‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 15 sur 82 · RÉCOLTE DU COTON · texte numérisé non relu

RÉCOLTE DU COTON

Un citoyen de ce district, le major H.-W. Part, nous envoie la lettre suivante, que nous nous empressons d'insérer, car elle contient des faits curieux sur la récolte du coton. Jamais nous n'avions été à même de constater dans nos colonnes des résultats aussi satisfaisants. — les éditeurs.

Broad River, 12 octobre 1852.

« Désirant, Messieurs, contribuer pour ma part à la variété devotre feuille (pourvu toutefois que ma communication vous agrée), je vous envoie le chiffre de la quantité de coton que je suis parvenu à récolter en un jour sur ma plantation. Vingtdeux individus, — des femmes, des enfants et seulement deux hommes, — m'ont épluché, entre le matin et le soir, 4,880 livres de coton, et ce résultat extraordinaire, je l'ai obtenu, non pas avec des travailleurs d'élite, mais avec le rebut (fag-en) demes nègres, les plus vahdes étant alors occupés à d'autres travaux. Le maximum a été, pour quelques-uns, de 350 livres. Un esclave m'a épluché, en sept jours et demi ( le dimanche excepté), en travaillant onze heures par jour, 1,900 livres de coton. Si l'un de mes confrères obtient un plus brillant résultat, dans le même espace de temps et pendant la chaleur du jour... je ferai une autre expérience.

» James Steward. »

Après avoir lu le récit de cet exploit pubhé avec tant de naïveté par M. James Steward, et loué si complaisamment par l'éditeur du Fair^e/^^ Flerald^ne croirat-on pas , sans autres preuves , que le bourreau de l'oncle Tom imposait à ses esclaves un travail forcé?

Tout ce qui concerne les cases des esclaves , leur nourriture , leur entretien, n'est pas moins vrai. L'auteur n'a rien inventé, rien exagéré. La plantation de Legree n'est point une exception. Depuis longtemps déjà , M. Weld avait démontré qu'en général les maîtres ne prenaient aucun soin de l'habitation de leurs esclaves. Les faits suivants , empruntés à r Esclavage tel qu'il est y étaient incontestables , au moins avant 1838 :

« M. StephenE. Maltby, Skaneateles (New- York), qui a vécu dans l'Alabama, témoigne :

— Les huttes où les esclaves passaient la nuit ne contenaient généralement qu une pièce et n'avaient pas de plancher.

» M. George A. Avery, membre de la quatrième église presbytérienne, Rochester (New- York) : — Parmi toutes les cases de nègres que j'ai vues en Virginie , je ne puis m'en rappeler une qui ait eu d'autre plancher que la terre; je n'y ai jamais découvert quoi que ce fût qu'un journalier ou un artisan du Nord, blanc ou de couleur, eût appelé un lit, ni une seule cloison qui séparât les deux sexes.

» Wilham Ladd, esq. , Minot (Maine), président de la Société américaine de la Paix , autrefois propriétaire d'esclaves dans la Floride : — Les habitations des esclaves étaient des huttes de palmier qu'ils se construisaient eux-mêmes avec des branches d'arbres et des pieux, et qu'ils couvraient en feuilles de palmier quand ils avaient achevé leur tâche quotidienne, ou bien pendant les dimanches. Ces huttes n'avaient ni plancher ni cloison] seulement, les nègres de la Guinée y bâtissaient une espèce de petite chapelle pour y placer leurs dieux domestiques.

» Le révérend Joseph M. Sadd, pasteur de l'église presbytérienne, Castde, comté Greene (New-York), qui habitait le Missouri de 1832 à 1837 : — Les esclaves vivent généralement dans de misérables huttes qui n'ont pas de plancher; ils n'ont qu'une seule pièce où les deux sexes sont mêlés comme du bétail.

» M. George W. Westgate, membre de l'église congrégationnelle de Quincy (Illinois) , qui a passé plusieurs années dans les Etats à esclaves : — Sur les anciennes plantations les cases des nègres sont construites avec de mauvaises planches qui les abritent à peine contre le vent et les pluies; longues de huit à dix pieds , larges de dix à douze pieds , elles n'ont que six ou huit pieds de hauteur. On y fait quelquefois un trou pour servir de croisée, mais on ne bouche jamais cette ouverture ni par un châssis, ni par une vitre.

» Reuben Macy, de Hudson (New- York), membre de la Société religieuse des Amis, qui a habité la Caroline du Sud en 1818-1819: — Les habitations des esclaves , grossièrement construites et d'environ quatorze pieds carrés , ne se composaient que d'une seule pièce, sans plancher ni cheminée, avec un trou dans le toit pour laisser échapper la fumée.

» Le révérend John Rankin, natif du Tenessee : — Quand les esclaves se retirent dans leurs misérables huttes pour y passer la nuit , ils ne sauraient se reposer un peu complètement de leurs fatigues. Ils couchent sur le sol humide

et froid sans aucune couverticre, et grelottent tont le temps qu'il sommeillent. »

Ces extraits , — il nous serait facile aussi de les multiplier, — ne sont-ils pas suffisants? Est-il, en vérité, besoin de citer encore le passage suivant de Y Instruction religieuse des nègres , cet ouvrage du révérend C. G. Jones dont il a déjà été parlé, et qui a pour but de démontrer que les maîtres éclairés et chrétiens de la Géorgie s'occupent utilement d'améliorer le sort de leurs nègres?

« En général, les esclaves mènent une vie misérable; la plupart de leurs habitations sont petites, basses, enfumées, malpropres, à peine meublées. Sur quelques plantations , il est vrai , on leur a construit de véritables maisons , bien couvertes et bien closes, suffisamment larges et comfortables , proprement badigeonnées...»

Admettons-le avec M. Jones, les maîtres humains, éclairés et chrétiens, s'occupent utilement d'améliorer le sort de leurs esclaves. Mais le nombre est si grand de ceux qui ne réunissent pas ces conditions nécessaires , et de pareilles amélorations sont tellement improductives, qu'elles restent encore une exception fort rare, au lieu de devenir une règle à peu près générale.

Un des amis de l'auteur, qui a visité tout récemment la Géorgie , lui écrivait le mois dernier :

« Sur la longue ligne de plantations de riz et de coton qui s'étend le long du chemin de fer de Savannah à cette ville , les quartiers de nègres contiennent à peine une hutte qu'un fermier du Nord pût regarder comme un abri suffisant pour ses bestiaux. Toutes leurs cases sont bâties avec des pieux mal joints, et ouvertes par conséquent à la pluie et au vent; aucune n'a une seule fenêtre vitrée; la même cheminée de boue sert à chaque groupe de quatre ou huit cases , et cependant nos compagnons de voyage s'étonnaient fort tranquillement, causant entre eux, que les nègres fussent « si étrangement incapables « de supporter le froid. »

Le révérend Horace Moulton , qui habita pendant cinq années la Géorgie , de 1817 à 1824, a puWié une description de ce pays qui prouve qu'au moins dans cet Etat, le présent ressemble beaucoup au passé. * Les huttes des esclaves, dit-il, sont tout ce que l'on peut voir de moins habitable... bâties avec des poteaux mal joints, pour la plupart sans aucune charpente, elles n'ont ni poêle, ni cheminée; la fumée s'échappe par une ouverture pratiquée, soit dans la toiture, soit dans une des cloisons...»

Pendant son séjour dans le Sud, M. Moulton s'occupa d'affaires qui Tobligèrcnt à visiter souvent diverses plantations; plus d'une fois môme il eut à surveiller un certain nombre d'esclaves. Il a donc bien vu , bien observé luimême ce qu'il raconte. Du reste, rien qu'à lire ses descriptions, on sent qu'elles doivent être complètement vraies : elles sont trop simples pour avoir été inventées, ou mê:i:e exagérées. Il va nous apprendre, maintenant, comment les esclaves étaient nourris et traités à cette époque :

' Partout où je suis allé, dit-il, les maîtres, — c'était une coutume générale , — donnaient à chacun de leurs esclaves, — quel que fût leur sexe, — un peck (*) de blé par semaine pour sa nourriture. Le boisseau de blé ne valait alors que 50 cents : la nourriture de chaque esclave revenait donc à 12 cents et demi par semaine.

» Or, pendant mon séjour dans le Sud, je dépensais en moyenne un dollar par jour pour ma nourriture, — soit la valeur de quatorze boisseaux de blé par semaine. — Ainsi, ma dépense égalait celle de quarante-six esclaves.

> Les bons comme les mauvais maîtres ne donnent pas autre chose à leurs nègres, sur les plantations qui avoisinent Savannah. Une fois pourtant, un planteur, avec lequel j'étais en relations d'affaires, désirant, avant mon départ, obtenir le plus de travail possible de ses esclaves (il en avait environ cinquante) leur acheta, une ou deux fois par semaine, une tète de bœuf, dont ils firent une espèce de soupe, dans une vaste chaudière en fer. A l'heure du repas , ils vinrent tous se grouper autour de la marmite pour se tremper une soupe avec leur hominy, ou gâteau de blé. Ce fut un véritable régal. Pendant que je travaillais pour lui , cet homme permit à ses nègres de faire deux repas par jour. Il me promit un chapeau de castor et le plus bel habillement qu'il pourrait se procurer à la ville, si, avant de retourner dans le Nord, je parvenais à lui faire faire l'ouvrage qu'il me demandait. Il me donna, en conséquence, pleine liberté sur ses esclaves. On peut constater par là combien les contremaîtres ou commandeurs sont parfois tentés d'exiger des pauvres esclaves tout le travail qui est humainement possible.

» Ce régime était une exception à la règle générale. Sur toutes les autres plantations où j'ai travaillé et que j'ai visitées, les esclaves ne reçoivent de leurs maîtres rien que du blé, ou l'équivalent, soit en pommes de terre, soit en riz, et ils ne sont jamais autorisés à faire jo/ws d'un repas par jour...

(') Mesure de 9,0869 Utoes

Tous les matins, de bonne heure, le commandeur soufflait dans une corne. A ce sig-nal, tous les esclaves devaient se lever et se rendre à l'ouvrage. Ils travaillaient, sans se reposer, jusqu'à onze heures environ. Alors, au son de la cloche, ils cessaient leur besogne commencée, se rendaient dans leurs cases, y allumaient du feu, faisaient cuire leur farine en hominy, ou gâteau, mangeaient ce hominy, et, dès que le signal retentissait de nouveau, ils allaient reprendre leur tâche, qui se prolongeait jusqu'à la nuit, ou jusqu'à ce qu'elle fût terminée. Quelques-uns d'entre eux faisaient cuire leur déjeuner dans les champs, tout en travaillant. Chaque esclave doit moudre sa ration de blé, avec un moulin à bras , le soir , quand sa tâche est terminée. Il y a généralement un moulin à bras sur chaque plantation, pour l'usage particulier des esclaves,

» Certains planteurs ne récoltent pas de blé ; d'autres vendent celui qu'ils récoltent. Dans ces deuK cas, au lieu d'un peek de blé, ils distribuent à leurs esclaves un peck de riz ou de patate sucrée ; mais ceux-ci préfèrent de beaucoup le riz, qui les nourrit mieux.» (L'Esclavage tel qitil est, p. 18.)

Ces faits sont, du reste, confirmés par de nombreux témoignages. «La quantité ordinaire du blé distribué aux esclaves est unpeck par semaine, » disait, dans son discours au presbytère de la Géorgie (1833), un propriétaire d'esclaves qui s'est toujours efforcé d'améhorer leur sort physique, intellectuel et moral, M. Thomas Clay. Le capitaine William Ladd, de Minot (Maine), qui a possédé des esclaves dans la Floride, va même plus loin: « La pitance quotidienne des nègres qui travaillaient toute la journée était d'un quart (*) de blé par jour, ce qui donnait, par semaine, unpeck moins un quart; on y ajoutait un peu de sel ; les bons maîtres donnaient un peck de blé par semaine. »

Une loi de la Caroline du Sud impose aux maîtres « l'obligation de donner à leurs esclaves un quart de blé par jour, ce qui est un peu moins qu'un peck par semaine. » Ceux d'entre eux qui donnaient un peck par semaine avaient donc la générosité de dépasser les prescriptions de la loi.

Ce qui serait vrai partout paraîtra plus probable encore dans la contrée des Etats-Unis où se passe l'action principale de la Case de l'oncle Tom; car les Etats du Sud ne produisent pas les denrées alimentaires que consomment les esclaves. Toutes ces denrées doivent y être importées des Etats du Nord.

A quelles tentations ne se trouvent donc pas exposés dans certaines circonstances les maîtres ou les commandeurs, par exemple, quand la rareté de

(') Mesure de litre 1,135864.

l'argent, des embarras financiers , le haut prix des denrées, et tant d'autres causes de nature à exercer sur eux une grande influence, les sollicitent incessamment à diminuer la ration ordinaire des esclaves !

A l'époque où se discutait encore la question de savoir si l'Etat du Missouri serait admis au nombre des Etats à esclaves , cette mesure , comme toutes celles qui ont pu contribuer au développement de cet horrible système, n'avait, au dire de ses défenseurs, d'autre but que le bien-être des nègres : l'humanité seule l'avait inspirée. M. Alexander Smith s'exprimait en ces termes dans son discours du 21 janvier 1820 :

« En confinant les esclaves dans les États du Sud , dont les productions sont exportées, et qui importent le pain et la viande, vous les vouez à la disette et à la faim. On vous propose de les enfermer dans les pays où ils sont insuffisamment nourris.» (L'Esclavage tel qu'il est, p. 28.)

M. AsaA. Stone, étudiant en théologie, qui a habité, en 1834-35, les environs de Natchez (Mississipi), constate de son côté que, sur toutes les plantations, les nègres souffrent plus ou moins de la faim à certaines époques de l'année. « Ils sont absolument affamés, dit-il fin a condition of utter famishment).^ Enfin, M. Tobias Baudinot, Saint-Albans (Ohio), membre de l'Église méthodiste, qui a navigué quelques années sur le JMississipi, déclare que, dans les contrées rapprochées du fleuve, les esclaves étaient à demi morts de faim. * Quand les bateaux s'arrêtent la nuit, ils sont constamment abordés par des esclaves qui mendient quelque chose à manger. »

En résumé , si un certain nombre de maîtres ont fait les efforts les plus louables pour améliorer la condition de leurs esclaves , — nous le reconnaissons franchement et avec bonheur, — nous ne pouvons nous empêcher de craindre que bien des plantations ne ressemblent à celle de Legree. Toutefois, comme nous ne voulons pas être soupçonnée de taire aucun fait de nature à jeter un rayon de lumière sur la question , nous inscrirons ici le passage suivant des Voyages dans le Sud-Ouest. Les faits rapportés par le spirituel professeur Ingraham doivent-ils être considérés comme des cas exceptionnels , ou se reproduisent-ils journellement dans tous les Etats à esclaves? Le bon sens du lecteur en décidera. Quelle que soit son opinion, voici les anecdotes du professeur.

— Que voulez-vous donc faire d'une si grande quantité de tabac? demandait un gentleman, — je tiens le fait de lui-même, — à un planteur qu'il

était venu visiter, et qui donnait devant lui, à son charretier, l'ordre d'aller charger deux barils de tabac au débarcadère.

— Je l'achète pour mes nègres; c'est un plaisir bien innocent que je suis heureux de leur procurer.

— Pourquoi voulez-vous acheter à vos nègres des bois de lit à colonnes élevées? disait à un propriétaire un gentleman du Nord, en se promenant dans un beau village destiné à des esclaves, que l'on construisait sur une plantation près de Natchez.

— Pour qu'ils puissent plus facilement y suspendre leurs moustiquaires.

— Maître , je voudrais bien avoir une petite galerie devant ma case.

— Pourquoi donc, Pierre?

— Parce que, voyez-vous, maître, le soleil est trop chaud de ce côté (singulière raison pour un nègre), et quand il pleut, nous ne pouvons pas laisser la porte ouverte.

— C'est bien : quand un charpentier aura un peu de temps à lui , il vous en fera une.

Quelques semaines après, je retournai sur cette plantation, et, passant à cheval devant les cases, un dimanche matin, je vis Pierre, sa femme, ses enfants et son vieux père, qui se chauffaient au soleil sous la nouvelle galerie.

— Maîtresse , vous m'avez promis un cadeau de Noël.

— Eh bien , Jane , je vous donne cette robe de calicot.

— Elle est fort joHe, maîtresse, répondit Jane en la contemplant à distance sans la toucher, mais je préférerais de la mousseline , si cela vous était égal ; celle saison , la mousseline est plus de mode.

— En ce cas, Jane, revenez demain, vous aurez une robe de mousseline. »

Loin de nous la pensée de discuter la vérité de ces anecdotes; tous ces faits se sont bien réellement passés tels que M. Ingraham les raconte, nous en sommes convaincue; mais en quoi diminuent-ils l'importance de ceux que nous avions déjà rapportés? — D'ailleurs, sur certaines plantations, le nombre total des nègres varie de cinq cents à sept cents, sans y comprendre les enfants; or, nous le demandons, ces petites faveurs, — tabac, bois de lit à colonnes élevées, verandahs, et robes de mousselines, — peuvent-elles être générales?

Quoi qu'il en soit, c'est pour nous un véritable bonheur de terminer un si triste chapitre par quelques faits plus consolants.

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