritleman qui en fut témoin, et qui nous l'a raconté, adressa au trafiquant les paroles mêmes que nous avons mises dans la bouche du jeune ministre. S'il a lu la Case de l'oncle Tom, il les aura certainement reconnues. Un incident bien touchant de son récit n'a pu cependant trouver sa place drms le livre. La pauvre femme se lamentait avec une exaltation croissante sur le sort de son mari, qui allait être séparé de tout ce qui lui était cher et emmené dans ces terribles « plantations du Sud » où l'on use si vite les nègres. — Son mari lui répondit ces paroles simples , mais

sublimes, que nous avons fait prononcer à l'oncle Tom dans des circonstances analogues : « Ce sera le même Dieu là-bas qu'ici. »

La confirmation de l'iiistoire de la vieille Prue trouvera mieux sa place dans ce cbapitre que dans tout autre.

Cette histoire a été racontée à l'auteur elle-même par un de ses frères et une de ses sœurs. — Une vieille femme nommée Prue apportait journellement des rusks et autres gâteaux à la maison où ils prenaient leurs repas. Un jour, une autre femme vint à sa place. « Qu'est donc devenue Prue? > lui demanda ma sœur. Cette femme hésita d'abord à répondre; puis elle finit par avouer que ses maîtres l'avaient descendue à la cave pour l'y rouer de coups, que les mouches s'étaient mises après elle, et qu'elle était morte.

Il n'y a pas de caves proprement dites à la Nouvelle-Orléans, personne ne l'ignore. La nature du sol ne permet pas qu'on le creuse un peu profondément. L'esclave qui s'est servi de ce mot l'avait probablement importé de quelque autre Etat où les caves sont connues; elle l'appliquait, comme cela arrive fréquemment, à un endroit servant aux usages ordinaires des caves.

Cette même sœur, pendant son séjour dans la même ville, entendait souvent sortir de la maison voisine les gémissements d'un enfant malade, et les reproches violents qu'adressait à la mère du pauvre petit , en l'accablant de mauvais traitements, sa maîtresse furieuse. Ces scènes, qui se renouvelaient pour ainsi dire à toute heure, l'avaient profondément émue. Un matin, elle rencontra la mère qui paraissait abattue et minée par la plus vive douleur. « Qu'a donc votre enfant? > lui demanda-t-elle. « J'ai eu la fièvre, répondit la malheureuse mère, et mon lait s'est passé ; depuis ce temps-là ma maîtresse a pris mon enfant en aversion. Elle ne veut pas me permettre d'acheter du lait pour le nourrir. J'ai essayé de lui faire manger les aliments grossiers que l'on me donne, mais son petit estomac les repousse; il ne fait que crier et il dépérit à vue d'œil. » A l'appui de ces paroles, elle alla chercher son enfant pour le montrer à ma sœur; c'était un véritable squelette. Ma sœur le porta à l'une de ses amies qui, accouchée tout récemment, se plaignait d'une trop grande abondance de lait ; elle la supplia de le nourrir. Cette dame fut si touchée de l'état de ce petit être affamé qu'elle lui donna aussitôt le sein. L'enfant s'en saisit avec une avidité qui prouvait combien il avait souflert; mais il était trop épuisé. Ce secours tardif ne put que prolonger ses souflrances de quelques jaurs. Malgré tous les soins qui lui furent prodigués, il ne tarda pas à

rendre le dernier soupir. Ce fait ne proiive-t-il pas, comme tant d'autres, que l'intérêt du propriétaire ne saurait garantir l'esclave contre les mauvais traitements de son maître.

Quand les esclaves achetés par Legree remontent la rivière Rouge (cli. XXXI), la mulâtresse enfermée avec Emmeline lui raconte son histoire.

— Mon maître se nommait Ellis... il demeurait dans la rue de la Levée... peut-être avez-vous vu sa maison?...

— Etait-il bon pour vous? dit Emmeline.

— Oui... assez... tant qu'il se porta bien... Mais il fut malade pendant plus de six mois... et il devint terriblement diflicile... Il ne laissait reposer personne ni jour ni nuit... Il étaitsi curieux (^) qu'on ne pouvait plus le contenter... Sa méchanceté augmentait de jour en jour... Il m'obligea de le veiller pendant la nuit... Je fus bientôt tellement fatiguée que je ne pouvais pas rester éveillée... Un soir que je m'endormis... Seigneur, mon Dieu!... ilme dittoutes sortes d'injures, et il me menaça de me vendre au maître le plus méchant qu'il pourrait rencontrer... et pourtant une autre fois il m'avait promis ma liberté quand il aurait cessé de vivre.

Un fait analogue est venu à ma connaissance de la manière suivante. Une famille quarteronne, affranchie par testament, s'était établie sur les Walnut- Hills, près de la maison que j'habitais, et ses enfants avaient été admis à l'école de ma famille. Ils amenaient avec eux un petit quarteron de quatre à cinq ans , dont la physionomie languissante et l'air abattu excitèrent nos sympathies. L'histoire de ce pauvre enfant était des plus tristes. Sa mère avait soigné son maître, jour et nuit, pendant une longue et douloureuse maladie dont il mourut. Une pensée consolante l'aidait à remplir ce devoir, lui donnait la force de soutenir ces fatigues : sa liberté lui avait été promise ; la mort de son maître devait l'affranchir. Une nuit, cependant, elle était si exténuée qu'elle s'endormit. Son maître ne put pas la réveiller. Le lendemain , après lui avoir adressé de violents reproches, il changea ses dispositions dernières, et il la vendit à un homme signalé, vingt heues à la ronde, comme un maître cruel. Cette vent(î ne devait avoir son effet que lorsqu'il aurait rendu le dernier soupir.

Il ne tarda point à mourir; mais elle ne put pas faire révoquer la sentence rendue contre elle. Tout ce qu'ehe obtint, c'est que son enfant ne partage-

0) Les nègres se servent de cette épilliète pour di'signer les maîtres qu'ils n'aiment pas.

rait pas son triste sort, et qu'il serait donné à la famille quarteronne qui l'avait amené avec elle dans un Etat libre.

Cette histoire, je me rappelle l'avoir entendu raconter et commenter par des nègres affranchis. L'esclavage engendre de singulières habitudes. Quand des esclaves parlent entre eux d'un crime commis par des maîtres, ils emploient toujours des termes respectueux. Leur ironie, qui a quelque chose de grave et de solennel , ne se laisse deviner qu'à de certaines manières difficiles à décrire. Le récit achevé, j'avais exprimé mon indignation en termes peu mesurés. Un des nègres , le plus vieux , dit alors avec gravité :

— Cet homme devait être un grand chrétien!

— Ce n'est pas mon opinion! m'écriai-je vivement.

— Il est parti pour la Gloire... reprit un autre. Et un troisième fit une remarque analogue.

— Vous vous trompez sans doute, répliquai-je ; bien des gens que Ton croit dans le ciel n'y sont point allés.

A ces mots, un singulier sourire d'approbation cruelle passa sur les visages de tous mes auditeurs; mais les commentaires prirent fin. Cet incident m'est souvent revenu à la mémoire. Il montre à quels dangers la possession du pouvoir absolu expose l'âme du maître. Un homme juste et humain, quand il se porte bien , devient parfois injuste , exigeant , cruel , s'il tombe malade ; il se laisse entraîner par ses passions déchaînées aux excès les plus répréhensibles ; car ni la loi , ni l'opinion pubHque n'imposent de limites à son autorité , et il meurt accablé sous le poids de ces terribles paroles : * Si vous ne par- » donnez pas leurs fautes à vos semblables, votre Père ne vous pardonnera pas » les vôtres. »

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