‹ La clef de la case l'Oncle TomChapitre 19 sur 82 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

l'esprit de saint-clare.

Gens du Sud contraires à l'esclavage.

La presse et le public en général, dans chaque Etat à esclaves, — du moins en tant qu'ils se sont manifestés aux gens du Nord; — ont condamné hautement les tableaux de la Case de ronde Tom. Il y aurait cependant injustice à ne pas reconnaître que, dans le Sud même , beaucoup d'hommes ont eu la loyauté d'apprécier et le courage de reconnaître les vices des institutions particulières à leur pays. La mâle indépendance que ces hommes ont montrée en face d'une opinion publique dont le despotisme, qu'elle soit ou non d'accord avec la loi, est universellement reconnu, cette indépendance doit être l'objet de nos respects. — Et c'est un grand encouragement pour nos philanthropiques efforts que l'approbation et la sympathie de pareilles âmes.

On nous permettra donc d'invoquer, non sans quelque orgueil, les témoignages rendus en notre faveur par ces gens du Sud, en qui nous devions nous attendre à ne rencontrer que des préjugés hostiles.

M. Thomas JelFerson, dans le Jefferson Inquirer , publié à Jefferson-City (Missouri), le 23 octobre 1852, reconnaît hautement notre intention de ne pas attaquer individuellement, ou comme classe, les propriétaires d'esclaves. Luimême en possède, et cependant il ne nous conteste nullement ni le droit de mettre en relief les maux de l'esclavage en tant qu'institution légale, ni celui

de chercher à améliorer le sort de l'esclave, en améliorant les dispositions de son maître; — bref il ne se sent nullement lésé par la publication de notre livre.

Le rédacteur en chef du même journal veut bien admettre qu'il n'y a dans notre livre « ni tentative pour corrompre le sens moral, ni calomnies contre une portion du peuple américain. »

Il rend hommage à la sincérité de nos intentions et à la fidélité générale de nos portraits, tout en déclarant qu'à certains égards nous avons pu employer des couleurs trop vives, et donner une idée tant soit peu exagérée, à ceux qui ne connaissent pas la vie du Sud, des misères que nous voulions dénoncer au monde.

Dans h Saint-Louis Battery {MissoViTi) y un autre écrivain, qui reconnaît avoir ouvert notre livre avec une prévention défavorable, — et qui caractérise en termes fort sévères les partisans outrés des doctrines abolitionnistes, nous absout du reproche de fanatisme, et déclare qu'en discutant ce sujet délicat nous avons fait preuve d'un jugement calme et recueilli , montrant à la fois ce que le système de l'esclavage peut avoir de bon ou de mauvais , et cela dans le véritable esprit de la bienveillance chrétienne pour l'esclave, de la charité chrétienne envers son maître.

On comprendra que nous ayons pu nous enorgueillir quelque peu en lisant, dans une lettre adressée à la New-York Evening Post^ les passages suivants, datés de la Nouvelle-Orléans, 19 juin 1852 :

« Le coloris de l'auteur est vif, mais il ne tend pas à montrer pire qu'elle n'est la position actuelle et réelle de nos esclaves. Il y a des flagellations suivies de mort; je le sais et le déclare. Je sais aussi que certains maîtres ont été forcés à regret, et dans des circonstances qui laissent intacte leur réputation d'humanité, de vendre des esclaves auxquels ils tenaient. Gomment agir autrement lorsque , entourés d'esclaves dès leur jeunesse , habitués à toutes les mollesses de la vie élégante , ils se trouvaient peu à peu dépouillés de leur avoir, et sans autre moyen que la vente des esclaves de se procurer les ressources nécessaires pour vivre?...

> Je suis moi-même propriétaire d'esclaves. Depuis longtemps ma conscience se révolte contre ce système social, — surtout depuis que j'ai pris la Bible pour critérium de mon jugement. Je me suis convaincu, en la lisant, que l'esclavage ne s'accorde pas avec les vertus que Dieu se plait à honorer dans ses

créatures. Je suis donc l'adversaire de rinstitulion , et j'ai le ferme projet d'user en toute occasion de toute mon influence pour la détruire. Il est hardi de s'exprimer ainsi quand on vit au milieu d'un pays à esclaves; je l'ose pourtant, soutenu par ce bras puissant qui peut annuler toutes les résistances opposées aujourd'hui à l'abolition de l'esclavage. »

L'auteur de cette lettre ne s'est pas nommé ; il a simplement signé : un républicain.

M. James L. Hill , de Springfield (Illinois), dans une lettre du 17 septembre 1852, a communiqué au New -York Evangelist les faits suivants, auprès desquels pâlissent les fictions de notre roman :

* Je suis né à l'est du Tennessee, près de Knoxville, c'est-à-dire dans une partie de l'Union où nous nous croyons en possession d'un excellent régime social , politique et religieux. Voici pourtant ce qui se passait près de chez nous, en 1828 ou 1829. Il y avait là un bon vieux méthodiste allemand, propriétaire d'un nègre nommé Robin, — ce dernier, prédicateur méthodiste, directeur d'une ferme et d'une distillerie, chargé du négoce et de la caisse. Ce bon vieux méthodiste allemand avait un fils nommé Willey , mon camarade d'école, réputé dans ce temps -là un garçon de premier mérite. Le vieillard possédait aussi une gentille mulâtresse dont les beaux yeux captivèrent ce mauvais garnement de Willey. Leurs amours ne restèrent pas longtemps secrètes, et notre bon méthodiste allemand ordonna à Robin, son frère en Jésus-Christ, de fouetter la jeune fille pour ses mauvaises dispositions. Frère Robin déclara qu'il ne pouvait ni ne voulait commettre cette cruauté, de fouetter une pauvre jeunesse pour le malheur qu'elle avait eu de plaire à un étourneau de maître; alors, en punition de sa désobéissance , le vieux Robin fut fouetté par son vénérable frère, le vieil Allemand, jusqu'à ce que les jambes failHssent sous lui. On porta ce malheureux dans son lit , et trois semaines après , quand mon père sortit de l'État, il était encore sur le flanc par suite de cette flagellation.

«Autre histoire. A l'automne de 185G, je me rendis au Sud pour ma santé; je passai quelque temps dans un village du iMississipi et je trouvai à m'employer comme teneur de livres dans la plus grosse maison de commerce du comté , commanditée par des gens de Louisville (Kentucky). Un homme qui résidait près de ce village, — garçon d'une trentaine d'années, — se trouva dans la gène et, comme garantie d'un emprunt, consentit à mon patron une garantie hypothécaire sur un beau jeune nègre pesant environ deux cents livres,

— intelligent, actif, o])éissant, et d'une telle fidélité^ qu'on le citait toujours en exemple aux autres. Il avait une femme qu'il aimait; son propriétaire jeta les yeux sur elle, et en fit sa maîtresse. Le jeune homme crut pouvoir lui adresser à ce sujet quelques remontrances , lui rappeler avec quelle exactitude scrupuleuse il remplissait tous ses devoirs , à quel point il se montrait envers lui bon et fidèle nègre, — ajoutant qu'il était dur, après qu'il avait travaillé pour lui toute la journée, de ne retrouver, le soir, qu'un foyer désert et déshonoré. Notre blanc nia le fait, et la femme appuya ses dénégations. Un soir, vers le commencement de septembre, le jeune nègre rentra chez lui plus tôt qu'à l'ordinaire : c'était par une nuit obscure et orageuse ; il alluma son feu, et , tandis qu'il cherchait de quoi se préparer à souper, il put se convaincre, par le témoignage irrécusable de ses yeux , que son maître avait menti. Saisi d'une fureur que tout autre homme à sa place aurait éprouvée, il sauta sur un couteau à dépecer la viande, coupa la gorge à son maître, donna vingt-sept coups de poignard à sa femme, courut ensuite vers notre village, et vint frapper à la porte de mon bureau: — Entrez, lui dis-je. Il entra, et demanda mon patron; je l'appelai. Le nègre lui dit alors qu'il venait de tuer sa femme et son maître, faisant connaître le motif qui l'avait poussé. Mon patron l'enferma sous clef dans le haut de la maison, et nous allâmes, lui, un médecin et moi, chez le défunt. — Je dis le défunt, car il était bien mort , et peu s'en fallait que la femme du nègre n'eût , elle aussi, succombé. Néanmoins, elle a survécu. — Nous revînmes au village, mon patron et moi, veillant de notre mieux, jusqu'au lever du soleil, à ce que le nègre ne pût s'échapper. Notre idée était de le conduire le plus tôt possible en prison (mon patron avait effectivement grand intérêt à le sauver, puisque sa tète lui répondait de mille dollars) ; mais , pendant que nous déjeunions , quelques personnes, aux oreilles desquelles la nouvelle du meurtre était parvenue, enfoncèrent d'autorité la porte de la maison , s'emparèrent de ce pauvre diable , lui mirent une corde autour du cou , et le chassèrent vers les bois à la pointe de la baïonnette. Tout cela n'avait pu se faire sans quelque bruit. De la salle où nous mangions, mon patron les entendit, courut après eux, et leur reprit le jeune homme. Mais la populace revint plus furieuse que jamais, enfonça de nouveau les portes, ressaisit sa victime, et cette fois l'entraîna hors du village.

» Mon patron se rabattit alors à supplier ces furieux de ne pas déshonorer la cité par un meurtre comme celui-là, mais de constituer en jury douze hommes de

sang-froid pour décider ce qu'il y avait à faire. Et douze hommes de sang-froid , du moins tels qu'on les put trouver (je n'étais pas de ce nombre), déclarèrent que le nègre devait être pendu. Il avait déjà la corde au cou, et Ton n'eut plus qu'à le hisser sur un vieux marche-pied. De cette tribune, il harangua la foule en des termes qui, — je le pensai du moins alors, — eussent mérité à un sénateur les applaudissements les plus frénétiques ; du reste , il était à ce moment-là plus calme que je ne le suis en traçant ces lignes. Lorsqu'il eut achevé de dire tout ce qu'il avait sur le cœur, relativement à son crime et aux causes de son crime, il donna lui-même un coup de pied à l'espèce de chevalet sur lequel il était debout, et se trouva ainsi < lancé dans l'éternité. » Mon patron a souvent remarqué devant moi que jamais de sa vie il n'avait vu conduite plus noble et plus fière que celle de ce jeune esclave. »

Sous ce titre : Opinion d'une femme du Sud, la National Era^ publiée à Washington, a fait paraître une série de remarques qui méritent d'être signalées. La National Era est, nous devons le dire, un journal abolitionniste ; mais l'indépendance et le talent de ses rédacteurs lui ont valu l'estime et le patronage d'un grand nombre de lecteurs dans les Etats à esclaves.

La « femme du Sud » commence par réfuter assez vivement une opinion accrédilée dans la presse méridionale, à savoir que les « réclamations fanatiques » du Nord ont été plutôt nuisibles qu'utiles aux esclaves noirs. Elle affirme, en regard de ce paradoxe , que la publicité appelée sur les relations d'esclaves à maîtres a servi plutôt à refréner certaines cruautés, à rendre indispensables certaines améliorations dans le sort des nègres. Si quelques lois restrictives ont été votées , dont on a pu faire remonter la responsabilité aux champions des doctrines abolitionnistes , ce n'est là qu'un abus de logique. En réalité , les rigueurs nouvelles déployées dans ces derniers temps contre les esclaves ne sont que la conséquence inévitable de l'esclavage lui-même, plus menacé de jour en jour, parce qu'il se trouve de jour en jour en plus grand désaccord avec l'ensemble des institutions, avec les mœurs par degrés adoucies. Le même écrivain nous fournit ensuite les témoignages suivants :

« Il ne faut pas dire que la séparation des familles noires est un fait purement exceptionnel. Il se reproduit presque chaque jour sous nos yeux, bien qu'il y ait un certain nombre, et, si l'on veut, un grand nombre de propriétaires d'esclaves qui répugnent à vendre séparément les membres d'une même famille. A l'heure même où j'écris ceci, je pourrais appeler en témoignage,

autour de moi, trois hommes amenés ici de la Virginie par des marchands de chair humaine ; tous trois ont laissé derrière eux six ou sept enfants et leurs femmes, dont ils n'ont jamais entendu parler depuis. Un quatrième est mort ici tout récemment, qui avait laissé sa famille dans le Canada, et ignorait complètement ce qu'elle avait pu devenir.

» J'ai passé à Nashville l'été de 1845. Pendant le mois de septembre, six cents esclaves, répartis en quatre bandes, traversèrent cette localité, se dirigeant vers la Nouvelle-Orléans ; leur destination finale était probablement le Texas. Bon nombre étaient des femmes, et de jeunes femmes, cela va sans le dire ; parmi elles , beaucoup de mères avaient dû quitter, non-seulement leurs enfants, mais leurs nouveaux-nés. Un seul de ces détachements emmenait avec lui quelques enfants en très-petit nombre.

» L'annexion du Texas, cette année-là, donnait une grande activité au commerce des noirs. Comme je revenais chez moi, dans un petit bateau fait pour les eaux basses, je me trouvai à bord avec un trafiquant qui emmenait quarante-cinq hommes ou femmes entassés dans un espace étroit , ayant tous des menottes. Un de ces hommes , d'apparence fort honnête , avait dû laisser à Nashville une femme et sept enfants. Près de Memphis, notre bateau s'arrêta devant une plantation, en vertu de conventions préalables, pour prendre à bord trente nègres de plus. On avait stipulé avec le capitaine que la station ne durerait pas plus d'une heure. Nous vîmes arriver presque aussitôt, en effet, descendant la rive du Mississipi , trente jeunes nègres ou négresses dont la physionomie était celle du désespoir même, et qu'on venait d'enlever brusquement à leurs travaux. Ils étaient en guenilles, abattus, sombres, évidemment désolés. Quelques-unes des femmes avaient un vieux châle sous le bras; un petit nombre emportaient leurs couvertures de laine; d'autres n'avaient rien du tout, et paraissaient ne s'en inquiéter guère. Je calculai, en les regardant défiler sur la berge, qu'un seul paquet renfermerait aisément tout ce que ces trente pauvres gens avaient d'effets avec eux. On ne les avait prévenus qu'au moment même du départ, de crainte qu'avertis plus tôt ils ne cherchassent à s'écliapper. Aucun enfant parmi eux! Ils allèrent s'entasser avec leurs quarante-cinq compagnons de captivité dans le même coin de la cale, hommes et femmes pêle-mêle. »

La lettre de la femme du Sud est également signée : une républi" caine

Un habitant de Washington , M. A.-M. Gangewer, voulant vérifier par luimême les reproches d'inexactitude adressés par la presse du Sud à la Case de l'oncle Tom, a pris récemment (décembre 1852) le parti de demander sur ce sujet l'opinion formelle d'un homme qui a toujours résidé dans le Sud et dont le nom a droit de commander aux lecteurs l'attention tout d'abord , ensuite la confiance la plus explicite.

M. D.-R. Goodloe, dans sa réponse, dont il déclare qu'il prévoit l'usage, après avoir formellement reconnu que la Case de l'oncle Tom, — réserve faite des embellissements et atténuations que la fiction commande, — est un fidèle portrait de la vie qu'on mène dans le Sud et des institutions de ce pays, s'exprime en ces termes :

«Rien, dans ce livre, n'est en désaccord avec les lois et usages des États à esclaves ; les nuances de caractères , les détails de mœurs , sont tout à fait méridionaux. Il se peut que je n'aie jamais rencontré dans un seul homme autant de dépravation qu'on en a accumulé dans le personnage de Legree; mais dix mille fois j'en ai pu reconnaître les divers éléments, répartis chez tels ou tels individus. En revanche, d'ailleurs, je n'ai jamais vu autant de perfection concentrée dans le même être humain que mistress Stowe en a prodigué à la fille d'un possesseur d'esclaves. Evangéline est un type de beauté et de bonté que nuls préjugés n'effaceront jamais de la pensée de personne ; et cependant tout ce caractère est imprégné des parfums du Sud. Ses généreuses sympathies, sa délicatesse raffinée, son exquise sensibilité, tout cela est bien de notre pays.

> J'en dirai autant du caractère de Saint-Clare, qui est vraiment le beau idéal à' un gentleman du Sud; et du ménage Shelby, esquissé avec une si louable modération. En somme, les seuls personnages blancs qui, dans ce livre, soient ouvertement signalés à l'animadversion publique, sont fliorrible Legree, qu'on nous dit né dans le Vermont, et le trafiquant Haley aux mielleuses paroles, dont fidiome, très-reconnaissable, nous paraît être celui d'un habitant du Nord. Il est donc bien évident que mistress Stowe, dans la Case de l'oncle Tom, n'a pas eu en vue de déi)récier le caractère des gens du Sud. Je dirai même qu'en scrutant ce livre avec attention, la conclusion contraire est tout à fait permise. Mistress Stowe nous paraît s'être étudiée à défendre les gens du Sud de toute attaque infamante; elle manifeste même une haute opinion d'eux tout en dénonçant les maux de f esclavage. Elle dirige ses coups contre l'institution,

non contre les hommes ; et sa générosité la fait choisir, pour type de la tyrannie brutale, nous l'avons déjà dit, un renégat du Vermont.

» Quelque désagréable que cet aveu puisse être, je ne refuserai pas mon témoignage à ce fait que les familles esclaves sont fréquemment séparées. Je ne comprends pas qu'un homme puisse avoir l'audace de le nier. La chose est notoire et devient fréquemment, dans les Etats du Sud, l'objet de pénibles remarques. J'ai souvent entendu défendre, excuser, pallier de mille manières cette odieuse pratique de séparer le mari de la femme , ou l'enfant de son père et de sa mère; mais je n'ai jamais entendu contester qu'elle existât. Et comment le contester, en effet, lorsque presque toujours c'étaient quelques cas de séparation cruelle, ébruités tout récemment, qui avaient donné ce tour à la conversation? Non, Monsieur! des écrivains mercenaires peuvent bien, en contestant ce fait, tromper au loin quelques personnes; mais ils ne seront jamais crus d'un homme du Sud.

» Dans tous les Etats à esclaves, les relations conjugales, soit entre noirs, soit entre esclave et personne libre , sont purement volontaires. Aucune loi ne les sanctionne, ou ne les reconnaît même, directement ou indirectement. En un mot, ces rapports sont illicites et n'engagent personne, — pas plus les esclaves eux-mêmes que leurs propriétaires. Il s'ensuit qu'en séparant l'époux et la femme, la mère et l'enfant, le trafiquant ou le maître ne viole aucune loi de l'État, — ni statuts ni loi commune. Il achète ou vend, aux enchères ou à l'amiable, ce que la loi reconnaît être sa propriété. Peut-être ses victimes se tordent-elles dans l'agonie de leur désespoir, peut-être maint spectateur ému leur jettera-t-il un regard de douleur et d'indignation ; mais tout cela ne sert à rien. Ces élans de justice et de pitié , venus du cœur , sont autant d'actes de rébellion contre la loi du pays.

» Il arrive souvent que cette loi elle-même , sans l'intervention de la volonté individuelle, accomplit les plus cruelles ruptures des liens de famille. Par exemple, dans le cas des personnes qui meurent insolvables ou qui, vivant encore , tombent en déconfiture. Leurs biens personnels et réels doivent être mis en vente aux enchères; et l'exécuteur, l'administrateur, le délégué, le shériff, ou toute autre personne chargée de liquider la propriété , encore qu'elle puisse être animée des plus humaines intentions , ne saurait empêcher la séparation définitive des parents les plus proches , des êtres qui se chérissent le mieux. L'exemple que donne mistress Stowe de ces sortes de ventes, enracon-

tant celle de l'oncle Tom par M. Shelby, est un fait des plus vulgaires.

» Au surplus, il est bon, et je suis charmé de constater que Ton nie publiquement ces séparations inhumaines. Si d'un côté j'y vois une disposition à trahir la vérité, j'y trouve de l'autre un louable sentiment de pudeur, et j'y puise l'espérance que l'opinion publique, dans le Sud, ne tolérera plus longtemps cette inutile et odieuse portion du système de l'esclavage.

» C'est ce qu'on peut induire, d'ailleurs, du langage tenu déjà par ceux des écrivains du Sud qui , tout en réfutant mistress Stowe, ont dû avouer l'existence de certains abus et en demander expressément la réforme. La Southern Press, par exemple , s'exprimait dernièrement ainsi :

« Le Sud a une grande lutte à soutenir; il lui faut s'entourer d'une panoplie

• morale qui le rende invulnérable. C'est donc son devoir aussi bien que son » intérêt d'alléger ou de guérir tout mal quelconque résultant immédiatement de «l'institution attaquée. La séparation du mari et de la femme, des enfants et »des parents, est un de ces maux qui, nous le savons, sont généralement » évités chez nous , mais dont le fanatisme du Nord peut néanmoins s'emparer, » grâce à quelques symptômes partiels, pour jeter un blâme injuste sur tout le » système. Or nous ne verrions aucun inconvénient sérieux, mais au contraire » beaucoup de bien, à ce que la loi prohibât absolument de pareils procédés, »à ce que le mari et la femme, les parents et leurs enfants en bas âge, ne

• pussent, désormais, être vendus séparément. Une loi rendue dans ce but ne » porterait qu'une bien légère atteinte à la valeur de la « marchandise esclave » » ou à la facilité d'en tirer parti, et, dans certains cas, cette loi préviendrait la

• violence faite à des sentiments qu'il faut toujours respecter, par des ventes ou

• forcées ou volontaires. Nous sommes également convaincus qu'il serait avan- » tageux au maître et à l'esclave d'encourager le mariage entre noirs, et la stricte

• observance des obligations qu'il impose , des rapports qu'il crée. »

» Je n'insiste pas sur la netteté de ces aveux , non plus que sur l'opportunité des mesures réclamées par la Southern Press et son inlelhgent rédactaur, M. Fisher.

» Mistress Stowe a donné un grand gage d'impartialité en montrant que tout possesseur d'esclaves est bien loin d'être nécessairement coupable. Ainsi Saint- Glare fait preuve de vertu quand il achète l'oncle Tom. 11 n'est poussé à cette acquisition par aucun mobile égoïste ou malséant. C'est pour faire plaisir à sa Hlle, et stimulé lui-même par sa propre humanité, qu'il achète un esclave,

arraché par là aux misères qui Taltendaient sur les plantations. En supposant même que Saint-Clare n'eût pas été déjà propriétaire d'esclaves , il n'aurait fait alors que son devoir en le devenant. Du moins, telle est la conclusion que je tire de cette partie du récit, et, sous ce rapport, le Sud me paraît pouvoir compter mistress Stowe parmi les défenseurs de l'esclavage.

» On dira peut-être que le devoir de Saint-Clare était d'émanciper l'oncle Tom ; mais , fût-il riche comme Rothschild , un homme ne pourrait à si haut prix satisfaire ses instincts de bienfaisance ; de plus , si tel était le devoir de Saint-Clare , tous les hommes riches des Etats Hbres sont également tenus de hanter, dans le même but d'émancipation pratique, les marchés de la Nouvelle- Orléans. Pour moi , il me semble qu'en achetant un esclave à fin de le soustraire à une destinée cruelle, et cela sans aucun projet d'émancipation ultérieure, on fait un acte louable en soi-même. Que si, par la suite des temps, cet esclave devenait assez riche pour se racheter , l'affranchir serait un devoir. J'ajoute même qu'en bonne justice, le propriétaire devrait mettre soigneusement de côté , jusqu'au moindre dollar , cette portion des gains de l'esclave qui dépasse les frais de son entretien , et l'accumuler à son profit jusqu'à ce que le pécule du rachat fût cgmplet. Mais c'est là tout ce que l'équité me semble exiger de lui.

» Ceux qui ont vu dans la Case de l'oncle Tom un pamphlet incendiaire, un brandon de révolte , ou bien parlent du livre sans l'avoir lu , ou bien ont méconnu complètement la portée morale du caractère donné au héros de mistress Stowe. L'oncle Tom est le plus fidèle des serviteurs. « Il obéit à ses maîtres, comme le veut l'Ecriture, en toutes choses suivant la chair, non pour se recommander, comme les flatteurs des hommes, mais dans l'isolement de son cœur, par crainte de Dieu. » S'il se départ une fois de ces injonctions sacrées, c'est dans une circonstance où le casuiste le plus rigide ne lui prescrirait pas d'obéir, car la doctrine dont parle l'Écriture ne s'apphque qu'aux ordres légitimes ; et c'est seulement lorsque l'infâme Legree lui commande d'infliger des châtiments immérités à ses compagnons de servitude, que Tom lui refuse positivement obéissance. Qu'on revienne sur tous les détails de son caractère , sur les incidents de sa biographie fictive, et l'on verra que l'exemple de l'oncle Tom est bon à suivre, non-seulement pour les esclaves, mais aussi pour les maîtres eux-mômes. »

L'auteur est autorisé à publier également une lettre , adressée à une dnme

des États du Nord par le rédacteur d'un des journaux du Sud. Il y est rendu pleine justice à l'exactitude du tableau trace par elle, et on va jusqu'à y nommer par son nom le propriétaire qui a dû servir de modèle à l'affreux portrait de Leg-ree, si souvent contesté comme monstrueux et hors nature. L'écrivain ajoute :

« Ma position spéciale vis-à-vis des partis extrêmes , soit dans la Géorgie, soit dans la Caroline du Sud, ne me permet pas d'exprimer sans réserve l'aversion que m'inspirent quelques-uns des principes sur lesquels repose l'esclavage. Vous savez si j'ai assidûment étudié cette question. Depuis trois années surtout, j'ai dû m'occuper de prendre, pour ainsi dire, corps à corps chacune des difficultés qu'ehe soulève et qui intéressent à un si haut point le bien-être de notre grande fédération. Je me suis donné tout entier à cette vaste analyse. Les maux de l'esclavage sont , à mes yeux , dans les droits légitimement accordés aux maîtres, et dans l'impuissance légale des mesures par lesquelles on a voulu assurer les droits de l'esclavage. On aura beau fan'e, tout acte législatif qui a pour but l'amélioration d'une propriété quelconque , doit demeurer sans effet si le concours des propriétaires eux-mêmes lui fait défaut. Il y a une flagrante absurdité à vouloir lier, par une loi , les législateurs qui l'ont faite dans leur intérêt, et qui la modifient toutes les fois qu'ils peuvent croire que cet intérêt est lésé. Il y a une absurdité non moins flagrante à protéger par une loi des hommes à qui aucun recours légal n'est donné quand on a violé, à leur préjudice, cette loi impuissante. Mais pourquoi parler de lois? Ce qui est regardé comme un droit populaire, ce que des préjugés tenaces déclarent indispensable à la protection de la propriété, prévaudra toujours contre des barrières nécessairement trop faibles. Les mesures législatives qu'on prétend opposer à ces influences envahissantes, frappées d'impopularité, difliciles à faire exécuter par force, demeurent sans effet, à l'état de lettre morte. L'opprimé lui-même n'y a point recours vis-à-vis de maîtres dont il connaît la puissance, dont il redoute l'inimitié ; — le nègre a le profond sentiment de sa dépendance , et , redoutant les conséquences qu'aurait pour lui la revendication de ses droits , préfère plier sous la cruauté de ses maîtres , dans la crainte de l'aggraver encore. D'après ce langage, n'allez pas croire que je cherche à consoler les abohtionnistcs de leurs récentes défaites : telle n'est pas mon intention. Mais la vérité m'obhge à déclarer que l'esclavage appelle hautement quelques réformes esscntiehes, qu'il faut à tout prix limiter le despotisme des

maîtres , et qu'avant tout la nourriture et le vêtement des esclaves demandent à être améliorés.

» On parle trop légèrement d'une institution que bien peu de personnes connaissent à fond. On peut résider pendant plusieurs années dans le Sud sans être au fait, pour cela, de toutes les complications du système. Un homme du Nord , qui ne serait pas intéressé à se renseigner complètement sur nos institutions politiques et sociales, pourrait vivre des années parmi nous, circuler pour ses affaires de ville en ville , et ne connaître pourtant encore que le beau côté de l'esclavage. Pour moi, il n'en est pas ainsi. Les effets produits par cette institution , relativement au nègre lui-même, et la manière dont elle affecte le bien-être social et commercial des Etats du Sud, m'ont été amplement révélés. Chose surprenante! j'en ai appris plus long sur les rouages secrets de ce mécanisme curieux dans le cours de Tannée qui vient de s'écouler, que toutes mes recherches antérieures ne m'en avaient fait découvrir. Je suis donc en droit et forcé de rendre cette justice au livre de mistress Stowe, qu'il atteste une connaissance approfondie du sujet. Les journalistes parleront tant qu'ils voudront des effets dramatiques qu'elle a cherchés; ils ne savent pas eux-mêmes tout ce qui se passe, et la réahté quotidienne leur offrirait des tableaux bien autrement effrayants. Je me chargerais, moi, d'écrire un livre uniquement composé de faits datés et prouvés, dont le souvenir vit encore dans les communautés qui en ont été témoins, pour lesquels je n'aurais nul besoin de recourir aux effets dramatiques, et qui causeraient dix fois plus d'horreur qu'aucune des descriptions de mistress Stowe. »

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