LES QUAKERS
L'esquisse que trace l'auteur du caractère des quakers est le résultat de ses observations personnelles. Il y a plusieurs colonies de quakers dans l'Ohio.
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Elle n'a rien exag'éré, ni dans leur manière de vivre, ni dans la nature de leurs sentiments.
Ces établissements ont toujours été un lieu de reluire pour les esclaves opprimés et mis hors la loi. Rachel Halliday vivait réellement à l'époque où l'auteur écrivit son roman. Elle est maintenant au ciel.
On a vu plus d'un membre de cette secte s'exposer , avec autant de calme que Siméon Halliday , à l'amende et à la prison, par amour pour Dieu et pour l'humanité.
En écrivant , l'auteur avait devant les yeux le procès qu'eut à soutenir Thomas Garret, de Wilmington (Delaware), pour avoir loué une voiture destinée à transporter une négresse et ses quatre enfants de la prison de Newcastle à Wilmington , c'est-à-dire à une distance de cinq miles.
John Garret nous avait fait lui-même connaître tous les détails de son aventure dans une lettre dont voici quelques extraits.
Wilmington (Delaware), le 18e jour du 1er mois, 1851
« Ma chère amie Harriet Beecher Stowe , — Charles K. Whipple, de Boston, m'a transmis ta requête tendant à avoir de moi un récit authentique et circonstancié des désagréments et des pertes que j'ai eus à subir, ainsi que plusieurs de mes amis , pour avoir aidé des esclaves fugitifs. Tu veux , m'a-t-il dit , publier ces faits , si tu crois qu'ils en valent la peine , dans un ouvrage dont tu t'occupes en ce moment. Les voici. Publie-les , si tu juges utile qu'ils soient connus , et dans ce cas-là seulement.
»Dans le courant du douzième mois de l'an 1846, une famille composée de Samuel Hawkins, homme libre, d'Emmeline, sa femme, et de six enfants, que l'on a prouvéj depuis, être esclaves , vient s'arrêter à la porte d'un de nos amis appelé John Hunn, demeurant près de Middleton (Delaware). C'était le soir. Ils demandaient à manger et un logement pour la nuit. Quelques voisins de Hunn, partisans de l'esclavage , les avaient aperçus : ils vinrent avec un constable pour les prendre et les mener devant le magistrat. Hunn n'y fit aucune résistance. Le magistrat les dirigea sur la prison de Newcastle, oii ils arrivèrent, le 7, à une heure du matin.
Le shériff et sa tille , qui sont d'excellentes gens , demandèrent à Hawkins et à sa femme les détails de leur affaire. Après quoi la fille du shériff écrivit
à une dame d'ici de me prier d'aller à Newcastle pour examiner la chose, son père et elle étant convaincus que la majeure partie des prisonniers, sinon la totalité, étaient réellement des hommes libres. J'allai à Newcastle le lendemain. Je vis ces pauvres gens dans le parloir, avec le shériff, et je conclus avec lui que le père, la mère et les quatre enfants les plus jeunes avaient le droit de réclamer leur liberté. J'obtins du shériff qu'il me montrât le mandat de dépôt du magistrat de Middleton : il n'était pas en régie. J'en fis une copie que je portai chez un homme de loi. Celui-ci fut de mon avis. Il me conseilla de me rendre le lendemain matin à Newcastle, et de réclamer toute la famille devant le juge Booth , alors chief justice de l'Etat, en vertu de Yhabeas corpus. Samuel Hawkins et sa femme déclarèrent que leurs deux premiers enfants appartenaient à un certain Charles Glaudin , du comté de la Reine Anne , dans le Maryland ; qu'après leur naissance, leur mère avait été affranchie par Elisabeth ïurner, du même comté, sa maîtresse; qu'elle en avait obtenu la permission d'aller, à vingt miles de là , vivre avec son mari ; que depuis cette époque ses quatre derniers enfants étaient venus au monde ; que , pendant les onze ou douze ans qui avaient suivi , son ancienne maîtresse n'avait pas contribué d'un seul dollar à l'entretien de la famille , et n'était jamais venue les voir. Après avoir examiné le mandat de dépôt, et entendu mon attorney (procureur) , le juge les mit tous en liberté. Le temps était humide et froid : un des enfants, âgé de trois ans, avait une tumeur blanche et ne pouvait faire un pas ; le dernier n'avait que onze mois, et tétait encore. Les parens désirant se rendre tout de suite à Wilmington , je demandai au juge si je pouvais, sans inconvénient, louer pour eux quelques moyens de transport. Il me répondit, en présence du shériff et de mon aitorney, qu'il n'y voyait rien à dire. Sur cette réponse, je priai le shériff de me procurer une voiture. >
Toute la famille s'échappa. Mais John Hunn et John Garret furent mis en jugement , pour avoir obéi au précepte contenu dans ces paroles du Christ : * J'étais étranger, et vous m'avez recueilli; j'étais malade, j'étais en prison, et » vous m'avez secouru. » John Hunn fut condamné à 2,500 dollars d'amende, et John Garret à 5,400. Sur cette somme, l'amende n'était réellement que do 3,500 dollars, et le reste représentait la valeur des esclaves. Nos frères d'Europe verront par là qu'il en coûte chez nous, comme chez eux , pour suivre la loi du Christ.
Après avoir entendu sa sentence, John Garret se leva d'un air calme, et de-
manda la permission d'adresser quelques mots à la cour et à rassistance. ïl l'obtint, et voici quelques passages de son discours :
« J'ai quelques paroles à dire à la cour, au jury et aux demandeurs... Quand vous serez rentrés dans vos familles, vous aurez le temps de réfléchir sur ce qui vient de se passer, et, je l'espère, vous serez tous d'avis que la loi des Etats-Unis, telle que notre vénérable juge nous l'a expliquée, est cruelle, oppressive, et doit être réformée. >
Après avoir établi qu'il n'avait aucune raison de croire que les fugitifs fussent des esclaves, et avoir rappelé que le juge les avait élargis, il ajouta :
« Je les aurais cru tous esclaves, que ma conduite eût été la même. Pour ne pas aider ces pauvres gens, par tous les moyens légaux dont je pouvais disposer , à passer de l'état de biens meubles à l'état d'hommes , il aurait fallu que je fisse violence à ma conscience.
» On m'appelle aholitionniste. Ce nom, dont on veut faire une injure, j'ai toujours été fier qu'on me jugeât digne de le porter. Voilà vingt-cinq ans que je me suis dévoué à la cause de cette race dédaignée et opprimée. Cette cause vaut bien que l'on souffre pour elle ! Le grand nombre de mes occupations m'a seul empêché jusqu'ici de lui consacrer plus de temps. Mais , aujourd'hui que le soin de mes affaires m'absorbe moins, je prends à la face de cette assemblée l'engagement d'user de tous les moyens légaux et honorables pour alléger le fardeau qui écrase ces infortunés. Tant que j'aurai de la santé, tant qu'il restera un esclave sur le sol de l'Etat de la Delaware, que j'ai adopté pour ma patrie, je ne négligerai rien pour briser les chaînes de cet opprimé.
» Après mûre réflexion, je crois pouvoir affirmer que votre verdict contre John Hunn et contre moi ne saurait manquer d'appeler bientôt, sur cet abominable fléau de l'esclavage, les méditations d'un grand nombre d'habitants de ce pays, lesquels n'y avaient pas encore suffisamment pensé. Du Maine au Texas, et jusqu'aux extrémités de l'Ouest, le compte-rendu de mon procès va remphr tous les journaux; quel effet produira-t-il? Je ne doute pas qu'il n'ajoute des centaines, des milliers de soldats à l'armée aholitionniste. Votre sentence nous cause un grand tort immédiat, mais elle fera faire un pas immense à la cause de l'émancipation dans ce pays qui se vante d'être libre, pendant qu'au Midi toute une race d'hommes est dans les fers, pendant qu'au Nord les blancs eux-mêmes se voient comme enchaînés aux caprices et aux coupables intérêts des tyrans du Sud..
John Garret ajoute, dans sa lettre, qu'après sa harangue, un jeune homme qui avait rempli les fonctions de juré traversa la salle, lui prit la main, et lui dit : « Vieillard, vous m'avez convaincu. Je suis venu avec de violents préjugés contre vous; mais je reconnais avoir contribué à vous faire une injustice.»
Tels furent le calme et la simplicité avec lesquels ce quaker a confessé le Christ devant les hommes. Le Christ a dit : « Quiconque rougira de moi et de mes paroles, le Fils de l'Homme rougira aussi de lui. » De notre temps, on ne rougit point du Christ; mais beaucoup rougissent de ses paroles. Ils s'en souviendront au jour du Jugement, car «le ciel et la terre passeront, mais ses paroles ne passeront pas. »
Voici un autre exemple du même genre, mais beaucoup plus affligeant.
Richard Dillingham était fils d'un quaker très-respectable du comté de Morrow, dans l'Ohio. Sa pieuse mère l'éleva dans la doctrine de saint Jean, qui ne sépare point l'amour des hommes de l'amour de Dieu. Elle l'avait imbu des principes contenus dans ces passages : « Nous jugeons que Dieu nous a aimés parce qu'il a donné sa vie pour nous : nous devons de même donner notre vie pour nos frères. — Celui qui, possédant les biens de ce monde, se montre sans pitié pour son frère qui est dans le besoin , celui-là peut-il dire que l'amour de Dieu habite en lui? — Mes enfants, n'aimons pas seulement en paroles, mais en fait et en vérité. »
Fidèle à ces précepte^, on vit Richard Dillingham, dès sa jeunesse, enseigner à Cincinnati les hommes de couleur , les visiter dans les prisons , faire enfin tout ce qui dépendait de lui pour * aimer en fait et en vérité. »
Quelques-uns de ces hommes de couleur avaient des amis qui étaient esclaves à Nashville, dans le Tennessee. Leur histoire inspira un vif intérêt à Richard, si bien que, dans un voyage au Tennessee, il essaya de faire échapper quelques-uns de ces infortunés , et fut pris en flagrant défit. On le mit en prison comme wleiw d'esclaves; c'est le terme usité en pareil cas.
Deux lettres écrites par Richard Dillingham, pendant le mois de décembre 1 84-9 , dans la prison de Nashville , donnent de longs détails sur les circonstances de son arrestation. Nous nous bornons à extraire quelques passages de la seconde :
«Cher frère, je ne me (laite pas d'échapper à la condamnation. Mais ne crois pas (|ue je juanquc de consolations dans mon malheur. Ma conscience est
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pure devant Dieu. Une bonne conscience fait traverser les jours d'épreuve avec courage, et même avec joie. Ce ([ui m'afflige le plus, c'est l'idée du chagrin et de l'inquiétude de ceux qui m'aiment. A cela près , cher frère , je t'assure que ma position n'est pas des plus douloureuses. Je vois sans effroi le sort qui m'attend : chacun n'a-t-il pas ses peines dans cette vallée de larmes? Mon espoir ne s'arrèie point à ce monde , et les promesses du Sauveur sont pour moi une source de consolation qui ne tarira point.
» Ce qui me blesse le plus, c'est le langage profane et vulgaire, c'est le mauvais caractère de deux ou trois de mes compagnons de captivité. Ils sont cependant pohs avec moi , et pleins d'égards : ma manière d'être avec eux les y contraint. Si je suis destiné à passer huit ou dix ans au pénitencier, je subirai mon arrêt, je l'espère, sans verser une larme. Gela ne m'est pas encore arrivé; pourtant je suis loin d'être insensible.
» Ma caution a été fixée à 7 000 dollars. Si quelqu'un consentait à me cautionner, il pourrait compter sur mon exactitude à me présenter devant les juges, à moins toutefois qu'il ne fût riche , et qu'il n'aimât mieux perdre cette somme que de me voir condamner; car, bien qu'en prison, je suis toujours Richard, et je ne m'écarterai jamais du chemin de la justice et de l'honneur. C'est à cause de ma fidélité à ces principes que je suis ici. Le jour de mon arrestation, j'aurais pu, à un certain moment, m'échapper. Mais on aurait voulu contraindre les personnes qui avaient été arrêtées avec moi de déclarer qui j'étais ; elles auraient été exposées à de grandes rigueurs , peut-être même à la mort ; et ^ comment ces pauvres gens auraient-ils pu dire ce qu'il ne savaient pas? Non! je ne permettrai jamais que personne souffre à cause de moi! Je suis en prison; mais ceux qu'on avait arrêtés avec moi en sont sortis, et j'espère qu'ils n'ont pas été fouettés. J'aurai seul à répondre de cette affaire devant la justice de l'Etat de Tennessee. »
Richard était engagé avec une jeune dame, aimable et douée de qualités distinguées. Il lui écrivit :
« 0 très-chère! peux-tu me blâmer? peux -tu appeler crime ce que j'ai fait? Si j'avais délivré, ou tenté de déhvrer d'une captivité cruelle ton père, ta mère, ton frère, ta sœur, ou même quelqu'un de tes amis, appellerais-tu cela un crime? Ah! si tu avais pu voir tout ce que j'ai vu, si tu avais pu entendre ce que j'ai entendu, au lieu de me censurer, tu sympathiserais avec moi. Songe à toutes les soull'rances, à toutes h.'s humiliations de cette race opprimée, à qui
lU LA CLEF DE LA CASE
la natur-e a donné des sentiments aussi nobles qu'à la race anglo-saxonne, et à qui l'on a ravi la liberté , ce bien céleste ! Songe que des milliers de créaturcs bumaines trament une vie bien plus misérable que ne sera la mienne , alors même qu'on me mettrait pour dix ans au pénitencier, et mon sort ne t'inspirera plus autant d'borreur. »
Il lui dit, dans une autre lettre:
« Quoique l'on me persécute toujours avec autant d'acharnement, je ne permettrai pas que ma juste indignation dégénère jamais en désirs de vengeance; car il viendra un moment où nos sentiments les plus secrets seront dévoilés en la présence de celui qui a dit : » C'est à moi que la vengeance appartient. » Oui, mon cœur sera toujours embrasé d'amour pour les pauvres mortels, que chaque jour rapproche comme moi du terme inévitable : — la tombe, et le Jugement.
» Peut-être trouveras-tu quelque consolation à penser que les citoyens les plus recommandables du pays où je suis éprouvent pour moi une vive sympathie, qui pourra, jusqu'à un certain point, tourner à mon profit. Songe d'ailleurs que j'ai tiré de mon malheur d'excellents enseignements, qui, je l'espère, mie serviront pour ce monde et pour l'autre. Que cette considération te soutienne, comme .elle soutiendra mes chers parents dans leur affliction; car c'est à mon bonheur éternel qu'ils tiennent par-dessus toutes choses. »
Il écrivait encore à la même personne :
« Depuis ma dernière lettre , j'ai eu à soutenir un violent combat. Mais la justice a triomphé dans mon âme, et j'espère que c'est pour toujours. Un homme avec qui j'ai fait connaissance depuis que je suis en prison m'a offert de fournir caution pour moi. Il consentait même à perdre son argent, et m'engageait à faire défaut. Il désirait très-vivement que j'acceptasse sa proposition. Mais il tenait les fonds , qu'il voulait employer ainsi, d'une personne qui les avait acquis par des moyens peu honorables. J'ai refusé , en lui donnant mes raisons. Mon attorney, à qui j'ai exposé la chose, sans lui dire de qui venait la proposition, approuve le parti que j'ai pris. On m'a offert aussi une scie, des hmcs, et d'autres outils, à l'aide desquels je pourrais m'évadcr. J'ai également refusé. Je ne veux me tirer d'affaire par aucune voie souterra.ne. Si je sors jamais du Tennessee, j'en veux sortir la tète haute. Si je te revois jamais, je veux me présenter devant toi porteur d'une conscience pure et d'un nom sans tache. »
Le jour de son jugement vint enfin. Sa jeunesse, ses manières prévenantes, la franchise de son langage, sa politesse avec tous ceux qui l'approchaient, lui avaient fait beaucoup d'amis , et son affaire excitait un vif intérêt.
Sa mère et son oncle, Asa Williams, firent sept cent cinquante miles pour assister à l'audience. Ils apportaient un certificat très-honorable pour lui , lequel avait été rédigé par le docteur Brisbane, signé par un grand nombre de ses amis et connaissances, et contresigné officiellement par les magistrats civils. Son conseil, qui avait demandé ce certificat, le présenta à la cour. Quand on famena à la barre, sa démarche était calme, ferme, et pleine de dignité. Sa mère s'assit à côté de lui. Après le plaidoyer de Yattorncy poursuivant, et la défense prononcée par l'avocat de l'accusé, défense éloquente et pathétique, Richard se leva d'un air calme et digne ; il improvisa ce qui suit :
«Avec la permission de la cour, permission dont je suis sincèrement reconnaissant, j'ajouterai quelques mots aux observations qui ont été présentées par mon conseil. J'ai violé vos lois, je l'avoue : et pourtant j'ai la ferme confiance que je parle à des hommes de cœur, qui adouciront ma peine autant qu'ils le pourront; car je me trouve dans une position tout à fait exceptionnelle. Jamais, jusqu'ici, je n'ai été accusé d'une action malhonnête. Dès mon enfance, de bons parents, pour lesquels j'ai le plus profond respect, m'ont inspiré le goût de l'honneur et de la vertu , et je me suis toujours efforcé de mériter la confiance et l'estime de mes concitoyens. Cependant j'ai violé vos lois, et me voici devant vous, Messieurs, sur le banc des criminels; mais j'y ai été amené par mes sentiments d'humanité. Je sais qu'on m'a soupçonné d'appartenir à une association formée en vue d'actes semblables à celui dont je suis accusé. Messieurs, ce soupçon n'a aucun fondement. Je suis seul coupable, seul je dois être puni. Mes parents et mes amis n'ont participé en rien au déht dont je suis coupable : ils ne l'ont même pas connu. Mon père (*) et ma mère sont avancés en âge, et n'ont plus , selon le cours de la nature, que peu d'années à passer en ce monde. Leur vieillesse et leurs infirmités ont besoin d'aide et de protection , et, si votre conscience vous permet d'abréger la durée de mon emprisonnement, vous pouvez compter sur la reconnaissance éternelle d'un fils qui révère ses parents , sur les prières et les bénédictions de deux vieillards qui ont pour leur enfant la plus vive tendresse. »
(') Le père de Richard Dillinghani ne lui a survécu que de qiieliiiios mois.
Ce discours fit une grande impression sur l'auditoire, et l'on dit que la plupart des jurés versèrent des larmes. Après une courte délibération, ils rendirent un verdict qui emportait trois ans d'emprisonnement dans le pénitencier.
La mère de Richard Dillingham, avant de quitter Nashville, fit une visite au gouverneur, et lui demanda la grâce de son fils. Il lui donna quelques encouragements, et lui conseilla seulement de remettre sa demande à une époque plus éloignée. Quelques mois après, elle lui écrivit de nouveau à ce sujet. Mais il paraît que ce magistrat avait changé d'avis. Voici la réponse qu'elle reçut de lui :
Nashville, 29 août 1849.
«Chère Madame, — J'ai reçu votre lettre du 6 juillet, et j'y aurais répondu plus tôt si je n'eusse été absent lorsqu'elle est arrivée. Votre sollicitude pour votre fils est bien naturelle, et je serais heureux de le rendre à la liberté, si cela était en mon pouvoir. Mais sa culpabilité a été prouvée jusqu'à l'évidence; il a commis un délit attentatoire à nos droits, et qui met en péril la tranquillité du pays. On lui a appliqué le minimum de la peine. A tout prendre, je ne saurais me mêler de cette affaire, à quelque époque que ce soit, et, s'il faut être franc, je ne vois pas que la durée de sa peine puisse être abrégée. Mais le terme de mon administration est proche, et le général William Troutdale , gouverneur élu , va prendre ma place ; vous pourrez vous adresser à lui.
» Votre, etc., etc.,
»N. L. Brown.»
Le directeur du pénitencier, John Mac-Intosh , était très-mal disposé pour Richard. Il trouvait la sentence trop douce. C'était un homme sévère, et le prisonnier n'avait pas beaucoup à espérer de lui. Mais sa conduite irréprochable, et la douceur qui ne le quittait jamais, eurent bientôt changé les dispositions de ses gardiens, et en général de tous ceux qui lui voulaient du mal. Il devint, pour Mac-Intosh et quelques-uns de ses geôliers, une sorte de favori. Conformément au règlement de la prison, il ne lui était permis d'écrire qu'une fois en trois mois , et tout ce qu'il écrivait passait sous les yeux 'du directeur.
On l'avait employé d'abord comme scieur et tailleur de pierres ; mais la délicatesse de sa constitution s'accommodant mal d'un travail aussi rude, on
réleva bientôt aux fondions d'intendant de l'infirmerie. Voici une lettre où il annonce cette promotion à un de ses amis :
' Je présume que tu es déjà informé du changement opéré dans ma position. J'ai été placé à l'infirmerie du pénitencier comme intendant... Je n'ai peut-être pas tout ce qu'il faudrait pour remplir cet office, mais je ferai de mon mieux... Gela me procure l'avantage d'un bon feu et d'une chambre bien chauffée ; j'ai de plus la permission de me lever de bonne heure et de lire , ce qui est à mes yeux un grand privilège... Voilà près de neuf mois que je suis ici, et j'y en dois passer encore vingt et un. Cela me paraît bien long. Je m'efforce d'être patient; mais parfois j'ai l'esprit bien abattu. J'écarte le plus que je puis l'idée de mes amis et de la maison paternelle : ce souvenir, quand je m'y laisse aller, ne sert qu'à augmenter ma tristesse. Ce qui m'afflige le plus, c'est la pensée des peines et de l'inquiétude que je vous cause. Cessez de vous chagriner pour moi; je ne le mérite pas, et cela ne change rien à ma situation.
^A toi de cœur, comme toujours,
Il y avait plus d'un an qu'il était en prison quand le choléra sévit à Nashville. Les prisonniers n'échappèrent point au fléau. Richard passait le jour et la nuit au chevet des malades. N'écoutant que sa charité, son dévouement, il s'imposait des fatigues auxquelles sa frêle constitution , que la captivité avait encore affaiblie , ne pouvait résister longtemps.
Près du lit où gisait le malade,
En proie aux regrets, au chagrin, à la douleur,
Se tenait le jeune champion : sa voix
Chassait des âmes troublées Tangoisse et le désespou'.
Le mourant se sentait consolé,
Et ses derniers accents s'éteignaient en actions de grâces
Ce tendre et patient serviteur de Dieu et des hommes succomba enfin à tant de fatigues, et alla se reposer dans un monde où tout est amour.
L'obligation de soumettre tout ce qu'il écrivait à la surveillance du directeur de la prison, lui avait fait interrompre sa correspondance avec sa bien-aimée. Cependant il parvint à lui faire passer quelques lignes par l'intermédiaire d'un
prisonnier qui avait fini son temps. Dans cette lettre, la dernière qu'il ait écrite, il y avait celte phrase :
« Je pense à toi souvent; que dis-je? toujours. Si je cessais de penser à toi, je cesserais d'exister. »
Que penser d'un système social qui a pour conséquence de faire jeter dans une prison, confondu avec les plus grands coupables , un homme dont le seul crime est d'avoir trop aimé ses frères?